Par Zakia Laaroussi, Paris
Dans les relations internationales, les guerres ne s’achèvent pas toujours par la victoire éclatante d’un camp et l’effondrement de l’autre. Parfois, elles prennent fin parce que le monde lui-même se fatigue de porter le poids des cercueils. Les informations évoquant un accord entre les États-Unis et l’Iran, comprenant la fin des hostilités, la réouverture du détroit d’Ormuz et l’ouverture de discussions sur les sanctions et le nucléaire, dépassent largement le simple cadre de l’actualité. Elles révèlent les mouvements profonds d’un ordre mondial en mutation.
L’histoire semble ici agir comme un vieux stratège qui redistribue ses cartes au-dessus du Moyen-Orient. Depuis la révolution iranienne de 1979, la confrontation entre Washington et Téhéran n’a jamais été une simple rivalité entre deux États. Elle oppose deux visions du monde : l’une héritière de l’ordre international construit après 1945, l’autre se présentant comme une contestation permanente de l’hégémonie occidentale. Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un passage maritime. Il est une artère symbolique où circulent à la fois le pétrole, les peurs collectives et les équilibres géopolitiques. Chaque tension dans ses eaux provoque des secousses bien au-delà du Golfe, jusqu’aux marchés financiers et aux économies les plus éloignées.

La question nucléaire, quant à elle, dépasse largement la technique. Elle touche au statut, à la reconnaissance et à la capacité de dissuasion. Comme l’avait compris Hegel, les nations recherchent autant la reconnaissance que la puissance. L’Iran aspire à être reconnu comme une puissance régionale incontournable. Les États-Unis cherchent à préserver un équilibre stratégique compatible avec leurs intérêts globaux. Le paradoxe est que les deux adversaires ont besoin l’un de l’autre davantage qu’ils ne l’admettent publiquement. L’Iran a besoin d’un souffle économique susceptible d’alléger la pression sociale et financière. Washington a besoin d’un Moyen-Orient moins instable afin de concentrer son attention sur les grands défis stratégiques du 21 ème siècle, notamment en Asie.
D’un point de vue sociologique, les sanctions ont profondément transformé la société iranienne. Elles ont créé de nouvelles dynamiques économiques, remodelé les comportements sociaux et renforcé chez de nombreux Iraniens un sentiment mêlé de frustration et de fierté nationale. Israël, pour sa part, demeure confronté à une équation complexe. Toute formule qui ne neutraliserait pas totalement les capacités stratégiques iraniennes continuera d’alimenter ses inquiétudes sécuritaires. Ainsi, un accord pourrait ne pas représenter la fin des tensions, mais leur transformation en une forme plus diplomatique et plus sophistiquée.

Au fond, cette affaire dépasse largement l’Iran. Elle illustre l’émergence d’un monde où l’ordre unipolaire issu de la fin de la guerre froide s’efface progressivement au profit d’un système plus fragmenté, où la Chine, la Russie et plusieurs puissances régionales redéssinent les équilibres internationaux. Un ancien proverbe oriental dit que lorsque les géants se battent, l’herbe souffre ; lorsqu’ils se réconcilient, ils se partagent le champ. Pendant des décennies, le Moyen-Orient a souvent été cette herbe oubliée sous les pas des géants. La véritable valeur d’un accord ne réside donc pas dans les cérémonies officielles ou les déclarations triomphales, mais dans sa capacité à épargner aux peuples le prix humain des rivalités géopolitiques.
La question essentielle n’est peut-être pas de savoir qui a gagné ou perdu. Elle est de déterminer si les acteurs de la région ont enfin compris que les guerres modernes produisent davantage de ruines que de gloire. Car le plus grand succès stratégique est parfois celui qui consiste à reculer d’un pas avant le précipice. L’histoire semble avoir momentanément éteint l’un de ses grands incendies. Mais les braises demeurent. Elles se sont simplement déplacées des champs de bataille vers les salles de négociation, où se jouent désormais les confrontations les plus discrètes, mais souvent les plus décisives pour l’avenir des nations.
📲 Partager sur WhatsApp