Le Sahara marocain…Salon du livre de Madrid

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il arrive que les grandes vérités historiques ne se révèlent ni dans les guerres, ni dans les sommets diplomatiques, ni dans les discours des chefs d’État. Elles apparaissent parfois dans un événement apparemment modeste : un livre retiré, une conférence annulée, une voix invitée à se taire. Derrière ces gestes se cachent souvent des mécanismes intellectuels plus profonds que l’incident lui-même. L’annulation d’une table ronde consacrée au Sahara lors du Salon du livre de Madrid appartient à cette catégorie. L’enjeu dépasse largement le cadre d’un programme culturel modifié. La véritable question est ailleurs : qui a le droit de raconter une histoire ? Qui décide quelles interprétations sont légitimes et lesquelles doivent être exclues de l’espace public ?

D’un point de vue marocain, cet épisode s’inscrit dans une longue histoire où certaines représentations idéologiques du Sahara ont acquis, dans plusieurs milieux européens, une forme d’autorité morale presque incontestable. Avec le temps, certains récits se sont imposés comme des évidences, tandis que toute lecture différente est parfois accueillie avec suspicion plutôt qu’avec curiosité intellectuelle. Le paradoxe est frappant. Ceux qui invoquent le plus souvent le pluralisme deviennent parfois les gardiens les plus rigoureux d’une vision unique. Or, le pluralisme authentique ne consiste pas à multiplier les voix qui disent la même chose. Il consiste à permettre la coexistence de perspectives divergentes dans un même espace de débat.

L’histoire humaine regorge d’exemples similaires. Socrate fut condamné parce qu’il posait des questions dérangeantes. Les tribunaux religieux redoutaient les livres qui contestaient les certitudes établies. Les régimes autoritaires du 20 ème siècle ont tenté de contrôler les récits afin de contrôler les sociétés. Aujourd’hui, la censure emprunte parfois des formes plus sophistiquées. Elle parle le langage de la neutralité, de la sensibilité ou de l’équilibre. Mais lorsqu’elle empêche une idée d’être entendue, sa nature demeure fondamentalement la même.

Le Sahara constitue à cet égard un test révélateur. Si la liberté d’expression est un principe universel, elle doit protéger les opinions controversées autant que les opinions dominantes. Si le pluralisme est une valeur démocratique, il doit s’appliquer à toutes les sensibilités et non uniquement à celles qui bénéficient déjà d’une légitimité culturelle préexistante. Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas seulement la suppression de l’événement, mais la logique qui l’a justifiée. Évoquer le développement économique de Laâyoune ou de Dakhla, analyser l’enseignement du hassaniya, discuter des infrastructures ou des transformations sociales des provinces du Sud est devenu, pour certains, un acte suspect. Comme si l’existence même de certaines réalités devait être soumise à une autorisation idéologique préalable.

Nous assistons là à l’une des dérives les plus préoccupantes du débat contemporain : la substitution de la discussion par la qualification morale. Au lieu de répondre aux arguments, on discrédite ceux qui les portent. Au lieu de confronter les faits, on attribue des intentions. Le dialogue cesse alors d’être un échange pour devenir un mécanisme d’exclusion. Pour de nombreux Marocains, la question du Sahara dépasse le simple cadre diplomatique. Elle touche à la mémoire collective, à l’intégrité territoriale, à l’histoire nationale et à un projet de développement engagé depuis plusieurs décennies. On peut débattre de ce projet, le critiquer ou l’analyser sous différents angles. Mais refuser qu’il soit présenté dans un espace culturel international soulève une interrogation plus grave encore que le désaccord lui-même. Ma mère, Khayra, répétait souvent : « Celui qui craint une autre histoire n’a pas pleinement confiance dans la sienne. » Cette sagesse populaire contient une vérité universelle. Les convictions solides n’ont pas besoin de réduire leurs contradicteurs au silence. Elles se renforcent dans la confrontation argumentée.

Le Sahara n’est pas seulement un territoire. Il est aussi un espace de récits, de mémoires et de visions concurrentes. Dans ce contexte, la solution n’est pas l’effacement d’une voix au profit d’une autre, mais l’élargissement du champ du dialogue. Les sociétés démocratiques ne progressent pas en limitant les perspectives disponibles ; elles progressent en permettant leur confrontation pacifique. La véritable ironie de cette affaire réside peut-être dans le rôle même du Salon du livre. Un lieu consacré à la lecture, à la diversité intellectuelle et à la circulation des idées aurait pu devenir un exemple de pluralisme assumé. Il a finalement choisi la suppression plutôt que la confrontation des points de vue.

Ainsi, l’événement annulé dépasse largement son propre cadre. Il symbolise une question plus vaste : celle du droit à la parole, du droit à la divergence et du droit pour la vision marocaine du Sahara d’être entendue dans un monde qui se réclame du pluralisme. Une conférence peut être annulée. Un programme peut être retiré. Une salle peut être fermée. Mais les idées qui s’appuient sur une réalité vécue, sur une histoire et sur une conviction collective trouvent toujours, tôt ou tard, un chemin vers la lumière.

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