José Luis Ábalos: retour de la corruption

Par Zakia Laaroussi, Paris

Dans les tragédies grecques, les héros ne tombaient pas toujours parce qu’ils étaient mauvais. Ils tombaient souvent parce qu’ils avaient fini par croire que les règles communes ne s’appliquaient plus à eux. L’histoire de José Luis Ábalos semble appartenir à cette vieille tradition humaine. Bien sûr, il s’agit d’une affaire judiciaire, avec ses accusations de corruption, de trafic d’influence, de détournement de fonds publics et de contrats controversés liés à la pandémie. Mais réduire cette affaire à une simple chronique judiciaire serait passer à côté de sa véritable portée. Car les grandes crises révèlent toujours davantage que les événements ordinaires.

La pandémie de Covid-19 fut un moment de tension extrême pour les États modernes. Dans l’urgence, les gouvernements devaient agir vite. Les marchés étaient désorganisés. Les besoins explosaient. Les procédures habituelles étaient parfois contournées pour répondre à l’urgence sanitaire. Et c’est précisément dans ces moments que les institutions sont mises à l’épreuve. Non seulement les institutions administratives, mais aussi les institutions morales.

Le philosophe Thomas Hobbes rappelait que les circonstances exceptionnelles révèlent ce que les sociétés portent en elles. Les crises agissent comme des accélérateurs : elles mettent en lumière le meilleur et le pire. La corruption prospère souvent dans cet espace particulier où l’urgence rencontre l’opacité. Lorsque des milliards circulent rapidement, lorsque la pression politique est maximale et lorsque les contrôles deviennent plus difficiles, les tentations se multiplient. Mais ce qui fascine dans les affaires de corruption n’est pas seulement la question de l’argent. C’est la transformation psychologique du pouvoir.

Au départ, la fonction publique repose sur un principe simple : une responsabilité confiée temporairement par la collectivité. Pourtant, certains finissent par considérer cette responsabilité comme une extension naturelle de leurs intérêts privés. À partir de là, le glissement devient presque mécanique. L’histoire humaine est remplie de ces trajectoires. De la Rome antique aux démocraties contemporaines, les scénarios changent peu : réseaux d’influence, intermédiaires, contrats publics, avantages privés, proximité avec les centres de décision. Les technologies évoluent.

Les méthodes se modernisent. Mais les faiblesses humaines demeurent étonnamment constantes. Cette affaire constitue également un test pour les institutions espagnoles. Car la véritable force d’une démocratie ne réside pas dans l’absence de scandales. Aucun système politique n’est immunisé contre les dérives. La force d’une démocratie réside dans sa capacité à enquêter sur les puissants, à les juger et à les sanctionner lorsque les faits sont établis. C’est là que se mesure la solidité de l’État de droit.

Politiquement, les conséquences dépassent largement la personne de José Luis Ábalos. Pedro Sánchez se trouve confronté à une difficulté classique de toutes les démocraties modernes : les citoyens évaluent non seulement les décisions d’un dirigeant, mais aussi les personnes qu’il a promues, protégées ou intégrées dans son entourage. La responsabilité politique est souvent plus large que la responsabilité pénale. Un dirigeant peut ne pas être juridiquement impliqué et voir néanmoins son capital de confiance s’éroder. Car la confiance publique fonctionne comme une ressource fragile. Elle se construit lentement. Elle peut disparaître très vite.

Au fond, cette affaire ne parle peut-être ni seulement d’Ábalos, ni seulement de Sánchez. Elle raconte quelque chose de beaucoup plus ancien. Le combat permanent entre le pouvoir et la vertu. Entre la fonction et l’intérêt. Entre le service de l’État et l’appropriation de l’État. Un conflit qui traverse toutes les civilisations depuis des millénaires et qui explique pourquoi les scandales de corruption nous fascinent toujours autant : ils ne révèlent pas seulement les faiblesses des systèmes politiques. Ils révèlent les fragilités de la condition humaine elle-même.

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