La démission de Starmer: échec politique?

Par Zakia Laaroussi, Paris

La démission de Keir Starmer n’est pas seulement la chute d’un dirigeant. Elle ressemble davantage au craquement d’une vieille charpente historique. Car ce qui vacille aujourd’hui au Royaume-Uni dépasse largement un gouvernement impopulaire ou un parti en crise. Ce qui tremble, c’est la question britannique elle-même. Lorsque Starmer a quitté le devant de la scène, beaucoup ont vu un échec politique classique : une croissance insuffisante, des promesses inachevées, une majorité qui doute, un rival interne en ascension avec Andy Burnham et une opposition populiste portée par Nigel Farage. Pourtant, les véritables séismes politiques ne se produisent jamais à la surface. Ils naissent dans les profondeurs invisibles des sociétés.

Depuis des siècles, les Britanniques entretiennent une relation paradoxale avec l’Europe. Ils en font partie sans vouloir s’y dissoudre totalement. Ils la regardent depuis l’autre rive de la Manche avec fascination et méfiance. Cette ambiguïté fut longtemps rendue possible par la puissance impériale. Lorsque l’on possède un empire, la géographie semble négociable. Mais la géographie finit toujours par reprendre ses droits. Le Brexit fut autant un acte émotionnel qu’un projet politique. Derrière les arguments économiques se cachait une nostalgie diffuse : celle d’un pays cherchant à retrouver la maîtrise de son récit national. Beaucoup ne votaient pas seulement contre Bruxelles ; ils votaient contre le sentiment d’un déclassement historique.

Or l’Histoire ne fonctionne pas comme une machine à remonter le temps. Quitter l’Union européenne a rendu au Royaume-Uni une liberté institutionnelle réelle. Mais cette liberté s’est accompagnée d’une exposition accrue aux turbulences du monde, à la fragmentation commerciale et à la compétition des grands blocs. Dès lors, la question fondamentale n’est plus : « Pourquoi Starmer est-il parti ? » La véritable question est : « Le Royaume-Uni a-t-il trouvé un modèle stable après le Brexit ? » Jusqu’ici, la réponse demeure incertaine.

La succession rapide des Premiers ministres depuis une décennie traduit moins une crise de leadership qu’une crise d’orientation historique. Une nation entière cherche encore sa place dans un ordre mondial en recomposition. Reviendra-t-elle un jour dans l’Union européenne ? Pas nécessairement sous la forme d’un retour spectaculaire. Les nations ne reviennent presque jamais au point de départ. Elles reviennent autrement. Il est donc possible que le Royaume-Uni se rapproche progressivement du continent à travers des accords commerciaux, réglementaires, énergétiques ou sécuritaires toujours plus étroits. Non pas parce qu’il y serait contraint idéologiquement, mais parce que les réalités économiques exercent une pression silencieuse plus forte que les slogans.

Dans un monde où émergent des ensembles géants comme BRICS, où les chaînes d’approvisionnement se régionalisent et où les rapports de puissance se redéfinissent, la question n’est plus seulement celle de la souveraineté. Elle est celle de la masse critique. Le paradoxe britannique est là. Le pays souhaite rester pleinement souverain tout en conservant les avantages de l’intégration. Il veut être une île politique dans un monde devenu continental. Or les contradictions historiques ont toujours un prix. C’est pourquoi la démission de Starmer pourrait être interprétée demain non comme la fin d’un mandat, mais comme un chapitre supplémentaire d’une longue interrogation nationale : comment une ancienne puissance impériale réinvente-t-elle son identité lorsque le monde qui avait justifié sa singularité a disparu ? Au fond, le Brexit n’a peut-être jamais été la conclusion d’une histoire. Il était son commencement.

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