Vahidi: un homme qui hérita de la tempête

Par Zakia Laaroussi, Paris

Dans l’histoire des nations, certaines figures émergent moins comme des individus que comme des symptômes d’une époque. Ahmed Vahidi appartient à cette catégorie rare d’hommes dont l’ascension révèle davantage sur le système qu’ils servent que sur leur propre personne. Le monde observe aujourd’hui les signatures, les mémorandums et les annonces diplomatiques. Pourtant, la véritable question n’est pas de savoir qui a signé, mais qui possède réellement la capacité d’imposer l’exécution de ce qui a été signé. Car dans les régimes révolutionnaires, le pouvoir visible et le pouvoir réel ne coïncident pas toujours.

Ahmed Vahidi n’est pas simplement un général. Il est le produit historique de la guerre Iran-Irak, de la montée en puissance du Corps des gardiens de la révolution et de la transformation progressive d’une révolution idéologique en architecture sécuritaire. Son parcours raconte l’histoire d’une République islamique qui, au fil des décennies, a déplacé son centre de gravité des religieux vers les stratèges. Mais le phénomène le plus fascinant demeure ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la décapitation.

L’histoire enseigne qu’éliminer ou faire disparaître une autorité centrale ne produit pas nécessairement l’effondrement du système. Souvent, cela engendre une situation plus complexe : celle d’un pouvoir partagé entre plusieurs acteurs incapables de s’imposer mutuellement. Après Alexandre vinrent les Diadoques. Après Staline, les luttes internes du Kremlin. Après les grands califes, les centres de pouvoir concurrents. L’Iran semble aujourd’hui confronté à une dynamique comparable.

Le problème n’est pas l’existence des faucons. Le problème est l’absence d’un arbitre suprême capable de discipliner les faucons eux-mêmes. La phrase attribuée à Mojtaba Khamenei est révélatrice. Lorsqu’un dirigeant affirme avoir accepté un accord malgré son désaccord de principe, il révèle involontairement les limites de son autorité. Car le véritable pouvoir ne se mesure pas à ce que l’on accepte. Il se mesure à ce que l’on peut empêcher. C’est ici qu’Ahmed Vahidi devient central. Non parce qu’il serait l’unique maître du système, mais parce qu’il se situe au croisement de trois univers : la révolution, l’institution militaire et l’État. Il incarne une forme de continuité stratégique au sein d’un système devenu plus collégial et plus opaque.

Cette évolution complique considérablement les calculs internationaux. Les grandes puissances préfèrent négocier avec des chaînes de commandement claires. Elles redoutent les structures où plusieurs centres de décision coexistent. La Chine le comprend. La Russie également. L’Occident, lui, cherche encore parfois un interlocuteur unique là où se dessine désormais un véritable conseil de guerre. Une vieille sagesse populaire disait : « Quand trop de mains possèdent la clé, la porte reste toujours entrouverte. » Cette image résume parfaitement le défi iranien actuel. Le danger principal n’est pas forcément le rejet de l’accord. Le danger réside dans son interprétation divergente.

Dans un système fragmenté, les engagements sont parfois violés non par volonté de rupture, mais parce que les acteurs n’ont jamais partagé la même définition de l’engagement lui-même. Le destin de la trêve dépend ainsi de deux logiques contradictoires. La logique de l’État, qui a besoin de stabilité et de reconstruction. La logique révolutionnaire, qui craint que la stabilité ne conduise à l’érosion de sa raison d’être. Ahmed Vahidi comprend ces deux logiques mieux que quiconque. Et c’est précisément ce qui fait de lui un personnage stratégique majeur.

L’homme le plus capable de préserver l’accord pourrait être aussi celui qui possède les moyens de le remettre en cause. Le paradoxe est immense. Mais il n’est pas propre à l’Iran. Il accompagne toutes les puissances où les gardiens deviennent progressivement les propriétaires de ce qu’ils étaient censés protéger. Peut-être est-ce ainsi que les historiens se souviendront d’Ahmed Vahidi : non comme d’un simple commandant militaire, mais comme de l’incarnation d’un moment où la République islamique est entrée dans l’âge des équilibres incertains, où la question n’était plus de savoir qui occupait le trône, mais qui était encore capable de convaincre les autres que le trône existait toujours.

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