Par Zakia Laaroussi, redactrice en cheffe du journal alwarqae-Paris
Aux Etats-Unis, le projet d’équiper des agents de l’ICE de gants à impulsion électrique dépasse la question d’un nouvel outil de contrainte. Il pose une interrogation plus ancienne et plus grave : jusqu’où une démocratie peut-elle accroître la puissance de sa main sans affaiblir les mécanismes qui doivent la retenir ?
Le projet d’équiper certains agents de l’ICE de gants capables de délivrer une décharge électrique, dans le cadre d’un contrat évalué entre 10 et 20 millions de dollars, est présenté par l’administration comme un moyen supplémentaire de sécuriser les opérations d’arrestation et d’expulsion. L’argument, considéré isolément, possède une logique : un dispositif présenté comme moins létal qu’une arme à feu pourrait, dans certaines circonstances, réduire le recours à des moyens plus dangereux. Mais le pouvoir ne se mesure jamais dans l’abstraction des catalogues techniques. Il se mesure dans une main. Et une main humaine ne possède ni la précision morale d’un laboratoire ni la neutralité d’un manuel d’utilisation.
Le gant ne sait pas qui est violent, qui résiste, qui panique, qui protège son enfant ou qui se trouve simplement pris dans une opération. Il ne connaît ni les circonstances ni les tragédies privées qui précèdent son contact avec un corps. Le gant ne juge pas. Celui qui le porte juge. C’est précisément là que commence la question démocratique. Une arme dite « non létale » n’est pas une arme sans violence. Elle est une arme dont la finalité déclarée est de réduire le risque de mort. La nuance est essentielle. Car entre l’absence de mort et l’absence de violence s’étend tout un territoire de douleur, de contrainte et de responsabilité. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement électrique. Il est institutionnel. Qui décide du moment où la force devient nécessaire ? Qui vérifie qu’elle est proportionnée ? Qui sanctionne son abus ? Et surtout, que se passe-t-il lorsque la technologie augmente la capacité d’agir plus vite que la capacité de réfléchir ?
C’est ici que la question de la formation devient décisive. Les inquiétudes exprimées par John Sandweg, ancien directeur par intérim de l’ICE sous Barack Obama, portent précisément sur ce décalage : ajouter un nouvel instrument de contrainte à une institution déjà contestée exige des règles d’usage, une formation et des mécanismes de contrôle à la hauteur de cette puissance. Car la formation n’est pas le mode d’emploi de la force. Elle en est la digue. Et toute technologie qui rend la contrainte plus facile impose à la démocratie de rendre son contrôle plus difficile à contourner. Le contexte américain donne à cette affaire une portée particulière. L’ICE intervient au coeur d’un affrontement politique majeur sur l’immigration, les expulsions et les prérogatives de l’Etat fédéral. Les opérations de l’agence se sont intensifiées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, tandis que ses méthodes font l’objet de critiques croissantes. Dans ce climat, le gant cesse d’être un simple équipement. Il devient un symbole.
Ses défenseurs peuvent y voir un outil destiné à protéger les agents et à éviter des moyens plus dangereux. Ses adversaires y voient l’extension d’une puissance coercitive dont les limites sont déjà au centre de la controverse. Les deux lectures peuvent coexister. C’est justement ce qui rend le débat sérieux. Car une démocratie ne peut pas être jugée uniquement sur la noblesse de l’intention affichée par ceux qui exercent le pouvoir. Elle doit être conçue pour résister à l’erreur, à la colère, à la mauvaise formation, à l’abus et, surtout, au changement politique. Une institution solide n’est pas celle qui fonctionne lorsque les meilleurs hommes la dirigent. C’est celle qui demeure dangereusement difficile à détourner lorsque les pires pourraient en prendre les commandes.
Voilà pourquoi la question dépasse largement Donald Trump et l’ICE. Elle touche à la trajectoire même de l’Etat contemporain. La technologie réduit progressivement la distance entre la décision et le geste. Elle permet au pouvoir d’agir plus vite, parfois avec davantage de précision, mais aussi avec moins de temps pour interrompre l’action. Or le temps est une forme de protection. Entre une décision et sa conséquence, chaque seconde peut être une occasion de vérifier, de contester, de corriger. Lorsque la technologie supprime ces secondes, les institutions doivent en reconstruire les garde-fous ailleurs : dans la formation, les protocoles, la supervision, la traçabilité, la justice et la responsabilité. C’est l’un des paradoxes les plus profonds de la modernité politique : plus l’Etat devient techniquement puissant, plus il doit devenir juridiquement modeste. Car la puissance publique ne se définit pas par sa capacité à frapper. Elle se définit par sa capacité à s’arrêter.
Derrière les chiffres des arrestations et les termes administratifs – expulsion, intervention, procédure, équipement – il existe toujours une réalité que le langage bureaucratique tend à dissoudre : un corps humain. Une mère qui tient son enfant. Un homme qui tremble. Une famille qui comprend soudain que la puissance publique n’est plus une abstraction mais une présence physique devant elle. L’Etat parle en procédures. Le corps répond par la peur. C’est pourquoi le gant possède une force symbolique presque démesurée par rapport à sa taille. Il représente un Etat qui cherche à raccourcir la distance entre sa décision et la chair.
Mais l’histoire des démocraties modernes repose précisément sur l’intuition inverse : le pouvoir doit être puissant dans ses moyens et méfiant envers lui-même. La question décisive n’est donc pas : « Ce gant sera-t-il utilisé correctement ? » La véritable question est : « Quelles protections resteront en place le jour où il sera utilisé par quelqu’un qui ne le fera pas correctement ? » C’est à cet instant que la technologie cesse d’être une affaire d’équipement et devient une affaire de civilisation. Le gant ne représente peut-être qu’un outil supplémentaire dans l’arsenal d’une agence fédérale. Il pourrait, dans certaines situations, contribuer à éviter des moyens plus dangereux. Mais les démocraties ne se jugent pas seulement dans les circonstances ordinaires. Elles se jugent dans leurs mauvais jours. Dans la main du fonctionnaire irréprochable, le gant est un instrument. Dans la main d’un pouvoir sans retenue, il peut devenir autre chose : la métaphore d’un Etat qui confond la puissance de sa main avec le droit de l’abaisser. Et c’est peut-être la seule question qui mérite, au fond, d’être posée : lorsqu’un Etat augmente la force de sa main, qui veille encore à ce qu’elle sache s’arrêter
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