Ceuta : la rumeur numérique comme frontière

Par Zakia Laaroussi, redactrice en cheffe du journal alwarqae-Paris


À Ceuta, des appels à une traversée massive circulent sur les réseaux sociaux, certains relayés par des comptes récemment créés. Une possible opération d’astroturfing est évoquée. Mais entre faits établis, indices troublants et hypothèses, la prudence reste indispensable. Entre l’Afrique et l’Europe, le détroit de Gibraltar n’est qu’une mince étendue d’eau. Pourtant, à Ceuta, cette distance maritime concentre des questions qui dépassent largement la géographie : migration, sécurité, souveraineté, relations maroco-espagnoles et politique européenne. Depuis plusieurs jours, un nouvel appel à traverser la frontière vers l’enclave espagnole le 15 août circule sur les réseaux sociaux. Certains comptes qui relaient ces messages présentent des caractéristiques inhabituelles : anonymat, création récente, contenus similaires et renvois vers des espaces de discussion consacrés à l’organisation d’une éventuelle traversée. Le mot qui surgit alors est celui d’astroturfing. Mais avant de parler de manipulation, il faut distinguer ce qui est établi de ce qui demeure hypothétique.

Les faits : une mobilisation numérique bien réelle

Premier constat : des appels à une traversée vers Ceuta ont effectivement circulé en ligne. Des groupes de discussion ont également relayé des informations et des contenus destinés à organiser ou à encourager une éventuelle mobilisation. Ces appels interviennent après un précédent épisode au cours duquel une rumeur largement diffusée sur les réseaux sociaux aurait contribué à provoquer un important mouvement migratoire vers l’enclave. Autre fait observable : certains comptes actifs autour de ces appels sont apparus récemment et présentent des caractéristiques qui peuvent sembler artificielles. Ces éléments justifient une vigilance particulière. Ils ne constituent toutefois pas, à eux seuls, la preuve d’une opération clandestine.

L’hypothèse : l’astroturfing

L’astroturfing désigne une technique de manipulation consistant à donner l’apparence d’un mouvement spontané à une campagne organisée ou artificiellement amplifiée. Son principe est aussi simple que redoutable : fabriquer l’impression de la multitude. Quelques comptes publient un même récit. D’autres le reprennent. Les utilisateurs réels s’en emparent. La répétition donne alors au message une apparence de consensus. La manipulation ne dit pas nécessairement : « Faites ceci. » Elle suggère plutôt : « Regardez, tout le monde le fait. » Cette différence est fondamentale. Un ordre peut être refusé. Une illusion de mouvement collectif peut, au contraire, entraîner celui qui la croit réelle. L’astroturfing exploite ainsi une faiblesse ancienne de l’être humain : lorsque nous pensons que les autres savent quelque chose que nous ignorons, nous sommes davantage enclins à suivre leur mouvement. Le numérique permet désormais de fabriquer cette impression à une vitesse vertigineuse.

Ce que l’on ne sait pas

C’est ici que commence la zone grise. La présence de comptes récents ou anonymes ne suffit pas à établir qu’ils sont faux. Des contenus similaires peuvent résulter d’une véritable mobilisation spontanée. Et même l’existence d’une coordination ne permettrait pas, à elle seule, d’en identifier l’auteur. Aucune conclusion définitive ne peut donc être tirée, sur la seule base des éléments disponibles, quant à l’existence d’une opération pilotée par un Etat, un service de renseignement ou une organisation politique. Affirmer le contraire reviendrait à transformer une hypothèse en certitude. Or l’analyse géopolitique sérieuse commence précisément par cette discipline : ne pas confondre l’indice avec la preuve. Il faudrait notamment examiner les liens entre les comptes, leur chronologie, leurs comportements, les sources premières des messages, leur éventuelle automatisation et les acteurs susceptibles de bénéficier de leur diffusion. Autrement dit, il faut suivre la fumée avant de désigner le feu.

Une frontière qui commence sur un écran

L’intérêt de l’affaire dépasse cependant la seule question de savoir qui se trouve derrière certains comptes. Ceuta constitue un point géopolitique particulièrement sensible. La migration y rencontre la sécurité, la souveraineté et les intérêts européens. Une mobilisation numérique peut donc produire des effets très concrets. Une rumeur peut entraîner une mobilisation policière. Une campagne numérique peut modifier le niveau d’alerte. Une image spectaculaire peut devenir un argument politique. Et une information douteuse peut finir par provoquer une réaction parfaitement réelle des autorités. C’est là que réside le changement majeur. La frontière peut désormais être mise sous pression avant même qu’un corps ne l’atteigne. La guerre informationnelle ne remplace pas nécessairement la réalité. Elle peut cependant contribuer à la fabriquer.

Le migrant, personnage involontaire

Dans cette mécanique, le migrant risque de devenir le personnage d’une histoire dont il ignore les auteurs. Il croit suivre une date. Il suit peut-être un récit. Il croit rejoindre une foule. Il rejoint peut-être une foule dont l’existence a été artificiellement amplifiée. Mais il serait tout aussi dangereux de réduire la migration à une manipulation numérique. Les aspirations, les frustrations, les difficultés économiques et l’espoir d’une autre vie existent indépendamment des réseaux sociaux. La technologie peut exploiter ces émotions. Elle ne les invente pas nécessairement. C’est pourquoi l’astroturfing doit être considéré comme une hypothèse à examiner, non comme une explication automatique.

La véritable bataille : l’espace entre le vrai et le plausible

Ceuta révèle finalement une transformation plus profonde de notre époque. La frontière n’est plus seulement physique. Elle est aussi informationnelle. Elle peut être franchie par une vidéo, une notification, une rumeur. Elle peut pénétrer dans l’imaginaire avant de se matérialiser dans la rue. Et c’est précisément ce qui rend ces phénomènes si difficiles à combattre : ils prospèrent dans l’espace intermédiaire entre le vrai et le plausible. La réponse ne peut donc pas être seulement policière ou technologique. Elle doit aussi être intellectuelle : apprendre à distinguer une information d’un signal, un mouvement réel d’une impression de mouvement, une preuve d’un faisceau d’indices. Car dans le monde numérique, la répétition peut imiter la vérité., Le nombre peut imiter le consensus. Et la vitesse peut donner à l’incertitude l’apparence de la certitude.

La foule derrière le miroir

À Ceuta, la question la plus importante n’est peut-être finalement pas : « Qui parle derrière les écrans ? » Elle est plus troublante : « Que se passe-t-il lorsque suffisamment de personnes croient que ces voix parlent au nom de tous ? » Une frontière peut être faite de béton, d’acier et de mer. Mais elle peut aussi être faite de récits. Et lorsqu’un récit parvient à mettre des corps en mouvement, il cesse d’être une simple histoire : il devient un fait politique. C’est peut-être la leçon la plus inquiétante de Ceuta. À l’ère des foules numériques, le danger n’est pas seulement que quelqu’un fabrique une illusion. C’est qu’un nombre suffisant de personnes la transforme, en y croyant, en réalité.

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