Par Zakia Laaroussi, redactrice en cheffe-Paris
Il existe des moments où les sanctions cessent d’être un simple instrument de politique étrangère et deviennent une véritable philosophie du pouvoir. Lorsque Washington affirme vouloir « couper toutes les ressources économiques » de l’Iran et annonce un « D-Day économique », il ne s’agit donc pas seulement d’ajouter une nouvelle couche à un édifice de sanctions vieux de plusieurs décennies. Il s’agit de tester une idée beaucoup plus vaste : une puissance peut-elle étouffer économiquement un Etat jusqu’à obtenir sa reddition politique ? Et surtout : peut-on asphyxier un pays qui, depuis près d’un demi-siècle, a appris à vivre avec le manque d’air ?
C’est là que commence le paradoxe iranien. Washington parle d’asphyxier l’Iran comme si celui-ci évoluait encore dans une économie ouverte que l’on pourrait brutalement isoler. Mais l’Iran vit depuis des décennies dans une forme de pénombre économique. Depuis la crise des otages de 1979, les sanctions se sont succédé, avec des périodes d’accalmie et des moments de rupture. L’économie iranienne n’est certes pas devenue imperméable au monde. Elle est devenue autre chose : une économie qui a appris à contourner les murs. Elle a développé des circuits commerciaux parallèles, des réseaux financiers, des intermédiaires, des routes indirectes, des pratiques de contournement. Avec le temps, la sanction qui devait constituer une exception est devenue une donnée structurelle. Et c’est ici que l’histoire produit une étrange ironie. Ce qui devait affaiblir durablement un Etat peut finir par lui apprendre à survivre à l’isolement.
Trump, lui, comprend quelque chose que la diplomatie classique oublie parfois : la politique n’est pas seulement l’administration du réel. Elle est aussi la mise en scène de la puissance. Trump n’entre pas dans la politique comme un technocrate entre dans un bureau. Il entre en scène. Son vocabulaire n’est presque jamais neutre. Il dramatise, grossit, accélère, transforme une décision en événement et un événement en récit. Le « D-Day économique » est à cet égard une formule révélatrice. Ce n’est pas un concept économique. C’est une image militaire. Les banques deviennent des lignes de front, les sanctions des bombardements, les ports des points stratégiques, les flux financiers des voies de ravitaillement. L’économie cesse d’être présentée comme un mécanisme abstrait : elle devient un champ de bataille. C’est peut-être l’un des secrets de Trump : il sait que le mot politique peut parfois devenir une arme avant même de devenir une description. Mais la puissance d’une métaphore ne garantit jamais la puissance d’une stratégie.
Les sanctions peuvent réduire les revenus d’un Etat, augmenter le coût de ses échanges, déstabiliser sa monnaie, décourager l’investissement et appauvrir une société. Mais elles ne possèdent pas automatiquement la clé de son comportement politique. Elles peuvent rendre une population plus pauvre sans la rendre nécessairement plus docile. Elles peuvent isoler un gouvernement sans provoquer son effondrement. Elles peuvent même, dans certaines circonstances, produire un effet inverse. Lorsque le pouvoir présente l’étranglement extérieur comme une guerre contre la nation elle-même, la souffrance économique peut devenir une matière première politique. La crise nourrit alors simultanément la colère contre le gouvernement et le ressentiment contre celui qui impose la sanction. C’est une mécanique redoutable. L’homme qui souffre peut accuser son Etat. Mais il peut aussi regarder l’étranger qui ferme les portes. La géopolitique n’est jamais aussi simple que ses communiqués.
Le véritable danger des sanctions prolongées est peut-être ailleurs. Elles ne se contentent pas de modifier les chiffres d’une économie. Elles transforment la société. Quand l’accès aux devises devient un privilège, les frontières entre l’Etat, le marché et les réseaux informels deviennent plus floues. Quand les circuits légaux se ferment, les circuits parallèles prospèrent. Quand les règles ordinaires ne permettent plus d’expliquer comment circulent les marchandises et les capitaux, toute une économie de l’intermédiation apparaît. Après des décennies, la question n’est donc plus seulement : L’Iran peut-il vendre son pétrole ? La question devient plus inquiétante pour Washington : Combien de secteurs de l’économie iranienne ont appris à survivre en dehors du système que les Etats-Unis cherchent précisément à fermer ? C’est toute l’ambiguïté de la guerre économique. Elle peut rendre un pays plus pauvre. Elle peut aussi le rendre plus expérimenté dans l’art de contourner la puissance qui veut le punir.
Il serait toutefois absurde de transformer cette résistance en légende. Les sanctions font mal. L’inflation détruit les revenus. La dépréciation monétaire efface l’épargne. La fuite des compétences appauvrit durablement une société. L’économie sous pression ne sort jamais indemne de la pression. Le problème est que Washington peut gagner la bataille économique sans gagner la bataille politique. Il peut réduire la capacité d’un Etat sans obtenir le comportement qu’il souhaite. Il peut augmenter la souffrance sans provoquer la capitulation. Et c’est là toute la différence entre affaiblir un pays et modifier son histoire.
Pourquoi, alors, une partie aussi importante des élites politiques et culturelles occidentales manifeste-t-elle une telle hostilité à Donald Trump ? La réponse ne peut pas être réduite à ses seules décisions. Trump a aussi bouleversé l’esthétique même du pouvoir occidental. Le dirigeant traditionnel parle avec prudence, laisse une porte de sortie, enveloppe ses intentions dans des formules diplomatiques. Trump, lui, arrive avec le bruit du spectacle. Il ne se contente pas de faire de la politique. Il la théâtralise. Il parle comme un négociateur qui veut que son interlocuteur sache que la table peut basculer à tout moment. Il possède quelque chose du chef d’entreprise, du personnage de télévision, du tribun populaire et du joueur qui refuse de montrer ses cartes. On peut le combattre. On peut le juger brutal, imprévisible ou dangereux. Mais il est difficile de nier qu’il a brisé les codes esthétiques d’une politique occidentale devenue souvent administrative, prudente et prévisible. Et c’est peut-être précisément cela qui dérange le plus. Trump n’a pas seulement déplacé certaines politiques. Il a déplacé la grammaire du pouvoir.
Il y a pourtant une limite à la dramaturgie. Une tempête impressionne. L’histoire, elle, juge ce qui reste après la tempête. La véritable question adressée à Trump n’est donc pas de savoir s’il peut rendre la survie économique de l’Iran plus difficile. Il le peut. La question est de savoir ce qu’il veut obtenir une fois cette pression maximale exercée. Car une sanction n’est pas une stratégie. L’asphyxie n’est pas une négociation. Et la puissance économique n’existe jamais dans le vide. Si toutes les portes sont fermées à un adversaire, il peut devenir plus difficile, et non plus facile, pour cet adversaire de choisir la voie du compromis. Les grandes puissances ne se distinguent pas seulement par leur capacité à punir. Elles se distinguent par leur capacité à imaginer le monde qui viendra après la punition. C’est peut-être là que se trouve le véritable test de Trump. Pas dans sa capacité à rendre le prix de la résistance insupportable. Mais dans sa capacité à faire en sorte que le prix d’un accord devienne inférieur au prix de la guerre, de l’isolement permanent et de l’humiliation politique. C’est la différence entre fabriquer une crise et écrire une page d’histoire.
L’Iran n’est pas un pays assis dans une pièce en attendant que quelqu’un lui retire l’oxygène. C’est un pays qui, au fil des décennies, a appris à construire des poumons supplémentaires. Mais des poumons supplémentaires ne constituent pas une vie normale. Ils sont le symptôme d’un organisme qui survit dans des conditions anormales. Voilà pourquoi il faut se méfier des deux illusions symétriques. La première consisterait à croire que les sanctions sont inutiles. La seconde à croire qu’elles suffisent. Elles peuvent dévaster une économie sans faire tomber un régime. Elles peuvent fragiliser un Etat sans produire la capitulation politique attendue. Et c’est peut-être la tragédie la plus silencieuse des guerres économiques modernes : le vainqueur ne sait pas toujours qu’il a gagné, tandis que le vaincu ne tombe pas nécessairement. Tous restent dans la même pièce. Avec, simplement, moins d’air. Le « D-Day économique » de Trump est donc plus qu’une formule spectaculaire. Il révèle le déplacement historique du champ de bataille. Lorsque la guerre militaire devient trop coûteuse, impossible ou politiquement impensable, les puissances déplacent leurs armes vers les banques, les monnaies, les ports, les assurances, les routes commerciales et les chaînes financières. Les missiles changent de forme. Ils deviennent des sanctions. Mais une question demeure, plus profonde que toutes les menaces et toutes les annonces : Qui peut vivre le plus longtemps sans oxygène ? Trump pourrait alors découvrir une vérité paradoxale. L’Iran n’a pas appris à respirer normalement. Il a appris quelque chose de beaucoup plus inquiétant : à respirer en étant étranglé.
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