Mayoune, la clé stratégique de Bab el-Mandeb

Objet : L’importance stratégique de l’île de Mayoune (Périm), tombée aux mains d’Ansar Allah (Houthis), allié de l’Iran

Par ABDERRAHMANE MEKKAOUI-Paris

La chute de l’île de Mayoune, également appelée Périm, ne constitue pas un simple épisode supplémentaire de la guerre au Yémen. Par sa position au cœur du détroit de Bab el-Mandeb, cette petite île volcanique acquiert une portée stratégique disproportionnée par rapport à sa superficie. Sa maîtrise confère à celui qui la contrôle une position avancée sur l’un des principaux corridors maritimes reliant l’océan Indien, la mer Rouge et, au-delà, le canal de Suez et la Méditerranée. Selon les informations rapportées le 11 septembre 2026, les Houthis ont atteint Dabab et pris le contrôle de Mayoune après la conquête de Mokha, intervenue la veille. Cette progression, favorisée par le retrait des forces gouvernementales, intervient dans un contexte régional déjà marqué par de fortes tensions autour des grands détroits stratégiques.

Un verrou au cœur du commerce mondial

La valeur de Mayoune tient d’abord à sa géographie. D’une superficie d’environ 13 km², l’île divise le détroit de Bab el-Mandeb en deux chenaux. Elle se trouve ainsi au point de passage où la géographie transforme une petite île en véritable instrument de puissance. Le contrôle de Mayoune ne signifie pas mécaniquement la fermeture du détroit, mais il offre une capacité exceptionnelle de surveillance, d’identification et de ciblage des bâtiments qui l’empruntent. Dans un espace maritime aussi sensible, la possibilité de sélectionner les navires, de surveiller leurs mouvements et de créer une menace permanente suffit à modifier profondément les calculs des armateurs et des assureurs. L’enjeu dépasse largement le cadre régional. Selon les données citées par Le Monde, environ 12 % du commerce mondial transitait par Bab el-Mandeb en 2025. Toute dégradation durable de la sécurité du détroit peut donc se répercuter sur les chaînes logistiques, les coûts du transport maritime, les primes d’assurance et, surtout, les marchés énergétiques.

Vers un double verrou : Ormuz et Bab el-Mandeb

La véritable portée géopolitique de Mayoune apparaît lorsqu’on la replace dans le système régional des détroits. Le détroit d’Ormuz constitue la principale porte de sortie des hydrocarbures du Golfe, tandis que Bab el-Mandeb commande l’accès maritime à la mer Rouge et au canal de Suez. La combinaison des deux crée une vulnérabilité stratégique majeure. Si l’Iran conserve une capacité de pression sur Ormuz tandis que son allié houthi dispose d’un point d’appui à Mayoune, deux des principaux passages maritimes de la péninsule Arabique se trouvent soumis à une même dynamique de confrontation. Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu est encore plus sensible. Le royaume dispose de la façade de la mer Rouge et du terminal de Yanbu, qui lui permet d’exporter une partie de son pétrole sans dépendre du détroit d’Ormuz. La capacité des Houthis à menacer Bab el-Mandeb revient donc à mettre sous pression non seulement la route maritime internationale, mais également une voie de contournement stratégique de Riyad.

Mayoune, une plateforme de projection

La valeur militaire de l’île réside moins dans sa superficie que dans sa position. Une présence militaire durable permettrait de rapprocher considérablement les moyens de surveillance et de frappe de l’axe maritime. Les capacités déjà attribuées aux Houthis – missiles de longue portée, drones et systèmes de plus en plus résistants au brouillage- donnent à cette position une dimension supplémentaire. Dans ce contexte, Mayoune peut être conçue comme une plateforme avancée de déni maritime, capable non pas nécessairement de fermer le détroit, mais d’en rendre la traversée suffisamment risquée pour en modifier l’utilisation. C’est précisément là que réside la différence entre une fermeture physique et une fermeture stratégique : il n’est pas indispensable d’interdire le passage pour perturber une route maritime. Il suffit d’instaurer un niveau de risque suffisamment élevé pour pousser les acteurs économiques à changer de comportement.

Une nouvelle profondeur stratégique pour l’Iran

La prise de Mayoune renforce par conséquent la profondeur stratégique de l’Iran par l’intermédiaire de son allié houthi. Téhéran n’a pas besoin d’exercer directement son contrôle sur Bab el-Mandeb pour en tirer un avantage géopolitique. La capacité d’un partenaire local à menacer le trafic suffit à créer un levier de pression. L’évolution est d’autant plus importante qu’elle intervient après la prise de Mokha et dans un contexte de recul des forces gouvernementales. La progression vers Dabab et Mayoune pourrait ainsi modifier l’équilibre militaire sur la façade occidentale du Yémen et accroître la pression sur Aden et sur les structures politiques du Sud. La question n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle un territoire, mais qui possède la capacité de perturber une artère dont dépendent plusieurs économies.

Le prix du détour

La réaction des marchés pétroliers constitue déjà un signal d’alarme. Le franchissement du seuil des 100 dollars et l’approche des 106 dollars pour le Brent traduisent moins le seul effet mécanique de la chute de Mayoune que l’anticipation d’un risque plus large. Si l’insécurité contraignait durablement les compagnies maritimes à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, le coût serait considérable : allongement des trajets, hausse de la consommation de carburant, renchérissement des assurances, désorganisation des rotations et aggravation des tensions sur les chaînes d’approvisionnement. Ainsi, une île de 13 km² peut produire des effets économiques à l’échelle de milliers de milliards de dollars de commerce mondial.

Conclusion : le « Hormuz du Sud »

La chute de Mayoune transforme la nature stratégique de Bab el-Mandeb. L’île ne constitue pas à elle seule un mécanisme automatique de fermeture de la mer Rouge, mais elle donne aux Houthis un levier inédit pour surveiller, dissuader et, potentiellement, perturber la navigation dans l’un des principaux goulets d’étranglement du commerce mondial. La comparaison avec Ormuz trouve ici tout son sens : Bab el-Mandeb peut devenir le « Hormuz du Sud » non parce qu’il serait nécessairement fermé, mais parce que la menace qui pèse désormais sur son trafic peut suffire à en modifier la valeur stratégique.

Mayoune apparaît ainsi moins comme un objectif territorial que comme un multiplicateur de puissance. Sa prise confère aux Houthis une capacité de nuisance maritime qui dépasse très largement les frontières du Yémen et offre à l’Iran une nouvelle profondeur dans sa confrontation avec ses adversaires. Dans la géopolitique des détroits, la puissance ne réside pas uniquement dans la capacité à fermer une porte. Elle réside aussi dans la capacité à faire comprendre au monde que cette porte peut, à tout moment, devenir dangereuse à franchir.

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