Au-delà de la Méditerranée, des hommes venus du Maroc ont combattu dans l’une des tragédies les plus meurtrières de l’histoire européenne. Leur courage appartient à l’histoire de France autant qu’à la mémoire nationale marocaine
Par Marco Barato
Correspondant d’Al-Warqaa-Italie
L’histoire des nations ne se construit pas uniquement à travers les grandes victoires militaires, les traités diplomatiques ou les décisions des puissants. Elle se grave aussi dans le silence des tranchées, dans le courage des hommes anonymes, dans les souffrances endurées loin des terres natales et dans le sacrifice de ceux dont les noms, parfois, n’ont jamais trouvé la place qu’ils méritaient dans les livres d’histoire.
La Première Guerre mondiale constitue, à cet égard, l’une des pages les plus tragiques et les plus révélatrices de l’histoire contemporaine. Parmi les millions d’hommes mobilisés entre 1914 et 1918, des dizaines de milliers de Marocains traversèrent la Méditerranée pour rejoindre les rangs de l’armée française. Ils quittèrent leurs villages, leurs montagnes et leurs plaines, laissant derrière eux leurs familles et leurs espérances, pour affronter l’enfer d’une guerre qui allait bouleverser le destin de l’Europe.
Leur histoire ne saurait être réduite à quelques lignes dans les archives militaires. Elle exige une véritable reconnaissance historique, une mémoire fidèle et une lecture lucide des rapports politiques et coloniaux qui ont marqué cette époque.
Une contribution marocaine au cœur de la tragédie européenne
Lorsque l’Europe bascula, en août 1914, dans la violence de la Grande Guerre, la France dut mobiliser l’ensemble de ses ressources humaines et militaires pour faire face à l’offensive allemande. Au-delà de ses propres citoyens, elle sollicita également les hommes issus de ses territoires coloniaux et des pays placés sous son protectorat.
Le Maroc, soumis au protectorat français depuis 1912, fut ainsi appelé à participer à l’effort de guerre. Les estimations historiques font état d’environ 40 000 soldats marocains ayant servi durant le conflit, dont près des deux tiers furent envoyés sur le front français. Parmi eux figuraient notamment les tirailleurs marocains et les spahis, engagés dans plusieurs des combats les plus difficiles de la guerre. Dès août 1914, un premier contingent d’environ 4 500 tirailleurs marocains prit la direction de la France, accompagné d’environ un millier de spahis.
Ces hommes venaient d’un pays dont beaucoup n’avaient jamais quitté les frontières. Ils découvrirent une Europe inconnue, un climat rude, des paysages dévastés et une réalité militaire dont la violence dépassait souvent tout ce qu’ils auraient pu imaginer. De l’Ourcq aux batailles de l’Artois, de Verdun à la Somme, jusqu’à la terrible offensive du Chemin des Dames en avril 1917, les soldats marocains furent engagés dans des opérations particulièrement meurtrières. Leur participation aux combats de 1918 contribua également à l’effort militaire qui conduisit à la victoire alliée. Leur courage fut reconnu par les autorités militaires françaises. Leur endurance, leur capacité d’adaptation et leur expérience du combat en terrain difficile leur valurent une place importante dans plusieurs opérations de l’armée française.
Dans l’enfer des tranchées, des hommes face à la mort
Mais derrière les uniformes et les rapports militaires se trouvaient des êtres humains : des fils, des frères, des époux et des pères. Chacun portait en lui le souvenir d’une famille, d’une terre et d’une existence qu’il espérait retrouver. La guerre leur imposa une réalité d’une brutalité extrême. La boue, le froid, les pluies incessantes, les maladies, les bombardements et les rafales de mitrailleuses transformaient les tranchées en espaces de mort permanente.
À Verdun, sur les champs de bataille de la Somme et dans les secteurs les plus exposés du front occidental, les combattants marocains affrontèrent une violence qui ne distinguait ni les origines ni les appartenances. Nombre d’entre eux furent blessés, mutilés ou portés disparus. D’autres ne revinrent jamais au Maroc. Les estimations relatives aux pertes des troupes marocaines évoquent environ 11 000 tués, blessés et disparus. Un bilan humain considérable, qui donne toute sa mesure à l’engagement de ces hommes dans une guerre dont ils ne maîtrisaient ni les causes ni les objectifs politiques.

Le courage dans le contexte d’une réalité coloniale
Toutefois, raconter cette histoire exige davantage qu’un hommage militaire. L’honnêteté historique impose de replacer cet engagement dans le contexte politique et colonial de l’époque. Le recrutement des soldats marocains ne fut pas systématiquement volontaire. Si certains hommes s’engagèrent de leur propre initiative, d’autres furent soumis à des pressions, à des contraintes et à des mécanismes de recrutement forcé.
Les autorités du protectorat rencontrèrent des difficultés à recruter suffisamment d’hommes. Les autorités locales, les chefs de tribu et les représentants du Makhzen furent notamment sollicités pour faciliter les enrôlements. Certains recrutements s’effectuèrent sous la contrainte, tandis que d’autres hommes acceptèrent de servir contre une prime ou dans l’espoir d’améliorer leur situation. Il serait donc historiquement injuste de présenter cette mobilisation comme un engagement libre et uniforme de toute une population.
Le Maroc ne disposait alors ni de sa pleine souveraineté ni de la liberté de déterminer indépendamment ses choix politiques et militaires. Les combattants marocains servaient dans une armée qui ne leur accordait pas nécessairement les mêmes droits et les mêmes perspectives qu’aux citoyens français de métropole. Voilà l’une des contradictions les plus profondes de cette histoire : des hommes issus d’un pays privé de sa pleine indépendance furent appelés à défendre l’intégrité territoriale et la liberté d’une autre nation.
Mais cette contradiction ne diminue en rien la valeur humaine de leur courage. Elle rend, au contraire, leur reconnaissance plus nécessaire encore. Car la dignité d’un sacrifice ne dépend ni du statut politique de celui qui le consent, ni de la nationalité inscrite sur son uniforme. Elle réside dans les souffrances endurées, les risques affrontés et les vies perdues.
Une dette de mémoire envers des hommes trop longtemps relégués
Pendant de longues décennies, la contribution de ces combattants est demeurée insuffisamment présente dans la mémoire collective française. Le récit dominant de la Grande Guerre s’est largement construit autour de la figure du « poilu », ce soldat français de métropole devenu le symbole national du courage, de l’endurance et du sacrifice. Cette figure occupe, à juste titre, une place essentielle dans l’histoire de France. Mais elle ne saurait résumer à elle seule la diversité des hommes qui ont combattu pour sa défense.
Les Marocains, les Algériens, les Tunisiens et les autres combattants venus d’Afrique ont également participé à cette tragédie européenne. Leur présence ne fut pas une simple contribution périphérique à l’effort militaire français. C’est ici que se pose avec force la question de la dette mémorielle. Reconnaître ces hommes ne signifie pas réécrire l’histoire au profit d’une lecture politique contemporaine. Cela signifie restituer à chacun la place qui lui revient, sans distinction d’origine, de religion ou de condition sociale. Une mémoire nationale véritablement fidèle à son histoire ne peut sélectionner ses héros en fonction de leur lieu de naissance.

Des gestes de reconnaissance, mais un devoir qui demeure
Plusieurs initiatives institutionnelles ont contribué à faire évoluer le regard porté sur ces combattants. Le 25 juin 2006, sous la présidence de Jacques Chirac, fut inauguré à Douaumont, près de Verdun, un mémorial dédié aux soldats musulmans morts pour la France. Ce monument, situé à proximité du carré musulman de la nécropole nationale, constitue un geste symbolique important dans la reconnaissance de la contribution des combattants musulmans venus de différentes régions du monde.
Le 4 avril 2013, lors de sa visite d’État au Maroc, le président français François Hollande prononça devant le Parlement marocain des paroles particulièrement significatives. Il déclara que la France n’oublierait pas le courage des soldats marocains ni les dizaines de milliers d’hommes venus, en 1914 et en 1940, défendre le territoire français. Il annonça également sa volonté d’associer étroitement le Maroc aux commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale.
Le 18 février 2014, à la Grande Mosquée de Paris, François Hollande rendit un nouvel hommage aux anciens combattants musulmans des deux guerres mondiales. À cette occasion, il souligna la dette de reconnaissance de la République envers les descendants de ces hommes et rappela que la France n’oublierait jamais le prix du sang versé. La cérémonie fut également marquée par l’inauguration de plaques commémoratives et la mise en place d’un dispositif permettant de retrouver l’identité et le parcours de combattants morts sur le territoire français.
Ces initiatives constituent des étapes importantes. Elles témoignent d’une prise de conscience progressive de la nécessité de restituer à ces hommes leur place dans l’histoire nationale. Les commémorations du centenaire de l’armistice, en novembre 2018, ont également offert une occasion de rappeler la dimension internationale de la Grande Guerre et la diversité de ceux qui ont participé à son dénouement.
Cependant, les discours officiels, les cérémonies et les monuments, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent suffire à eux seuls. La mémoire doit devenir connaissance, éducation et transmission. Elle doit trouver sa place dans les programmes scolaires, les universités, les musées et les archives. Elle doit également s’appuyer sur un travail rigoureux d’identification des combattants, de conservation des documents militaires et de collecte des témoignages familiaux.
Une mémoire partagée entre le Maroc et la France
La responsabilité de préserver cette histoire incombe aux deux pays. La France doit reconnaître pleinement la contribution des hommes venus du Maroc et des autres territoires d’Afrique à la défense de son territoire. Le Maroc, de son côté, doit continuer à préserver la mémoire de ses fils et à transmettre aux générations futures cette page singulière de son histoire nationale. Cette mémoire commune ne doit être ni instrumentalisée ni enfermée dans une lecture exclusivement diplomatique. Elle constitue un patrimoine historique et humain qui dépasse les frontières et les générations.
Au-delà des relations entre Paris et Rabat, cette histoire pose une question fondamentale : comment une nation peut-elle prétendre célébrer son histoire dans son intégralité si elle ne reconnaît pas tous ceux qui ont contribué à la défendre ?
Il ne s’agit pas de glorifier un système colonial qui a souvent privé ces hommes de leurs droits fondamentaux. Il s’agit de reconnaître leur humanité, leur courage, leurs souffrances et leur place dans l’histoire européenne.
Le sacrifice n’a pas de nationalité, la mémoire n’a pas de frontières
Plus d’un siècle après la fin de la Grande Guerre, le souvenir de ces combattants demeure porteur d’une leçon universelle. Aucune vie humaine ne possède une valeur supérieure à une autre. Aucun sacrifice ne devrait être condamné à l’oubli en raison de l’origine de ceux qui l’ont consenti. Les soldats marocains de 1914-1918 ne furent pas de simples figurants dans une tragédie européenne. Ils en furent des acteurs, des victimes et des témoins. Leur histoire appartient pleinement à la mémoire de la Grande Guerre. Les oublier reviendrait à commettre une seconde injustice après celle de leur effacement partiel des grands récits historiques.
Le véritable hommage qui leur est dû ne réside pas seulement dans les discours prononcés lors des cérémonies officielles. Il réside dans la volonté de transmettre leur histoire avec exactitude, dignité et honnêteté aux générations qui ne les ont pas connus. Car les frontières séparent les territoires, mais elles ne peuvent effacer la mémoire des hommes. Si le temps a refermé les blessures visibles de la Grande Guerre, il ne saurait refermer le devoir de reconnaissance envers ceux qui ont payé de leur vie le prix de cette tragédie. L’histoire ne devient juste que lorsqu’elle accorde à tous ses acteurs la place qu’ils méritent. Les soldats marocains de la Grande Guerre ont droit à cette place. Non comme une faveur, mais comme une exigence de vérité, de justice et de mémoire. Et cette exigence doit demeurer vivante, tant que subsistera le devoir de transmettre aux générations futures la vérité sur ceux qui ont combattu, souffert et disparu loin de leur patrie.
