LA MILITARISATION DU VERBE ET DE L’IMAGE AU SERVICE DE LA LÉGITIMATION DE LA PUISSANCE
Analyse stratégique par Pr. Abderrahmane Mekkaoui- Paris
Le phénomène le plus préoccupant dans l’évolution des rapports entre l’institution militaire et la société civile n’est pas nécessairement l’élargissement de l’emprise de l’armée sur l’espace public. Il réside davantage dans sa capacité à redéfinir cet espace selon ses propres codes, à investir les lieux de production du savoir et à transformer la mémoire collective en instrument de légitimation politique et stratégique.
C’est sous cet angle qu’il convient d’analyser la participation particulièrement visible de l’Armée nationale populaire (ANP) à la 29ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), organisée du 28 octobre au 7 novembre 2026 au Palais des expositions des Pins-Maritimes.
Avec pour slogan « Entre les pages d’un livre, l’avenir », cette manifestation rassemble 1 567 maisons d’édition représentant 51 pays, dont 350 éditeurs algériens. L’Arabie saoudite y est invitée d’honneur et quelque 300 000 ouvrages sont annoncés.
Pourtant, au-delà de cette dimension culturelle et commerciale, un autre spectacle mérite une attention particulière : le déploiement institutionnel de l’armée dans un espace traditionnellement consacré à la libre circulation des idées, à la diversité éditoriale et au débat intellectuel. L’ANP n’y apparaît pas comme un simple exposant présentant quelques publications historiques. Elle y déploie un dispositif organisé, articulé autour de six institutions relevant du ministère de la Défense nationale (MDN), au sein même du pavillon palestinien, un emplacement dont la charge symbolique est considérable. Ces institutions sont :
– L’Institut militaire de documentation, d’évaluation et de réception ;
– L’Institut national de cartographie et de télédétection (INCT) ;
– L’École supérieure militaire d’information et de communication ;
– Le Centre national des publications militaires ;
– Le Musée central de l’armée ;
– Le Centre national d’études et de recherches sur l’histoire militaire algérienne.
La portée politique de cette présence est renforcée par le cérémonial officiel. L’inauguration du salon a été assurée par Azouz Nasri, mandaté par le président Abdelmadjid Tebboune. Le parcours officiel a réservé une place significative au stand de l’ANP, visité après celui de l’Arabie saoudite et avant celui du ministère de la Culture.
Dans son communiqué du 29 octobre, le MDN a invité le public à découvrir les efforts académiques consacrés à la production scientifique au sein de l’institution de défense. Le même jour, l’agence officielle APS titrait : « Les éditions et publications de l’ANP suscitent un engouement remarquable auprès des visiteurs ».
Ces éléments, pris isolément, pourraient relever d’une communication institutionnelle ordinaire. Considérés dans leur ensemble, ils révèlent cependant une évolution plus profonde : le passage du discours militaire de la caserne à l’espace culturel, du récit historique à la prospective stratégique, et de la démonstration de puissance à la construction de son acceptabilité sociale.
I- L’INSTRUMENTALISATION DU VERBE : QUAND LA MÉMOIRE DEVIENT UN INSTRUMENT DE LÉGITIMATION
1. Le pavillon palestinien : une géographie symbolique soigneusement investie
Le choix du pavillon palestinien ne saurait être considéré comme un simple détail d’aménagement.Dans l’imaginaire politique algérien, la Palestine constitue bien davantage qu’une cause internationale. Elle représente un prolongement de la mémoire nationale, un symbole de résistance à la domination coloniale et un marqueur historique de l’identité politique du pays. En s’installant au cœur de cet espace symbolique, l’institution militaire se place dans une position qui lui permet de rapprocher deux mémoires de résistance : celle de la guerre de libération algérienne et celle du combat palestinien.
Cette proximité produit un effet politique puissant. Elle associe implicitement l’armée à la préservation de la mémoire nationale et palestinienne, tout en consolidant sa légitimité historique à travers les références fondatrices de la révolution algérienne. La présence, dans ce même espace, de l’Entreprise nationale de communication, d’édition et de publicité (ANEP), sous le slogan « Avec le livre, on préserve la mémoire et on construit l’avenir », renforce cette lecture.
L’ANEP y présente quelque 700 titres, parmi lesquels figure l’ouvrage de Bensaada intitulé ELNET : le lobby israélien au cœur du pouvoir français. Le croisement entre mémoire révolutionnaire, résistance palestinienne et discours critique sur les réseaux d’influence pro-israéliens crée ainsi une convergence idéologique particulièrement significative.
La mémoire n’est plus seulement racontée : elle est mobilisée. L’histoire n’est plus uniquement conservée : elle devient un capital politique. Et la référence au passé révolutionnaire contribue à consolider une légitimité institutionnelle que l’on peut rattacher à ce que nous désignons ici comme la doctrine du « Moudjahid », ou doctrine Mjahed. Il s’agit d’un mécanisme classique de construction de légitimité : l’institution ne se contente plus d’être l’héritière d’une histoire nationale ; elle tend à se présenter comme l’interprète privilégiée de cette histoire et, par extension, comme l’une des gardiennes de son avenir.
2. La revue Stratégia : de la mémoire de la guerre à la prospective sécuritaire
La présentation de la revue militaire Stratégia constitue un autre élément révélateur de cette évolution. Il ne s’agit plus seulement de publier des ouvrages consacrés à la guerre de libération de 1954, aux figures historiques ou aux batailles fondatrices de l’armée algérienne. L’enjeu est désormais d’introduire dans l’espace culturel civil une production intellectuelle tournée vers l’analyse des rapports de force, l’anticipation des crises et la prospective sécuritaire.
Cette évolution intervient dans un environnement régional marqué par des tensions géopolitiques croissantes. Le 28 octobre 2026, Amar Belani, ancien secrétaire général du ministère algérien des Affaires étrangères, a notamment évoqué sur Facebook les tensions autour du Tchad et les dynamiques d’influence impliquant les Émirats arabes unis, Israël et les réseaux liés à Khalifa Haftar en Libye. À cela s’ajoutent les alertes publiées en octobre 2026 par l’International Crisis Group concernant les enjeux géopolitiques liés aux projets de corridors gaziers, notamment le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP) et le projet de gazoduc atlantique.
La concomitance de ces débats régionaux avec la mise en avant d’une publication stratégique de l’ANP ne démontre pas l’existence d’une opération concertée. Elle révèle néanmoins un contexte dans lequel la pensée sécuritaire militaire cherche à occuper une place croissante dans la formation des représentations collectives. Le verbe militaire sort ainsi de la caserne pour investir le salon littéraire. La publication stratégique devient un vecteur de lecture du monde, d’identification des menaces et, potentiellement, d’orientation de la perception publique des intérêts nationaux. Nous assistons à une transition significative : de l’armée mémorielle, dépositaire du récit révolutionnaire, vers l’armée productrice de prospective, qui entend également participer à la définition des menaces et des priorités stratégiques du pays.
II- L’INSTRUMENTALISATION DE L’IMAGE : LA PUISSANCE DOUCE EN UNIFORME
1. Six vitrines institutionnelles : la transformation du salon civil en scène de représentation de la puissance étatique
Si le verbe construit le sens, l’image lui donne sa visibilité et sa force de persuasion. La présence simultanée de six institutions militaires dans un même espace offre une représentation globale de l’armée : scientifique, historique, technologique, documentaire et communicationnelle. La cartographie militaire et la télédétection illustrent la maîtrise de l’espace géographique. Le Musée central de l’armée met en scène la profondeur historique de l’institution. Les centres de recherche et de publication valorisent sa capacité à produire du savoir. L’École supérieure militaire d’information et de communication complète cet ensemble en affichant sa maîtrise des instruments de transmission et de diffusion du discours.
Il s’agit, en définitive, d’une opération de construction d’image institutionnelle. L’armée ne se présente plus seulement comme une force de défense et de sécurité, mais comme une institution productrice de connaissances, gardienne de la mémoire, interprète de la géographie et actrice de la réflexion sur l’avenir national. C’est une forme de soft power en uniforme. La frontière entre communication culturelle et communication stratégique devient alors plus difficile à distinguer. Le salon du livre, espace supposé de pluralisme intellectuel, se transforme en vitrine de la puissance symbolique de l’État.
La question n’est évidemment pas de contester à l’armée le droit de publier des recherches, de présenter ses archives ou de faire connaître ses institutions. Elle est de savoir si la visibilité accordée à cette présence demeure compatible avec l’équilibre nécessaire entre espace culturel civil et communication institutionnelle de l’appareil militaire.
2. L’asymétrie éditoriale : le problème de l’absence de contre-pouvoir intellectuel
Avec 1 567 maisons d’édition venues de 51 pays, le SILA devrait incarner la diversité des sensibilités, des écoles de pensée et des approches intellectuelles. Or, la visibilité institutionnelle accordée à l’ANP pose une question essentielle : tous les participants disposent-ils réellement des mêmes moyens pour atteindre le public et faire entendre leurs analyses ?
La couverture de l’APS, la communication du MDN et la présence de l’ANEP constituent autant de relais institutionnels susceptibles de renforcer considérablement la visibilité du dispositif militaire. À l’inverse, les éditeurs indépendants, les chercheurs critiques et les voix qui souhaitent interroger la doctrine militaire ne bénéficient pas nécessairement de moyens de diffusion comparables.
Il ne serait pas rigoureux d’affirmer, sans étude exhaustive des espaces et de la couverture médiatique, que les éditeurs critiques ont été exclus ou privés de visibilité. Mais l’asymétrie structurelle entre une institution bénéficiant des ressources de l’État et un éditeur indépendant demeure une question politique légitime. Le véritable enjeu est celui du pluralisme : un éditeur peut-il discuter librement de la doctrine militaire, des choix stratégiques et de la politique de défense avec la même capacité de diffusion que les publications officielles ? Une foire internationale du livre ne devrait pas devenir un espace où la puissance institutionnelle détermine implicitement la hiérarchie des idées.
III-LE CONTEXTE STRATÉGIQUE : DE LA LÉGALISATION DE LA PROJECTION DE FORCE À LA NORMALISATION DE SON IMAGE
La participation militaire au SILA prend une dimension supplémentaire lorsqu’on la replace dans la séquence politique et institutionnelle de la fin octobre 2026. Le 25 octobre, le Parlement algérien aurait voté, à huis clos, une disposition relative au déploiement de forces de l’ANP hors des frontières nationales. Cette évolution a été présentée comme une première depuis 1973. Trois jours plus tard, le 28 octobre, s’ouvre le Salon international du livre, où l’armée déploie un dispositif de communication culturelle particulièrement visible.
La proximité de ces deux événements invite à une lecture stratégique. Il serait excessif d’en déduire, sans éléments supplémentaires, l’existence d’un plan coordonné entre la décision parlementaire et la participation militaire au salon. Mais leur succession permet de poser une question fondamentale : comment une institution qui acquiert de nouvelles possibilités de projection extérieure construit-elle, parallèlement, son image et sa légitimité dans l’espace intérieur ? La séquence peut être interprétée à travers trois phases.
Phase 1 : la légitimation juridique de la projection de force.
Le cadre parlementaire et constitutionnel ouvre la possibilité d’un emploi de l’instrument militaire au-delà des frontières nationales, sous réserve des conditions et garanties prévues par les textes applicables.
Phase 2 : la normalisation culturelle de l’image militaire.
L’armée apparaît comme productrice de savoir, gardienne de l’histoire, institution scientifique et dépositaire de la mémoire nationale. Sa présence dans l’espace civil contribue à banaliser et à légitimer son rôle élargi dans la vie publique.
Phase 3 : la construction d’une justification symbolique de l’action extérieure.
Les références à la résistance, à la mémoire, à la souveraineté et à la défense de l’avenir national peuvent constituer un réservoir discursif mobilisable pour présenter une éventuelle intervention extérieure comme une action de protection des intérêts nationaux. Le slogan du salon, « Entre les pages d’un livre, l’avenir », prend alors une résonance particulière dans cette lecture. Il ne s’agit pas d’affirmer que ce slogan a été conçu pour justifier une intervention militaire déterminée. Il s’agit de souligner que les symboles culturels, lorsqu’ils sont intégrés à une stratégie de communication institutionnelle, peuvent contribuer à préparer le terrain discursif d’une politique de puissance.
IV-LA CONTRADICTION ENTRE PUISSANCE NARRATIVE ET CAPACITÉ OPÉRATIONNELLE
Une autre dimension de cette démonstration mérite attention : le rapport entre la puissance symbolique affichée et les capacités opérationnelles réelles. La puissance militaire ne se mesure ni au nombre de publications, ni à la superficie des stands, ni à la sophistication des discours stratégiques. Elle se mesure à la cohérence de ses capacités aériennes, logistiques, renseignement, commandement, mobilité et soutien dans la durée.
Or, les discussions relatives aux capacités de projection de l’ANP dans les profondeurs sahariennes soulèvent des interrogations concernant les contraintes logistiques et opérationnelles. Les données avancées dans ce débat font notamment état d’un rythme de transport logistique d’environ 40 camions par mois, de près de 1 800 kilomètres de pistes dans l’axe de Tamanrasset et de limitations opérationnelles affectant certains drones CH-3 dans des conditions de vents de sable pouvant atteindre 70 km/h.
Ces chiffres, qui nécessitent une vérification indépendante et une documentation technique rigoureuse, ne peuvent être considérés comme des données opérationnelles définitivement établies sans sources vérifiables. Ils soulèvent néanmoins une interrogation stratégique essentielle : existe-t-il une adéquation entre les ambitions de projection de puissance et les moyens logistiques, aériens et techniques nécessaires à leur concrétisation ?
L’histoire militaire est pourtant sans ambiguïté sur un point : la maîtrise du récit ne remplace jamais la maîtrise du terrain. La communication ne compense ni les insuffisances logistiques, ni les contraintes de mobilité, ni les déficits de renseignement, ni les limites de l’appui aérien. Une institution peut réussir à imposer une représentation de sa puissance sans disposer, pour autant, de toutes les capacités nécessaires à une projection durable de cette puissance.
Le risque est alors celui d’une compensation symbolique : lorsque les contraintes de la puissance réelle deviennent difficiles à dépasser, la puissance narrative peut être mobilisée pour renforcer la cohésion intérieure et consolider l’acceptabilité politique des choix stratégiques.
QUAND L’ARMÉE NE SE CONTENTE PLUS DE DÉFENDRE LE TERRITOIRE, MAIS ENTREPREND DE DÉFINIR LE RÉCIT NATIONAL
La 29ᵉ édition du Salon international du livre d’Alger mérite ainsi d’être analysée au-delà de sa dimension culturelle. La présence coordonnée de six institutions relevant du ministère de la Défense, le choix hautement symbolique du pavillon palestinien, la présentation de la revue Stratégia et la visibilité médiatique accordée aux publications militaires constituent autant d’éléments permettant de formuler une hypothèse politique : celle d’un élargissement du rôle de l’institution militaire, de la défense du territoire vers la production du savoir, l’interprétation de l’histoire et la construction des représentations collectives.
Le problème n’est pas que l’armée publie des livres, expose des cartes ou valorise son patrimoine historique. Ces activités sont parfaitement légitimes dans une institution publique. Le problème apparaît lorsque l’espace culturel risque de devenir le prolongement symbolique de l’espace sécuritaire, lorsque la puissance institutionnelle prend le pas sur le pluralisme éditorial et lorsque le récit officiel tend à s’imposer comme l’interprétation dominante de la mémoire et de l’avenir. Car celui qui maîtrise le récit historique dispose d’un puissant instrument de légitimation du présent. Celui qui maîtrise la représentation géographique peut influencer la perception des menaces. Et celui qui parvient à articuler mémoire, souveraineté et avenir peut contribuer à façonner l’acceptabilité sociale de décisions politiques et militaires majeures.
C’est là que réside l’enjeu fondamental de cette militarisation du verbe et de l’image. Une armée véritablement forte n’a pas besoin de transformer un salon du livre en démonstration permanente de sa centralité politique. Sa force se mesure à sa capacité de défendre les frontières, de protéger les intérêts nationaux, d’assurer sa préparation opérationnelle et de demeurer dans un rapport équilibré avec les institutions civiles. Une armée qui protège les frontières contribue à préserver la souveraineté de l’État. Une armée qui prétend également devenir la gardienne exclusive de la mémoire, du savoir et de l’avenir risque, en revanche, de brouiller les frontières entre défense nationale et pouvoir politique. Car le véritable danger ne réside pas seulement dans la militarisation des espaces civils. Il réside dans la militarisation du sens.
Une armée peut imposer un rapport de force par les armes. Mais lorsqu’elle cherche également à imposer le récit qui donne sens à ce rapport de force, elle ne cherche plus seulement à défendre l’État : elle cherche à définir, à sa place, ce que l’État doit penser, se souvenir et devenir. Le livre doit rester un espace de liberté face au pouvoir, et non devenir le miroir dans lequel le pouvoir contemple sa propre légitimité.
