Par Soukaina Regragui, Membre fondatrice de l’Union de l’Action Féministe
Observatrice politique et sociale. Essayiste.
Auteure de Royaume du Maroc. Une démocratie à l’épreuve
Pour des campagnes électorales fondées sur les idées, les programmes et l’intérêt général
De grâce, épargnez-nous les discours populistes. La campagne électorale pour les élections législatives du 23 septembre 2026 a débuté le jeudi 10 septembre. À quelques jours du scrutin, l’appel mérite d’être lancé avec force aux partis politiques : les citoyennes et les citoyens du Royaume du Maroc ne veulent plus subir leurs luttes intestines. Ils veulent exercer leur devoir citoyen et voter sur la base de programmes présentant des solutions concrètes. Le peuple a fait une overdose de constats répétitifs, à peine nuancés selon les obédiences partisanes. Ces constats, les Marocaines et les Marocains les vivent quotidiennement. Ils les commentent, les analysent et les confrontent abondamment sur les réseaux sociaux. Ils ne sont pas dupes.
Si les positions partisanes rébarbatives persistent, une partie du corps électoral risque de se détourner davantage des urnes. La politique politicienne a trop longtemps dissimulé l’absence de propositions constructives ou d’alternatives clairement formulées. Le Maroc a besoin de visions partisanes lisibles. Il a besoin de projets de société clairement identifiables. À quand deux grands blocs capables de débattre plutôt que de se battre ? Trente-quatre partis politiques composent encore l’échiquier politique marocain. Faut-il en déduire que le Maroc porte trente-quatre projets de société différents ? Pourquoi persister dans un tel éparpillement ?
Dans les perceptions populaires, chaque parti semble souvent défendre ses intérêts propres, dans des calculs strictement partisans et selon des visions électorales à très court terme, évitant de s’aventurer sur les terrains essentiels de la société. Les électrices et les électeurs ont de plus en plus de difficultés à se projeter dans l’avenir. Ils doutent également du niveau de culture démocratique interne des formations politiques. Cette défaillance est d’ailleurs régulièrement relevée par la monarchie elle-même, qui rappelle aux partis leur rôle et leurs responsabilités. Si chaque formation politique portait un projet de société clairement assumé, les partis seraient peut-être moins discrédités. Et si les institutions représentatives répondaient davantage aux attentes de la population, les revendications citoyennes ne se tourneraient pas aussi directement vers le Roi.
Entre monarchie, institutions et transition démocratique
Le Maroc a longtemps connu une réalité politique dominée par l’autoritarisme. Le Royaume est conduit par un Roi dont les pouvoirs sont à la fois constitutionnels et, selon certaines analyses, dépassent parfois le strict cadre constitutionnel. La Constitution confère au souverain un statut d’arbitre particulier, au sommet de l’architecture institutionnelle et au-dessus des partis politiques, lesquels n’exercent leur mandat qu’à travers une représentation électorale limitée dans le temps. Élus et gouvernants savent que leur mandat est temporaire. La monarchie, elle, s’inscrit dans la durée. Il serait pourtant inexact de dire que rien n’a changé, tout comme il serait excessif d’affirmer que tout a changé. Il est plus juste de constater que beaucoup a changé. La question demeure : avec les partis politiques ou sans eux ? Que montrent-ils encore à l’occasion des élections législatives de 2026 ? Est-il désormais plausible de considérer que le Royaume ne fonctionne plus selon un régime autoritaire ? Et, si l’on considère que certaines dimensions autoritaires persistent, comment les articuler avec la volonté royale affichée en faveur de l’État de droit, du pluralisme politique, du dynamisme de la société civile et de la liberté d’expression ?
Les nuances caractérisent le champ politique marocain. Peut-être sont-elles encore nécessaires. Le Maroc connaît aujourd’hui un jeu parlementaire dans lequel majorité et opposition coexistent dans un cadre pluraliste, avec une liberté d’expression garantie constitutionnellement, mais encadrée par ce que l’on désigne communément comme des « lignes rouges ». Celles-ci sont critiquées par des militants des droits humains, tandis qu’elles sont également intégrées, de manière plus ou moins explicite, dans les comportements de réserve d’une partie de la société. Dans le même temps, les nouvelles technologies de l’information ont profondément transformé le rapport entre pouvoir, société et expression publique. À l’ère du smartphone et des réseaux sociaux, le contrôle de la parole publique ne peut plus fonctionner comme auparavant.
Les partis parlent-ils encore suffisamment au peuple ?
Les partis politiques débattent-ils suffisamment avec la population ? Le gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch, installé en 2021 après la défaite électorale du Parti de la justice et du développement (PJD), qui avait dominé le champ politique depuis 2011, se distingue notamment par une communication gouvernementale largement critiquée. Les effets du silence politique se sont manifestés à l’occasion de multiples mouvements de protestation durant cette gouvernance. Les citoyennes et les citoyens veulent savoir. Ils veulent comprendre les décisions prises, leurs conséquences et les perspectives qui leur sont proposées. Leurs frustrations peuvent se traduire par le refus de voter ou par le vote blanc. Le vote blanc constitue une expression politique : il peut signifier que l’électeur ne se reconnaît dans aucune des offres qui lui sont proposées. L’abstention, elle, constitue une autre forme de désengagement. Elle ne doit cependant pas être interprétée comme une absence totale de citoyenneté. Elle traduit aussi, selon les situations, une défiance profonde envers l’offre politique et les institutions représentatives.
« Tous pourris » : quand le discrédit nourrit le rejet
« Tous les partis sont à mettre dans le même sac », « tous pourris » : ces expressions populaires ont contribué au climat de défiance qui a accompagné la victoire du PJD aux législatives du 25 novembre 2011. Le parti islamiste, parfois désigné par dérision comme le « Parti de l’injustice et du sous-développement », a alors bénéficié d’un contexte marqué par le rejet des formations traditionnelles. Cette défiance demeure une perception présente dans une partie de la société marocaine. L’abstention électorale peut en constituer l’une des manifestations. Et pourtant, cette situation contraste avec les apports majeurs de la Constitution adoptée en 2011, approuvée à une très large majorité lors du référendum du 1er juillet.
Les partis donnent parfois l’impression d’être dépassés, mus davantage par l’entêtement à exister que par la volonté de se réinventer. La formule attribuée à Coluche demeure ici savoureuse : « Les partis, c’est comme les couches, il faut souvent les changer. » À l’approche de chaque élection, la recherche de « sang neuf » et la mise en avant des femmes et des jeunes apparaissent parfois comme des réponses circonstancielles. Or la présence des femmes et de la jeunesse ne peut être une ambition électorale de dernière minute. Elle doit devenir une politique permanente. Sans les femmes et sans les jeunes, il n’existe pas de relève durable. Les flambeaux ne s’allument pas uniquement au moment des campagnes électorales. Le renouvellement politique ne peut être un simple effet de mimétisme ou de concurrence entre formations. Il suppose une véritable transmission. Or les habitudes politiques résistent, les dirigeants hésitent à passer le relais et les nouvelles générations peinent à trouver leur place. C’est au détriment d’un Maroc qui aspire pourtant à ouvrir largement ses portes à sa jeunesse et à préparer sa relève.
Le vote demeure un pouvoir et une responsabilité entre les mains des citoyennes et des citoyens en âge de voter. En 2026, à quelques jours du scrutin, il faut encore le rappeler. La culture interne des partis politiques ne paraît pas toujours à la hauteur des exigences d’un Royaume attaché à ses racines et engagé depuis longtemps dans une dynamique de modernisation. La jeunesse et les femmes constituent deux composantes incontournables de cette évolution. Une partie de la société marocaine semble désormais accorder à la monarchie une confiance supérieure à celle accordée aux institutions représentatives et gouvernementales. Cette perception interroge directement les partis politiques. Comment construire l’avenir avec une succession de représentations nationales où les relations interpersonnelles, les rivalités et les attaques personnelles prennent parfois le pas sur le bien commun ?
Il faudrait commencer par instaurer un véritable civisme politique : un civisme qui n’autorise ni la violence verbale, ni le populisme, ni la démagogie, ni le report indéfini des réponses aux besoins essentiels des Marocaines et des Marocains. Or, les partis annoncent et promettent tous les cinq ans. Les attentes populaires, elles, se transforment progressivement en impatience. La société civile, qui ne connaît pas la même pression électorale et qui bénéficie d’une expérience de terrain accumulée depuis les années 1980, s’empare alors de sujets sociétaux que les élus semblent parfois laisser de côté. Nul besoin d’en préciser davantage les raisons : ce serait sous-estimer l’intelligence populaire.
La démocratie : le combat des idées, pas celui des personnes
La démocratie est le combat des idées et la bataille pour les concrétiser. Elle commence par des feuilles de route qui tiennent réellement la route. Elle suppose d’observer le Maroc dans toute sa complexité, dans ses dimensions rurales et urbaines, sans dédramatiser les difficultés, mais sans les relativiser non plus. Elle suppose de défendre des propositions avec une véritable liberté de jugement et un respect constant de l’intérêt général. La réalité est que, par leurs insuffisances, les partis politiques ne bénéficient pas toujours de la légitimité populaire qui devrait normalement leur revenir. Tant que cette situation perdurera, le pouvoir continuera à disposer de ses propres promoteurs d’idées et d’orientations. Les avancées pourront alors apparaître comme relevant principalement de l’initiative du pouvoir central, faute d’une concurrence suffisamment structurée du côté des pouvoirs législatif et exécutif. Tant que les représentants du peuple ne seront pas dans l’exemplarité, des citoyens manqueront à l’appel, avec le sentiment de n’être reconnus par les partis qu’au moment où ceux-ci sollicitent leurs voix. Et tant que les partis ne seront pas suffisamment réactifs, les sujets qui émergent sur les réseaux sociaux continueront de pouvoir échapper à l’hémicycle, avec le risque de se transformer en mobilisations de rue.
La politique s’exerce par les actes, mais aussi par une réflexion permanente. Le Parlement est la deuxième institution du pays. Les responsables politiques doivent prendre toute la mesure de cette responsabilité. Le Roi a lui-même, à plusieurs reprises, rappelé les élus à leurs responsabilités. Son discours du 30 juillet 2016 avait été particulièrement explicite. Il invitait notamment les partis politiques à présenter des candidats compétents, intègres, responsables et soucieux de servir les citoyens. Il appelait également majorité et opposition à mettre fin aux règlements de comptes personnels et aux intérêts partisans étriqués, dénonçant les dérives qui accompagnent trop souvent les périodes électorales. Le message était clair : représenter les citoyens constitue une lourde responsabilité. Elle exige sincérité, sens du devoir et volonté de servir.
Débattre plutôt que se battre
Il est temps que les élus de la nation défendent l’intérêt général dans une confrontation d’idées constructives. Majorité et opposition doivent pouvoir développer des débats contradictoires sans transformer l’hémicycle en théâtre d’attaques ad hominem. Les invectives ne servent ni le Parlement ni les citoyens. Elles éloignent davantage encore la population de la chose publique. Le Maroc peut néanmoins se prévaloir d’institutions existantes et d’une société civile reconnue par les articles 12 et 13 de la Constitution de 2011. Cette société civile se montre réactive lorsqu’il existe une atteinte à l’égalité ou aux libertés. Une société civile agissante constitue une force institutionnelle et sociale dont l’importance apparaît d’autant plus grande lorsqu’on observe les pays dans lesquels les espaces civiques ont été durablement détruits par la violence politique et l’extrémisme.
Un Maroc qui recule, stagne et finit par avancer
Le Maroc recule parfois, stagne parfois, puis finit par avancer. Dans cette traversée, le Royaume connaît un écart entre le temps juridique et le temps social. Cet écart produit des attentes, des frustrations et parfois des incompréhensions, au milieu de chantiers de réforme qui connaissent eux-mêmes des avancées, des ralentissements et parfois des reculs. Le Maroc bouge avec des institutions qui devraient lui donner des impulsions, même si une partie importante des changements demeure conduite sous l’autorité du chef de l’État. C’est pourquoi, au Maroc, beaucoup semble possible, mais rien n’est jamais définitivement acquis.
Aux responsables politiques de s’acquitter de leurs obligations et de consacrer leur temps à préparer les transformations nécessaires, plutôt qu’à l’épuiser dans des querelles stériles et coûteuses. Les calculs politiciens ne peuvent tenir lieu de projet national. Le Maroc s’est donné pour objectif l’enracinement de l’État de droit dans un environnement régional bouleversé par le « Printemps arabe », devenu, dans plusieurs pays, « automne arabe », puis « hiver arabe ». Est-ce cette situation qui contribue à maintenir ce que certains appellent « l’exception marocaine » ? S’agit-il de nommer ainsi des années perdues de démocratie réelle ? Ou faut-il comprendre que la démocratie ne peut se construire que lorsqu’existe une demande collective portée par des femmes et des hommes prêts à s’engager pour la faire progresser ?
En attendant, une partie de cette construction s’effectue progressivement sous l’autorité de la monarchie. Durant cette phase de transition démocratique, la nature du régime demeure hybride. Il existe néanmoins un espace de liberté d’expression, encadré par des lignes rouges, comme il existe, sous des formes différentes, des limites à la liberté d’expression dans de nombreux pays. Le Maroc présente ses propres spécificités. Cette liberté peut connaître des reculs. Mais elle ne peut être réduite à néant par les mêmes moyens qu’autrefois. Les nouvelles technologies ont profondément transformé les rapports entre citoyens, institutions et pouvoir. La liberté d’expression permet de décrire ce qui ne fonctionne pas, mais également de reconnaître ce qui fonctionne. Elle permet de signaler les reculs démocratiques comme de reconnaître les avancées. Tout cela a un coût, parfois lourd, pour les uns comme pour les autres. Faire exister de nouvelles libertés suppose de pouvoir les protéger, les défendre et les faire évoluer. L’heure est donc à un optimisme réfléchi.
La démocratie se construit dans la durée. Elle ne peut être simplement octroyée. La maturité démocratique consiste à ne pas tout balayer, pas plus qu’à tout célébrer. Elle consiste à tirer les enseignements des étapes heureuses comme des périodes difficiles. Chaque expérience peut devenir une occasion d’apprentissage. C’est également ainsi que se construit l’honnêteté intellectuelle : reconnaître ce que le Maroc a réalisé, dans ses doutes comme dans ses convictions, dans ses échecs comme dans ses réussites, dans ce qui demeure intolérable comme dans ce qui peut être considéré comme acceptable, dans les petits bonds comme dans les grands sauts.
2011 : la promesse d’un nouvel équilibre institutionnel
Dans son discours du 9 mars 2011, prononcé après les manifestations du Mouvement du 20 février, le Roi Mohammed VI annonçait l’organisation d’un référendum destiné à adopter une nouvelle Constitution. Il promettait un changement possible, un gouvernement responsable et une séparation équilibrée des pouvoirs.Se dessinait alors l’horizon d’une monarchie constitutionnelle et parlementaire, avec l’ambition de réduire le contrôle excessif du Makhzen sur la vie institutionnelle marocaine.
Le Parlement devait voir son rôle renforcé. Le chef du gouvernement, issu du parti arrivé en tête des élections législatives, devait disposer de pouvoirs exécutifs renforcés. Autre évolution importante : l’opposition se voyait reconnaître constitutionnellement un rôle politique plus affirmé. Mais la pratique allait rapidement montrer les limites de cette transformation. Les stratégies personnelles et les logiques partisanes demeurèrent présentes. Les années de mise à l’épreuve des dispositions constitutionnelles ont nourri une suspicion persistante chez certains citoyens, pour lesquels les changements annoncés n’ont pas toujours produit les effets institutionnels attendus. Le Roi Mohammed VI avait pourtant, dès son discours du 9 mars 2011, responsabilisé majorité et opposition et les avait appelées à jouer pleinement leur rôle politique et d’encadrement.
De deux pôles historiques à un paysage fragmenté
Pendant un demi-siècle, la vie politique marocaine fut largement structurée autour de deux ensembles : les partis dits « administratifs » et les formations issues du mouvement national. Avec la Constitution de 2011, le champ politique issu des élections législatives s’est recomposé autour de clivages idéologiques plus visibles, notamment entre conservateurs et modernistes. Le PJD, arrivé en tête des élections de 2011, fut contraint de composer avec d’autres forces pour gouverner. Il ne pouvait donc monopoliser le pouvoir. Cette situation suscita à la fois inquiétudes et espoirs. Le peuple pouvait alors espérer des jours meilleurs avec un monarque arrivé jeune sur le trône, mettant en avant, dans ses discours, la lutte contre la misère, le chômage, la corruption, les discriminations et l’injustice, tout en affirmant la nécessité de développer la démocratie. En 1957, le Roi Mohammed V affirmait que l’indépendance acquise ne constituait que le début d’une grande bataille.
Dans le Maroc du 21ème siècle, l’image de Mohammed VI demeure pour une partie de la population associée à l’idée d’un autre avenir possible. Mais quel changement ? Comment ? Jusqu’où ? Et avec quels hommes et quelles femmes exerçant des responsabilités parlementaires, représentatives et gouvernementales ? Ces questions demeurent ouvertes. De nouvelles formes de contestation sont apparues. Les manifestants ne sont plus nécessairement les militants politiques traditionnels, les ouvriers syndiqués ou les salariés organisés. De nouveaux groupes peuvent désormais se mobiliser sans structures syndicales ou partisanes. Le smartphone est devenu un outil politique. Les mobilisations de 2011 l’ont démontré. Les pouvoirs publics doivent désormais composer avec cette nouvelle réalité sociale et technologique, notamment pour préserver la stabilité du Royaume tout en répondant aux aspirations exprimées.
Le Maroc à deux vitesses : une question toujours ouverte
Tout n’est pas parfait. Le Royaume s’édifie à travers des réalisations tangibles. Mais ces réalisations se répercutent-elles suffisamment sur la jeunesse ? Atteignent-elles l’ensemble du territoire ? La question était déjà posée en 2015, alors que le Parlement et le gouvernement disposaient de compétences constitutionnelles nouvelles et importantes. Le Maroc à deux vitesses est régulièrement dénoncé dans les discours royaux. Le monde rural peut parfois donner l’image d’un espace figé dans des structures traditionnelles. Cette impression mérite pourtant d’être nuancée. Le monde rural marocain a connu historiquement des institutions proches de formes de participation collective, comme la jamaâ. Certaines villes connaissaient également des traditions d’inversion symbolique du pouvoir, à l’image du Soltan Tolba. Cela n’efface évidemment pas les disparités contemporaines. Le rapport commandé par le monarque et remis au cours de l’été 2015 par le ministre de l’Intérieur, Mohammed Hassad, soulignait déjà l’urgence d’une action publique responsable. Une vision claire de l’avenir, des réformes de fond et des actions concrètes inscrites dans une démarche globale et cohérente étaient présentées comme nécessaires. Le Maroc ne peut plus dissimuler ses réalités, aussi déstabilisantes soient-elles. La politique demande du courage, mais également du discernement. L’évolution du Royaume est à ce prix. Le monarque s’est montré entreprenant, accompagné par des équipes et des structures de réflexion qui ont contribué à élaborer les grandes orientations nationales. La question du lieu réel de décision demeure toutefois régulièrement posée dans le débat public.
« Maroc utile » et « Maroc oublié » : l’urgence des disparités territoriales
Cessons de cacher le soleil avec le tamis. Dans son discours du 30 juillet 2015, à l’occasion de la Fête du Trône, le Roi Mohammed VI rappelait les grandes disparités existant entre les régions. L’opposition entre un « Maroc utile » et un « Maroc oublié » était présentée comme devenue inacceptable au plus haut niveau de l’État. Une véritable volonté politique pouvait-elle désormais se traduire par des transformations concrètes ? Le protectorat, de 1912 à 1956, avait profondément marqué les structures territoriales et économiques du pays. Depuis l’indépendance, les élus parlementaires, locaux et régionaux ainsi que les gouvernements successifs portent une responsabilité historique dans la réduction de ces écarts.
La plus haute autorité de l’État appelle régulièrement à consolider les institutions et à mettre fin à un Maroc à deux vitesses. Le discours du 30 juillet 2016 allait dans le même sens, avec une mise en garde particulièrement ferme adressée aux gouvernants et aux représentants de la nation contre l’utilisation de la patrie à des fins personnelles et partisanes. Le Roi y rappelait également les réformes politiques, les chantiers économiques et les projets de développement humain engagés depuis son accession au trône, tout en soulignant que beaucoup restait à accomplir. À l’ouverture de la session parlementaire d’octobre 2017, le monarque dressait de nouveau un constat sévère concernant l’immobilisme et les retards de développement dans certaines régions.
Les disparités sociales et territoriales furent également réaffirmées dans les discours de la Fête du Trône de 2019 et de 2020. Le 29 juillet 2025, la question était encore formulée en termes de vitesse de développement : il ne devait y avoir « ni aujourd’hui, ni demain » de place pour un Maroc avançant à deux vitesses. En 2026, cette formule résonne dans les interventions publiques et les meetings électoraux. Reste désormais une question centrale : les responsables politiques sauront-ils répondre aux critiques portant sur le manque d’anticipation, le cloisonnement administratif ou les inégalités territoriales ? Sauront-ils mettre en place une approche réellement intégrée du développement, garantissant à toutes les régions et à toutes les catégories sociales un accès équitable à la croissance et aux services essentiels : éducation, santé, infrastructures, emploi et conditions de vie dignes ?
La transition démocratique n’est pas achevée
La transition démocratique engagée sous Mohammed VI n’est pas close. Beaucoup a été entrepris. Beaucoup reste encore à accomplir. Il en va de la stabilité du Royaume, de la dynamique démocratique, mais aussi de la pérennité de la monarchie. Le 17 mai 1963, les Marocaines et les Marocains furent appelés à élire pour la première fois une assemblée au suffrage universel dans le cadre des premières élections législatives du Royaume. Les citoyens allaient désormais avoir face à eux un gouvernement responsable à la fois devant le Roi et devant la Chambre des représentants. C’était une innovation dont l’importance fut peut-être mal mesurée. Il s’agissait néanmoins d’une démocratie particulière, qui allait fonctionner durant des décennies dans un système où Hassan II demeurait le principal arbitre du jeu politique. Depuis la Constitution de 2011, quel est réellement le poids des élus et du chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête des législatives ?
Des revendications en faveur d’une monarchie parlementaire avaient émergé avec le Mouvement du 20 février. Aux élus de la nation, désormais, de regarder également les taux d’abstention et de s’interroger sur leur propre responsabilité dans cette désaffection, alors même que la Constitution leur attribue des pouvoirs importants. Les grands chantiers royaux et les départements relevant des domaines réservés au Roi fonctionnent. Mais qu’en est-il des domaines relevant directement de la responsabilité des élus du peuple ? Éducation, santé, pouvoir d’achat, emploi, droits fondamentaux et conditions de vie dignes restent au cœur des revendications en 2026. Et malgré les critiques et les insuccès dénoncés, les mêmes responsables continuent de manifester leur attachement à l’exercice du pouvoir. S’agit-il d’une accoutumance ? D’intérêts personnels ? D’une difficulté à transmettre le flambeau ? Les partis semblent encore peiner à se renouveler de l’intérieur et à faire émerger de nouvelles figures capables de répondre aux attentes d’une société transformée. Les jeunes peinent à s’y reconnaître. En 2026, comme en 2021, quelques visages jeunes, masculins et féminins, apparaissent dans le décor des campagnes électorales. Mais la question demeure : s’agit-il d’un véritable renouvellement ou simplement d’une mise en scène électorale du renouvellement ?
Une démocratie qui avance par à-coups
Avancer, s’arrêter, régresser, repartir. Est-ce cela, le « sens » de l’histoire ? La politique et la démocratie sont avant tout des affaires humaines. Leur construction n’est jamais linéaire. Il peut y avoir des accélérations lors des crises, des périodes d’arrêt, des turbulences, puis de nouveaux départs. De nombreux itinéraires ont été empruntés dans les expériences démocratiques successives, tant à l’échelle locale que nationale. Des révisions constitutionnelles ont été engagées afin d’améliorer le fonctionnement des institutions. On a cherché à consolider l’État de droit et à renforcer la démocratie. Ces ambitions ont été proclamées à plusieurs reprises. Mais ces hésitations ont également fait connaître au Royaume des périodes de recul, de stagnation et de redressement. Les témoins de cette histoire ont porté des discours contradictoires : déni, revendication, contestation, optimisme, renoncement, sacrifice, abattement ou espoir. Tout est complexe dans cette construction démocratique. Une monarchie parlementaire demeure, pour une partie de la société, un horizon politique souhaité.
La Constitution de 2011 : entre ambition et mise à l’épreuve
Le Royaume s’est doté en 2011 d’une Constitution qui a renforcé les pouvoirs du Parlement et du gouvernement et inscrit notamment le principe de reddition des comptes. En 2026, certains responsables politiques affirment que les financements existent et que le principal problème réside dans la gouvernance. Que doivent en déduire les citoyennes et les citoyens ?
Une chose paraît certaine : rien ne pourra progresser durablement sans clarté. Les ambitions démocratiques du Maroc doivent se traduire par des réalisations palpables dans la vie quotidienne de toutes et tous, quels que soient l’âge, le sexe ou le lieu de résidence. Si des voix contradictoires s’élèvent dans l’arène politique, cela peut renforcer la démocratie, à condition que la contradiction repose sur la maturité politique et non sur l’affrontement personnel. Débattre plutôt que se battre. Les Marocaines et les Marocains attendent une gouvernance saine, lisible et responsable. À l’épreuve des urnes, des campagnes électorales thématiques et fondées sur les propositions peuvent contribuer à renforcer le débat public.
La transparence électorale et la confiance dans les urnes
L’impartialité de l’administration électorale et la transparence du processus constituent des éléments essentiels de la confiance dans les résultats. Depuis la période de transition engagée à la fin du règne de Hassan II et poursuivie sous Mohammed VI, des progrès ont été réalisés dans l’organisation électorale, malgré des irrégularités et des contestations ponctuelles. Certains observateurs étrangers ont présenté le Maroc comme une « vitrine démocratique » de la région ou comme une « exception démocratique » dans le monde arabe.
Ces appréciations doivent néanmoins être replacées dans le débat plus large sur la qualité des institutions, la participation citoyenne et l’effectivité des droits. Les avancées démocratiques ne peuvent être pleinement significatives que si la volonté populaire exprimée dans les urnes est respectée. La question du financement politique et des tentatives d’influence par l’argent demeure également une préoccupation récurrente. Les pratiques de manipulation ou d’achat de voix sont toutefois difficiles à établir dans chaque cas et doivent être examinées sur la base de faits vérifiables.
Laisser parler les urnes
Le Maroc poursuit son ambition démocratique depuis l’indépendance avec ses avancées, ses hésitations, ses rendez-vous manqués, ses réussites, ses retards, ses contradictions, ses femmes et ses hommes engagés, frustrés ou satisfaits. La démocratie marocaine est une construction en mouvement. En 2026, l’appel est simple : laisser parler les urnes. Le vote demeure un instrument essentiel de participation citoyenne.
La question des abstentions doit toutefois être entendue dans toute sa complexité : elle peut traduire le désintérêt, la protestation, la défiance ou le sentiment d’absence d’offre politique satisfaisante. L’enjeu est donc aussi de restaurer la confiance. Les citoyennes et les citoyens ne veulent plus voir les partis se rapprocher ou s’éloigner au gré d’intérêts conjoncturels, ni constater que des alliances postélectorales peuvent modifier profondément les rapports de force issus du scrutin. La cohérence politique et la responsabilité devant les électeurs doivent primer. Les appels royaux à la bonne gouvernance s’inscrivent dans cette exigence.
L’idée d’un nouveau contrat social et politique, évoquée dès le début du règne de Mohammed VI, reste encore à concrétiser. En 2018, le Roi appelait à réfléchir à un nouveau modèle de développement. En 2019, une commission chargée de formuler des propositions lui remettait son rapport. L’objectif était de réfléchir collectivement à un nouveau modèle de développement et, plus largement, à un nouveau contrat social. La question demeure en 2026 : qu’ont fait les gouvernements et les responsables politiques successifs de cette réflexion ? Les Marocaines et les Marocains sont en droit d’attendre des réponses.
Soixante-dix ans après l’indépendance : que retenir du chemin parcouru ?
La voie empruntée il y a soixante-dix ans peut être interprétée comme une succession de décennies parfois perdues et de vies brisées par les convulsions de l’histoire. Mais il serait tout aussi réducteur de faire l’impasse sur les nombreux acquis construits au fil des décennies. Il est souvent douloureux de constater les écarts de trajectoire entre le Maroc et certains pays qui, à un moment donné de leur histoire, se trouvaient à des niveaux de développement comparables avant de connaître une accélération spectaculaire.
La comparaison avec la Corée du Sud est régulièrement mobilisée pour illustrer cette question, même si les trajectoires historiques, géopolitiques et économiques des deux pays sont profondément différentes. En comparaison avec d’autres États arabes ou africains, le Royaume dispose également d’acquis importants sur lesquels il peut capitaliser. Il faut donc consolider ce qui existe, éliminer les critiques qui ne produisent aucune proposition et se méfier des utopies qui ne dépassent jamais le stade du rêve. L’avenir démocratique ne peut cependant tolérer durablement les incohérences et les ambiguïtés.
Certains acquis fondamentaux sont incontestables, mais ils peuvent aussi être considérés comme incomplets ou perfectibles. Une réforme peut rapidement être dépassée par l’évolution de la société. Dès son indépendance, le Maroc a fait le choix du pluralisme politique, inscrit dans sa première Constitution du 7 décembre 1962, écartant ainsi l’option d’un parti unique. L’un des premiers grands textes adoptés par le Maroc indépendant fut le Code des libertés publiques. Là encore, l’existence d’un texte ne suffit pas : il faut regarder ce qu’il est devenu dans la pratique, ce qu’il permet aujourd’hui et ce qu’il devra permettre demain. Rien n’est jamais définitivement acquis. La démocratie reste toujours à défendre.
La démocratie demeure un combat permanent
Tout pouvoir, lorsqu’il se sent menacé et selon les circonstances historiques, peut être tenté de restreindre les libertés publiques et de renforcer son emprise sur la société. Le Maroc en a connu un exemple au cours de la période hassanienne, notamment avec la révision restrictive du Code des libertés publiques en 1973, dans le contexte des tentatives de coups d’État de 1971 et 1972. L’incertitude a ainsi constamment maintenu la démocratie à l’épreuve. Le Maroc pratique à la fois une démocratie représentative, à travers les représentants élus du peuple, et des mécanismes de démocratie directe, notamment le référendum.
La Constitution de 2011 constitue un nouvel acquis institutionnel important avec un gouvernement issu du suffrage universel indirect et un renforcement du rôle du Parlement et des forces politiques. Le Maroc n’est cependant pas une monarchie parlementaire au sens classique du terme. Le Roi demeure l’autorité suprême de l’État et exerce des prérogatives constitutionnelles importantes, notamment au titre de sa qualité de Commandeur des croyants et de Représentant suprême de la nation. La Constitution de 2011 a néanmoins introduit un certain rééquilibrage des pouvoirs. Le rôle des forces politiques au sein des institutions, auparavant plus limité, s’est renforcé. Le Maroc demeure ainsi engagé dans une phase de transition institutionnelle et démocratique dont l’issue reste ouverte. Le politologue Jean-Noël Ferrié, spécialiste du monde arabe et directeur de recherche au CNRS, avait décrit la Constitution du 1er juillet 2011 comme un compromis entre l’ancienne Constitution marocaine et les modèles des monarchies constitutionnelles européennes. Cette formule mérite encore d’être méditée.
Une démocratie ne se mesure pas au bruit de l’hémicycle
Donner des gages d’une démocratie en marche ne consiste pas à multiplier le vacarme ou les batailles personnelles. La Chambre des représentants est pourtant parfois présentée comme une scène où se multiplient les altercations et les affrontements verbaux, dans une théâtralisation qui peut donner l’impression d’une démocratie réduite à sa mise en scène. Les travaux en commission sont généralement moins visibles et moins bruyants. Des parlementaires le rappellent régulièrement lorsqu’ils répondent aux critiques médiatiques. Certains ont même appelé à la création d’une chaîne parlementaire afin de montrer le travail quotidien des élus et de permettre au public de mieux comprendre l’activité législative. Une telle initiative pourrait contribuer à réduire l’écart entre la perception du travail parlementaire et sa réalité. Le citoyen doit pouvoir voir, comprendre et évaluer le travail de ses représentants.
Des urnes plutôt que la rue pour sanctionner les gouvernants
Le spectre de la mobilisation par le bas s’est imposé avec le Printemps arabe. En quelques clics sur un smartphone, des mouvements sociaux ont pu se structurer, se diffuser et prendre une ampleur considérable. Les soulèvements de 2011 ont démontré la puissance de ces nouveaux moyens de mobilisation. Les urnes doivent cependant demeurer un moyen essentiel de sanction politique. Cela ne signifie nullement nier le droit de manifester, qui demeure une liberté fondamentale. Jusqu’ici, plusieurs mouvements de protestation au Maroc n’ont pas directement remis en cause la monarchie. Le Mouvement du 20 février, les mobilisations de la « Gen Z » ou encore certaines formes de protestation liées à l’émigration vers Sebta illustrent des expressions différentes d’un malaise social et politique. La question demeure donc posée aux partis politiques : sont-ils capables de comprendre ces nouvelles formes de contestation et d’y répondre avant qu’elles ne se transforment en crises plus profondes ?
Les politiques politiciennes ne font pas avancer le Maroc. Les Marocaines et les Marocains sont avides d’une gouvernance saine, responsable et compréhensible. C’est par des campagnes électorales thématiques, fondées sur les programmes plutôt que sur la polémique, que le débat public peut gagner en maturité. Les élections législatives du 23 septembre 2026 constituent ainsi une épreuve pour les partis, mais également une épreuve pour les institutions et, plus largement, pour la démocratie marocaine. Elles seront aussi une preuve : celle de la capacité des acteurs politiques à transformer les discours en engagements, les engagements en politiques publiques et les politiques publiques en résultats perceptibles dans la vie quotidienne. Le temps des constats est largement connu. Le temps des solutions est venu. Le Maroc n’a pas besoin de davantage de querelles. Il a besoin d’idées, de programmes, de responsabilité et de relève.
Il a besoin d’un Parlement qui débatte sans se déchirer, d’une opposition qui contrôle sans détruire, d’une majorité qui gouverne sans mépriser la contradiction, et de partis qui considèrent enfin le citoyen non comme un électeur à conquérir tous les cinq ans, mais comme un acteur permanent de la vie publique. La démocratie ne se résume pas au jour du scrutin. Elle commence avant les urnes et se poursuit après elles. Elle se construit dans les institutions, dans les partis, dans la société civile, dans les médias, dans la rue lorsqu’il faut manifester, mais surtout dans la capacité collective à transformer les revendications en solutions. Le 23 septembre 2026, les urnes parleront. Encore faudra-t-il que, dès le lendemain, ceux qui auront été élus sachent écouter.

Bravo madame toujours perspicace