Soukaina Regragui
Diplômée en sciences politiques
Militante des droits de l’Homme
Autrice de l’essai Royaume du Maroc. Une démocratie à l’épreuve
30 octobre 2026 : une nouvelle étape dans le dossier du Sahara marocain
Le temps est venu. Cinquante années se sont écoulées sans que le dossier du Sahara marocain soit définitivement résolu. Une dynamique nouvelle s’impose. Le communiqué du Cabinet royal donne une nouvelle résonance à cette question et appelle à reconsidérer les débats menés aux Nations unies. L’histoire retiendra la date du 30 octobre 2026 dans le parcours séculaire du Royaume du Maroc, qui n’a jamais renoncé à ses revendications territoriales ni à son attachement à ses territoires. À cette occasion, le Royaume invoque la millénaire Bay’a, serment d’allégeance religieuse et politique qui constitue, dans la tradition politique marocaine, un fondement essentiel de la légitimité du pouvoir et du lien entre le Souverain, les tribus et les populations placées sous son autorité.
Le 16 octobre 1975, date marquante dans le dossier du Sahara occidental, l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de La Haye (CIJ), rendu à la suite de deux questions posées par l’Assemblée générale des Nations unies dans sa résolution 3292 (XXIX), reconnaissait l’existence de liens juridiques entre le Maroc et le territoire du Sahara occidental, notamment des liens d’allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines tribus qui y vivaient. La Cour concluait également que le territoire n’était pas terra nullius, expression signifiant littéralement « terre n’appartenant à personne » ou « territoire sans maître ». Le Maroc y trouvait matière à faire valoir la profondeur historique de sa Bay’a. Les fondements du Royaume étaient ainsi interpellés.
À la question de savoir si le Sahara occidental était une terra nullius au moment de sa colonisation par l’Espagne, en 1884, la Cour internationale de Justice répondit formellement par la négative. Elle précisa qu’au moment de la colonisation espagnole, le territoire était habité par des populations organisées en tribus et dotées de chefs capables de les représenter. Le Sahara occidental n’était donc pas un territoire sans maître.
À la question portant sur les liens juridiques entre ce territoire, le Royaume du Maroc et l’ensemble mauritanien, la CIJ reconnut l’existence de liens juridiques, notamment d’ordre culturel, religieux et foncier. Toutefois, malgré la constatation de ces liens d’allégeance et de solidarité, la Cour estima que les éléments qui lui avaient été soumis n’établissaient pas un lien de souveraineté territoriale exclusive du Maroc ou de la Mauritanie sur le Sahara occidental au moment de la colonisation espagnole. Elle conclut, par conséquent, que ces liens ne devaient pas faire obstacle à l’application du principe d’autodétermination de la population du territoire.
Il importe de s’attacher au fait que l’approche de la Cour s’inscrivait dans le cadre du droit international classique, qui distingue la réalité spirituelle, juridique et politique des liens d’allégeance de leur portée en tant que titre de souveraineté territoriale au sens de ce droit. La Cour n’a pas nié l’existence des relations invoquées par le Maroc. Elle a examiné des documents historiques, des correspondances, des témoignages et des actes écrits d’allégeance attestant que certains chefs de tribus sahariennes reconnaissaient l’autorité spirituelle et politique du Sultan du Maroc, lui adressaient des présents ou recevaient de sa part des investitures et des marques de protection.
Tout en reconnaissant expressément qu’au moment de la colonisation espagnole, en 1884, il existait des liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines tribus vivant dans le Sahara occidental, la Cour apportait une réponse qui ne consacrait pas, pour autant, une souveraineté territoriale exclusive. La CIJ procédait à son interprétation sous l’angle du droit international moderne et se plaçait à l’époque de la colonisation espagnole. Elle attribuait ainsi aux liens d’allégeance une valeur juridique et historique, sans les considérer comme constitutifs, à eux seuls, d’un titre de souveraineté territoriale exclusive.
L’interprétation hassanienne de l’avis de la CIJ : la Bay’a comme référence politique
Dans une démarche caractéristique de la politique hassanienne, quelques heures seulement après la publication de l’avis de la Cour internationale de Justice, le roi Hassan II s’adressait à la Nation dans ce discours historique du 16 octobre 1975, marquant à plus d’un titre les esprits. Il mettait en avant les liens d’allégeance à travers la Bay’a et annonçait le déclenchement de l’historique et glorieuse Marche verte.
Le monarque procédait à une réinterprétation immédiate de la décision de la CIJ, qui reconnaissait les liens d’allégeance entre le Maroc et certaines tribus du Sahara occidental. Il saisissait de manière stratégique l’avis consultatif en s’appuyant précisément sur le concept de la Bay’a, le serment d’allégeance millénaire.
En opposant une lecture islamique et traditionnelle du droit public à la vision strictement territoriale du droit international positiviste, le souverain marocain transformait cet avis juridique nuancé en une victoire politique décisive et en un couronnement symbolique. Le roi Hassan II opérait ainsi un glissement doctrinal dans la tradition politique sunnite et dans la doctrine du Makhzen : l’allégeance, ou Bay’a, constituait, selon cette tradition, l’essence même de la souveraineté d’un État musulman.
Historiquement, dans les espaces nomades et sahariens où les frontières physiques n’étaient pas tracées, l’État ne se définissait pas uniquement par des cartes, mais aussi par le lien d’obéissance religieuse et politique reliant les chefs de tribus au Commandeur des croyants (Amir Al-Mouminine).
Sur le plan conceptuel et théorique, dans le cadre des Ahkam Sultania ou du droit public musulman, la Bay’a n’est pas une soumission aveugle. Elle constitue un pacte de nature contractuelle entre gouvernants et gouvernés, par lequel le peuple, à travers ses représentants, ses notables et ses oulémas, s’engage à accorder son obéissance, sa loyauté et son soutien politique et spirituel au Souverain.
En contrepartie, le Commandeur des croyants s’engage à garantir la sécurité du territoire (al-amn wa al-aman), à défendre la foi, à veiller à la justice et à l’équité, ainsi qu’à préserver les constantes religieuses et spirituelles de la Nation.
Le roi Hassan II faisait alors valoir que la reconnaissance, par la Cour internationale de Justice, de liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental à l’époque de la colonisation espagnole constituait un élément majeur de la légitimité historique des revendications marocaines. Or, qu’est-ce que l’allégeance, sinon le lien politique et juridique qui unit le peuple à son Souverain et qui se formule concrètement par la Bay’a ?
Des racines historiques ancrées dans le premier État marocain
La Bay’a, pacte millénaire, possède une profondeur historique et une portée politique et juridique essentielles dans la tradition marocaine. Le Royaume du Maroc fait valoir ses droits, sa fidélité à ses sources et ses racines historiques, ancrées dans la formation du premier État marocain. L’usage institutionnel de la Bay’a au Maroc prend racine dès la fin du VIIIᵉ siècle, avec l’arrivée d’Idriss Ier et la fondation de la dynastie idrisside, vers 788. Pour asseoir son autorité sur les différentes tribus amazighes de la région, notamment les Awraba, le pouvoir ne s’est pas établi par la seule conquête militaire unilatérale, mais aussi par un serment d’allégeance mutuelle.
Cette pratique s’est ensuite perpétuée à travers les grandes dynasties successives du pays: almoravide, almohade, mérinide, saadienne et alaouite… constituant un fil conducteur de la légitimité politique au Maroc. Cette tradition spirituelle et politique de plus de douze siècles, ainsi que ce mode contractuel de légitimation du pouvoir, ont été mis en avant par le roi Hassan II. Si la Bay’a plonge ses racines dans l’histoire islamique et marocaine, elle n’est pas restée une simple relique du passé. Elle a traversé les âges, dans la continuité des règnes, en s’intégrant progressivement au constitutionnalisme contemporain.
Dans le système politique marocain actuel, la Bay’a demeure un ciment institutionnel fondamental, assurant le lien entre la tradition historique du pays et son organisation étatique moderne. En perpétuant les pratiques de ses prédécesseurs, notamment la millénaire Bay’a d’investiture, et en recréant l’aura et le faste des fêtes du Trône avec la traditionnelle cérémonie de Haflat al-wala’, la cérémonie d’allégeance, le petit-fils de Mohammed V et fils de Hassan II, Mohammed VI, ne nie pas l’enracinement historique de la monarchie. L’image de modernité qu’il représente pour une jeunesse qui s’identifie à un roi monté jeune sur le trône en 1999 s’inscrit parallèlement dans une volonté d’évolution des institutions modernes.
Savoir qui l’on est et d’où l’on vient est ô combien important. L’est tout autant l’exigence de ne pas rester figé. En effet, le vieux et le contemporain Royaume du Maroc ne s’excluent pas. Le passé est un puits inépuisable et la modernité, une volonté intarissable. Le Maroc se projette dans un avenir qui n’entend pas se défaire de son passé, référence historique pleinement revendiquée.

La résistance du référentiel religieux
La légitimité du monarque revêt un caractère tridimensionnel : scripturaire: fondé sur le Coran et la Sunna , contractuel : fondé sur la Bay’a , et historique et généalogique: fondé sur la descendance chérifienne. Cette conception est profondément intériorisée par une grande partie de la population marocaine. Le roi Hassan II est parvenu à canaliser l’adhésion populaire envers sa personne en sa qualité de chef de la communauté musulmane, de Commandeur des croyants et de Représentant suprême de la Nation, titres constitutionnels. Son successeur assure ce prolongement.
Au lendemain de l’adoption de la première Constitution, le 7 décembre 1962, Hassan II déclarait dans son message à la Nation : « Le Maroc a renouvelé sa confiance en la Monarchie, symbole de l’unité et de la grandeur de la Nation. Il l’a fait garant de son avenir au nom de son passé. » Ce message s’adapte à toutes les circonstances particulières. C’est notamment le cas de l’événement du 30 octobre 2026, à l’occasion duquel l’unité du peuple marocain autour de la monarchie s’est immédiatement exprimée sur l’ensemble du territoire national et au-delà des frontières.
Dans le Royaume du Maroc moderne, le monarque règne et gouverne. Le fondement religieux du pouvoir constitue une ressource essentielle de la légitimité monarchique. Le Roi exerce également ses prérogatives en qualité d’Amir al-Mouminine, Commandeur des croyants. Demeurer dans le respect de la Bay’a, c’est d’abord, dans la conception religieuse qui la fonde, reconnaître que Dieu, le Tout-Puissant, en est le garant. Telle qu’elle est appliquée dans le Royaume contemporain, elle permet de s’attacher au passé tout en s’ancrant dans la modernité. Ce mélange de tradition et de modernité convient aux souverains du Maroc moderne. Tous les sultans et monarques ont veillé au maintien de la Bay’a. Depuis 1975, la référence à cette allégeance millénaire accompagne également les arguments historiques et politiques avancés par le Maroc dans le dossier du Sahara occidental.
La Bay’a millénaire : sources et origines
Pratiquée différemment selon les époques, la Bay’a conserve toute sa portée avec l’accession au trône, en 1961, du prince Moulay Al Hassan, devenu le roi Hassan II. La modernité choisie dès l’indépendance par Mohammed V, conçue par Hassan II et poursuivie par Mohammed VI, vise à asseoir le pouvoir, à garantir l’unité et à préserver la stabilité du Royaume, tout en maintenant la Bay’a traditionnelle. Ce pacte d’allégeance engage les sujets envers le Commandeur des croyants. Ils s’engagent à lui témoigner obéissance dans le meilleur comme dans le pire, en temps de paix comme en temps de guerre, à lui confier leurs affaires et à lui manifester fidélité, publiquement et secrètement, dans la dévotion et la piété, par crainte de Dieu, le Tout-Puissant.
Nul sultan ne pouvait être pleinement assuré de son accession au trône tant qu’il n’avait pas reçu l’agrément des principales autorités. La Bay’a, tradition, rituel et cérémonial venus du fond des siècles, traduit une conception du pouvoir qui revendique et détient une dimension religieuse. Elle constitue une spécificité de l’organisation monarchique marocaine : le pouvoir s’exprime à travers un statut à la fois religieux et politique, inscrit dans la Constitution moderne et perpétué par la Bay’a, laquelle n’est pas expressément formulée dans les constitutions du Royaume.
Le Royaume du Maroc veille ainsi au maintien d’un équilibre entre la légitimité populaire et la légitimité historique et religieuse. Évoluer sans renoncer à ses sources : telle est la voie du Maroc indépendant, avec une monarchie symbole et garante de l’unité de l’État et de l’intégrité territoriale. La stratégie diplomatique du dossier du Sahara marocain s’appuie sur l’affirmation de ces fondements millénaires, socles et piliers de la stabilité, de l’unité et de l’évolution du Maroc, tout en se référant au respect des principes, des valeurs et des dispositions du droit international. Ces deux références ne s’opposent pas. Les instances onusiennes en prennent-elles toute la mesure dans le dossier du Sahara marocain ?
Haflat al-wala’ : la cérémonie de renouvellement de l’allégeance
Le rituel annuel de la cérémonie d’allégeance, présenté comme ancestral, constitue une part de la mémoire du Royaume du Maroc. La monarchie s’affirme comme un élément de l’identité du pays à travers le renouvellement annuel du pacte d’allégeance. Faudrait-il, au nom de la modernité, renoncer aux rituels ? Le maintien des traditions, des cérémonies et des protocoles se conçoit aussi bien au regard de l’imaginaire national que de la volonté de préserver une identité collective et un patrimoine immatériel commun à tous les Marocains et à toutes les Marocaines.
La Bay’a, qui n’avait lieu auparavant qu’à l’occasion de l’intronisation du sultan, prend, après l’indépendance, une nouvelle dimension symbolique, culturelle, religieuse et politique dont elle ne se départira plus. À l’indépendance, prévalait la volonté du peuple de soutenir l’unité autour du Sultan Mohammed Ben Youssef, devenu le roi Mohammed V. Lorsque Hassan II accéda au trône, le 3 mars 1961, la Bay’a qui l’instituait se déroula, en raison de la conjoncture politique, sans grand éclat. Elle prendra ultérieurement une dimension particulière, notamment dans le contexte de la récupération des territoires sahariens.
Abd El Khaleq Torrès, alors ministre de la Justice, rédigea la traditionnelle Bay’a proclamant officiellement Moulay Hassan nouveau Roi, sous le nom de Hassan II, Al Malik Al Hassan Attani. Elle fut ensuite ratifiée par les membres de la famille royale, les chorfa alaouites des différentes villes, les membres du gouvernement ainsi que les membres des conseils des oulémas. Son successeur, le jeune et moderne prince héritier Sidi Mohammed, reçoit l’allégeance sacrée le vendredi 23 juillet 1999, dans le respect de la tradition. Le communiqué officiel évoque alors la millénaire Bay’a, « telle qu’héritée de nos ancêtres ». La modernité s’affichera ailleurs, à travers de profondes évolutions des usages et des coutumes du Palais. Dans l’image d’ouverture que renvoie le nouveau règne, l’héritier du trône est d’abord investi par la Bay’a millénaire.
Le roi Mohammed VI, malgré l’image de modernité qui lui est associée, ne renonce pas davantage aux références ancestrales ni aux valeurs séculaires. Sa Bay’a d’investiture, au soir même du décès de son père, le 23 juillet 1999, se déroule dans le strict respect des normes, des rites, des usages et des coutumes, selon un cérémonial soigneusement orchestré par les gardiens de la tradition. Elle est suivie d’une déclaration d’allégeance qui rappelle le devoir d’obéissance, de fidélité et de dévouement, dans ce qui est présenté comme une obéissance à Dieu. Civils et militaires prennent part à cette signature. La cérémonie se déroule avec le faste et l’aura qui s’imposent naturellement à une telle occasion.
Comme son père lors de son intronisation, le prince Sidi Mohammed Ibn Al-Hassan Ben Mohammed est investi dans la salle de l’imposant Trône, symbole de la pérennité de la Royauté. Le trône, vide mais permanent, demeure le symbole de la continuité monarchique. Le prince accède ainsi au règne sous le nom d’Al Malik Mohammed Assadiss, le roi Mohammed VI. La cérémonie d’allégeance du roi Mohammed VI est marquée par une première dans l’histoire contemporaine du Maroc : la présence de deux femmes ministres parmi les signataires du pacte. Cette pratique est rapprochée de la tradition prophétique, qui évoque la participation de femmes à la seconde Bay’a, même si cette présence a ensuite disparu des cérémonies d’allégeance.
Par la Bay’a, les sujets reconnaissent le Commandeur des croyants, sachant qu’il ne peut y avoir de Bay’a qu’à un seul Amir. Cette règle limite toute prétention concurrente et protège la fonction du Roi, Amir al-Mouminine, qui n’est pas simplement Roi, mais également Commandeur des croyants. Quelle que soit sa puissance, un souverain ne pouvait se proclamer unilatéralement Sultan. Le consentement de la communauté musulmane était nécessaire, consentement formalisé par la Bay’a, comparée dès lors à une délégation et assimilée à un engagement d’obéissance. La Bay’a occupe une place singulière dans l’histoire institutionnelle marocaine. Si l’allégeance est une pratique ancienne de l’histoire musulmane, elle se poursuit au Maroc sous des formes institutionnelles et cérémonielles propres, qui varient selon les époques. Le rôle des oulémas dans la rédaction du texte de la Bay’a s’est progressivement renforcé.
Par le passé, ces écrits, œuvres des grands imams de l’époque, étaient souvent paraphés par ceux qui prêtaient allégeance au nom de la communauté, l’Oumma, et authentifiés par des actes adoulaires. Compte tenu de l’importance de ces textes, de leur caractère sacré et de leur portée symbolique, ils furent parfois affichés au Haram Al-Idrissi ou dans des lieux sacrés, tels que de grandes mosquées et des mausolées de moujahidines, de martyrs ou de saints vénérés.
La cérémonie de renouvellement de l’allégeance est organisée annuellement depuis 1962, année au cours de laquelle le Royaume s’est également doté de sa première Constitution moderne. Le nouveau roi Mohammed VI, appartenant à une autre génération, renouvelle fidèlement chaque année la cérémonie de la Bay’a à l’occasion de chaque fête du Trône, célébrée le 30 juillet. Cette continuité symbolise le caractère institutionnel de la monarchie chérifienne.

La Bay’a et les tribus sahariennes : le renouvellement du pacte historique
La Bay’a, acte d’allégeance politique et religieuse, a servi de référence interne et diplomatique pour affirmer que les tribus sahariennes renouvelaient leur pacte historique avec la monarchie chérifienne, inscrivant ainsi la démarche marocaine dans une tradition coutumière. Le renouvellement de la Bay’a d’investiture du roi Hassan II a pris une dimension particulière, tant sur le plan intérieur qu’aux yeux du monde. Organisé dans le contexte de l’effervescence du dossier du Sahara, il a laissé une trace écrite d’un pacte liant le Souverain à ses sujets du Sud du Royaume et reconnaissant leur engagement envers l’obéissance, la fidélité et le dévouement.
Ce fut le 14 août 1979, date marquante à laquelle fut consignée l’allégeance d’Oued Eddahab, à Dakhla, au Roi du Maroc, et que le Royaume commémore comme le retour de cette province à la patrie, après le retrait de la Mauritanie. Une majestueuse cérémonie d’allégeance au roi Hassan II fut organisée dans la solennité ; le pacte fut lu et signé par les dignitaires et les chefs de tribus sahariennes, conduits par le grand notable Khatri Ould Sidi Said Al-Joummani.
Président de la Djema’a, l’Assemblée consultative des notables et chefs de tribus sahariennes créée sous la colonisation espagnole, et chef de la puissante tribu saharienne des Rguibat, branche des Boihat, il disposait d’une très grande autorité coutumière et morale auprès des populations. Il conduisit une délégation de notables, d’oulémas et de chefs de tribus d’Oued Eddahab au Palais royal de Rabat afin de prêter officiellement allégeance au roi Hassan II.
La Mauritanie s’était retirée de cette zone administrative du Sud et le Maroc y réaffirmait ses revendications de souveraineté. Fragilisée par la guerre d’usure et par des difficultés internes, la Mauritanie signa, le 5 août 1979 à Alger, un accord de paix avec le Front Polisario et renonça à toute revendication sur la région d’Oued Eddahab. La réaction du Maroc fut immédiate. Afin d’éviter un vide sécuritaire et territorial, le Royaume fit valoir les liens historiques d’allégeance de la région avec le Trône alaouite et déploya les Forces armées royales pour sécuriser Dakhla et sa province.
La Bay’a constitue, dans la tradition marocaine, un fondement juridique et religieux du pouvoir. Elle réaffirme le lien séculaire revendiqué entre les tribus du Sud et les souverains alaouites. La région d’Oued Eddahab fut intégrée au découpage administratif du Royaume en tant que nouvelle province, dans le contexte du retrait mauritanien et de la poursuite du processus de décolonisation du Sahara occidental.
Quelques mois plus tard, en mars 1980, le roi Hassan II effectua une visite historique à Dakhla afin de concrétiser cette union sur le terrain. Devenu député au Parlement marocain, Khatri Ould Sidi Said Al-Joummani continua de jouer un rôle de médiateur et de notable auprès du Palais royal jusqu’à sa mort, en 1993. Chaque 14 août, le Maroc célèbre le Jour de la récupération d’Oued Eddahab, fête nationale qui rappelle cette étape importante dans la consolidation de la souveraineté territoriale revendiquée par le Royaume. Trois jours avant le lancement de la Marche verte, Khatri Ould Sidi Said Al-Joummani, figure emblématique du Sahara marocain, avait prêté allégeance au roi Hassan II au nom des tribus sahariennes, le 3 novembre 1975, à Agadir. La cérémonie ne fut retransmise et officiellement annoncée que le 5 novembre 1975.
Son ralliement représentait l’allégeance de chefs de tribus sahariennes du territoire de la Saguia el-Hamra, dans la région de Laâyoune. Son acte d’allégeance au roi Hassan II, en 1975, est considéré dans l’histoire contemporaine du Maroc comme un moment charnière, ayant symbolisé le lien historique entre les tribus du Sahara et le Trône alaouite. Son ralliement officiel apporta un soutien coutumier et politique important au Maroc au moment du lancement de la Marche verte et de la signature des accords de Madrid.
Les dynasties marocaines et les manifestations historiques de la Bay’a dans le Sahara
Un rappel historique s’impose. Les dynasties almoravide, saadienne et alaouite ont connu des manifestations d’allégeance dans les régions sahariennes, qui ont contribué à façonner les relations politiques, religieuses et coutumières entre les pouvoirs centraux et les tribus du Sud. En 1054, sous la dynastie almoravide, l’allégeance de tribus sahariennes sanhaja à Abdallah Ibn Yasin est présentée comme un acte fondateur de l’unité politique et religieuse entre le Sahara et le reste du Maroc. Entre 1584 et 1591, sous la dynastie saadienne, le Sultan Moulay Ahmed Al-Mansour Ed-Dahbi reçoit l’allégeance de notables de régions sahariennes et du bassin du Niger, notamment de Tombouctou et de Gao, dans le contexte de l’expansion de l’influence saadienne vers ces territoires. Entre 1672 et 1727, le Sultan Moulay Ismaïl accueille des tribus Reguibat, Tekna, Ouled Delim et Tajakant, venues renouveler leur Bay’a. Le Sultan mène également des expéditions vers les régions sahariennes, notamment en direction de Shinqit, afin de consolider ces pactes et de procéder à la nomination de caïds.
Le XIXᵉ siècle enregistre une structuration administrative plus affirmée et des actes de Bay’a formalisés. En 1879, le Sultan Moulay Hassan Ier établit et renouvelle des actes de Bay’a avec des tribus du Sahara atlantique, notamment dans les régions de l’Oued Noun, de la Saguia el-Hamra et de l’Oued Eddahab. Entre 1882 et 1886, le Sultan effectue des visites et des voyages de souveraineté dans le Sud marocain, notamment à Guelmim et dans le Souss. Il y nomme des caïds et des pachas pour administrer la région et faire face aux ambitions coloniales de l’Espagne et de la Grande-Bretagne. En 1898, le Sultan Moulay Abdelaziz scelle une alliance politique majeure avec le chef religieux et résistant saharien Cheikh Ma El Aïnin, fondateur de la ville de Smara. Le Sultan fournit des ressources matérielles ainsi que des artisans venus de Fès pour contribuer à l’édification de la ville.
Le XXᵉ siècle est marqué par les manifestations d’allégeance face au colonialisme et par la revendication du parachèvement territorial. De 1906 – notamment à l’époque de la bataille de Nimlane – à 1934, des tribus du Sahara envoient des délégations afin de renouveler leur Bay’a auprès des sultans Moulay Abdelhafid et Moulay Youssef, de réclamer des armes et de mener la résistance contre l’occupation franco-espagnole. Ces résistances donnent lieu à des combats menés conjointement par des tribus du Nord et du Sud. Le 25 février 1958, le Sultan Mohammed V accueille les délégations et les notables des tribus sahariennes venus lui prêter allégeance et réaffirmer leur marocanité après l’indépendance du Royaume, en 1956. Le discours historique de M’Hamid El Ghizlane occupe une place importante dans cette histoire. Le roi Hassan II l’évoquera fréquemment.

Consensus national et refondation de la légitimité monarchique
Le consensus national autour de la défense de l’intégrité territoriale n’a jamais fait défaut. Il se confirme à la suite du communiqué royal du 30 octobre 2026, qui inaugure une nouvelle orientation diplomatique et marque la volonté de passer d’une logique de gestion du dossier à une approche de transformation de ses paramètres. Depuis l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 16 octobre 1975 et le discours royal historique prononcé le soir même, cinq décennies se sont écoulées dans une unité constante autour de la monarchie. Cette unité s’est également exprimée depuis le discours royal du 5 novembre 1975, qui donna le départ de la glorieuse Marche verte (Al-Massira Al-Khadra) : « Demain, tu franchiras la frontière. Demain, vous entreprendrez votre Marche. Demain, vous foulerez une terre qui est vôtre. »
Le Roi lançait alors une Marche sans précédent dans le monde du XXᵉ siècle. Le 6 novembre 1975, 350 000 Marocains et Marocaines, volontaires civils, munis du Saint Coran et du drapeau national, franchissaient la frontière artificielle tracée par la colonisation espagnole. Cette mobilisation pacifique, devenue un événement majeur de l’histoire contemporaine du Maroc, demeure un symbole de l’unité nationale et de la mobilisation populaire autour de la monarchie.
Par une décision politique emblématique, le 6 novembre fut institué jour de fête nationale et demeure célébré chaque année. Cette mobilisation pacifique eut également un prolongement diplomatique majeur. Le 14 novembre 1975 furent signés les accords de Madrid entre le Maroc, la Mauritanie et l’Espagne, organisant le retrait espagnol et le transfert de l’administration du territoire.
Le 30 octobre 2026 : une nouvelle orientation diplomatique
En ce 30 octobre 2026, le veto de la Russie au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies a ouvert une séquence diplomatique nouvelle, dans laquelle le Souverain Mohammed VI entend inscrire l’action du Maroc. Le Conseil de sécurité a examiné deux projets de résolution concurrents concernant la MINURSO. Le projet américain, qui a recueilli onze voix favorables, a été bloqué par le veto russe. Le projet présenté par la Russie n’a, quant à lui, obtenu que trois voix favorables, alors que neuf voix étaient nécessaires à son adoption. Aucun des deux textes n’a donc été adopté et le mandat de la MINURSO, qui arrivait à échéance le 31 octobre 2026, n’a pas été renouvelé.
Le Maroc, fort de ses références traditionnelles et des instruments du droit international, affirme ne pas tourner le dos aux Nations unies. Il considère toutefois que la non-reconduction du mandat de la MINURSO constitue une évolution majeure dans le traitement du dossier. Le communiqué du Cabinet royal présente cette évolution comme un pas significatif vers la clôture définitive du dossier du Sahara marocain aux Nations unies et indique que la présence de la Mission dans les provinces du Sud, notamment à travers son personnel, ses véhicules, son matériel et ses symboles, devrait cesser dans les jours suivants.
Cette annonce marque une nouvelle phase dans la position marocaine. Elle s’inscrit dans la volonté du roi Mohammed VI de consolider le consensus national, de réaffirmer l’attachement ferme au cessez-le-feu et de privilégier un esprit de coopération et de responsabilité. Le Royaume entend préserver la paix, maintenir le dialogue international et promouvoir le plan d’autonomie comme base de règlement politique, qu’il considère comme la solution la plus crédible.
La fin du mandat de la MINURSO ouvre ainsi une période nouvelle. Elle ne signifie pas, à elle seule, que le retrait matériel de la Mission est déjà achevé : celui-ci relève d’un processus distinct, dont les modalités doivent être précisées. Mais, pour le Maroc, cette évolution constitue un tournant politique et diplomatique majeur. La Fête de l’Unité, décrétée à cette occasion, sera désormais célébrée chaque 30 octobre. Elle symbolise et raffermit l’unité du peuple marocain autour du Souverain Mohammed VI dans la défense de cette haute cause nationale.

Certes, La Bay‘a est un marqueur de la continuité historique de l’État marocain dans les provinces sahariennes .
Sa capacité à éclairer la continuité historique de l’État marocain et la nature des relations entre le pouvoir central et les composantes tribales du Sahara est primordiale sachant que vu la place de la mémoire de la Bay‘a dans la construction de l’identité nationale marocaine , il
convient de la considérer comme une source historique et institutionnelle majeure, dont l’exploitation exige le croisement des archives du Makhzen, des documents diplomatiques, des chroniques et des témoignages tribaux.
La Bay‘a : un marqueur de la continuité historique de l’État marocain
L’intérêt scientifique de la Bay‘a réside également dans sa capacité à éclairer la continuité historique de l’État marocain et la nature des relations entre le pouvoir central et les composantes tribales du Sahara.
Elle permet notamment d’étudier :
La permanence des liens entre la monarchie marocaine et les tribus sahariennes.
La dimension religieuse et politique de l’allégeance au Sultan.
L’intégration des structures tribales dans l’organisation historique du pouvoir marocain.
La place de la mémoire de la Bay‘a dans la construction de l’identité nationale marocaine.
Il convient ainsi de considérer la Bay‘a comme une source historique et institutionnelle majeure, dont l’exploitation exige le croisement des archives du Makhzen, des documents diplomatiques, des chroniques et des témoignages tribaux.
Dr . Karimi mejda