Combien de générations faut-il à un pays pour cesser de considérer certains de ses enfants comme des étrangers ?

De l’héritage migratoire à l’appartenance nationale : ce que la République française n’a peut-être pas encore résolu dans sa propre définition de l’universel

Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris

Il est des questions qui, sous leur apparente simplicité, mettent à nu les contradictions les plus profondes d’une société. Celle posée par Prisca Thévenot – « À partir de quelle génération arrête-t-on d’être considérés comme des immigrés ? » – appartient à cette catégorie. Elle ne relève pas d’une querelle de vocabulaire, encore moins d’une susceptibilité identitaire. Elle touche à quelque chose de beaucoup plus fondamental : la capacité d’une nation à reconnaître comme pleinement siens ceux dont les ancêtres ne sont pas nés sur son territoire. Car enfin, de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de Français issus de l’immigration ? D’une réalité démographique ? D’une origine familiale ? D’une catégorie sociologique ? Ou d’une frontière symbolique que la société continue de tracer entre ceux dont la présence paraît aller de soi et ceux dont l’appartenance demeure, même plusieurs générations après leur naissance, assortie d’une précision ?

La question mérite mieux qu’une réponse partisane. Elle exige que l’on interroge l’histoire, le droit, la philosophie politique, la sociologie et, surtout, cette idée de la nation que la France proclame avec une remarquable assurance, mais qu’elle semble parfois éprouver avec une certaine hésitation dès lors qu’il s’agit de regarder ses propres transformations. Car le véritable problème n’est peut-être pas de savoir à quelle génération s’arrête l’immigration. Il est de comprendre pourquoi, pour certains Français, elle semble ne jamais s’arrêter.

I- L’immigration est un événement dans la vie des parents

Il convient d’abord de rétablir une distinction élémentaire, trop souvent brouillée dans le débat public : un immigré n’est pas nécessairement un étranger, et un descendant d’immigré n’est pas un immigré. Dans la définition statistique française, l’immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. L’acquisition ultérieure de la nationalité française ne modifie pas cette caractéristique statistique. En revanche, une personne née en France de parents immigrés appartient à la catégorie des descendants d’immigrés. La distinction est claire, documentée et parfaitement légitime dans le cadre des études démographiques. Mais une catégorie statistique n’est pas une identité civile. Elle décrit une trajectoire familiale ; elle ne détermine ni la profondeur d’une appartenance, ni la qualité d’une citoyenneté, ni la place d’un individu dans la communauté nationale.

Le problème commence lorsque la précision sociologique devient une désignation politique permanente. Un homme quitte l’Algérie, le Maroc, le Portugal, l’Italie ou le Sénégal pour s’installer en France. Il traverse une frontière, change de territoire, apprend une autre langue, reconstruit son existence. Son fils naît en France. Il n’a quitté aucun pays pour venir dans celui-ci. Il n’a pas choisi l’exil, négocié une installation, demandé l’hospitalité. Il est né là. Il y grandit, y étudie, y construit ses amitiés, y apprend l’histoire nationale et y inscrit ses premières expériences du monde. Pourtant, le vocabulaire collectif continue parfois de le renvoyer à un déplacement qu’il n’a jamais effectué.

Voilà une première anomalie : on finit par attribuer aux enfants la condition historique de leurs parents, comme si la migration était une propriété transmissible, une sorte de statut généalogique dont les générations successives devraient progressivement se libérer. Or, on hérite d’une mémoire, d’un nom, d’une langue, de récits, parfois de blessures. On n’hérite pas d’un passage de frontière que l’on n’a jamais accompli. L’histoire familiale peut être migratoire sans que l’existence de chaque descendant soit, pour autant, une existence migrante. Il faut donc distinguer deux choses que le débat politique confond trop facilement : avoir une ascendance migratoire et être assigné à une condition migratoire. La première relève de l’histoire ; la seconde peut devenir une forme de classement social.

II- La France est aussi le produit de ses migrations

Il y a, dans certains discours contemporains sur l’immigration, une représentation implicite de la France comme d’une réalité originelle, homogène, presque achevée, à laquelle seraient venus s’ajouter, au fil du temps, des éléments extérieurs. Cette représentation est historiquement fragile. La France contemporaine ne s’est pas construite à l’abri des mouvements de population. Elle s’est transformée au gré des migrations intérieures, des déplacements européens, des guerres, des recompositions territoriales, de l’industrialisation et de l’histoire coloniale.

Les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais et tant d’autres ont contribué à son développement économique, à sa vie culturelle et à son renouvellement démographique. Ils ont travaillé dans les mines, les usines, les exploitations agricoles et les chantiers. Ils ont fondé des familles, élevé des enfants, participé à la vie syndicale, associative et politique. Ils n’ont pas toujours été accueillis comme des futurs Français. Ils ont connu la suspicion, les préjugés, les humiliations et parfois les violences. Leurs noms, leurs accents et leurs habitudes ont constitué, à certaines époques, des signes d’altérité. Puis le temps a fait son œuvre. Les descendants de ces familles ont cessé, dans une large mesure, d’être perçus à travers l’histoire migratoire de leurs aïeux. Leurs origines sont devenues une composante ordinaire de l’histoire familiale.

Cette évolution devrait nous conduire à une interrogation autrement plus exigeante : pourquoi certaines ascendances migratoires deviennent-elles, avec le temps, une simple information généalogique, tandis que d’autres demeurent un sujet récurrent de débat politique et de questionnement identitaire ? Il serait trop facile de répondre que les premières sont simplement plus anciennes. L’ancienneté explique une partie du phénomène, mais elle ne suffit pas à rendre compte de toutes les différences de traitement. L’histoire coloniale, les représentations culturelles, les rapports sociaux, les hiérarchies économiques et les imaginaires religieux ont également leur importance.

Toutes les migrations ne s’inscrivent pas dans la même histoire. L’arrivée d’une famille italienne au début du XXe siècle et celle d’une famille algérienne après la décolonisation ne relèvent pas des mêmes circonstances historiques. Les rapports entre la France et ses anciennes colonies ont produit des héritages particuliers, dont les effets ne disparaissent pas simplement parce que les calendriers politiques ont changé. Il faut avoir le courage de regarder cette histoire sans en faire une explication universelle, mais aussi sans prétendre qu’elle n’a laissé aucune trace. Une nation qui sélectionne les chapitres de son histoire selon le confort de son présent finit par confondre mémoire nationale et mémoire sélective.

III-Le passé colonial : une histoire terminée dans les archives, mais pas nécessairement dans les représentations

La question de l’immigration en France ne peut être sérieusement abordée sans évoquer la relation historique entre la République et ses anciens territoires coloniaux. L’Algérie occupe ici une place particulière. La colonisation, les inégalités de statut, la guerre d’indépendance, les déplacements de population et les migrations de travail ont constitué une histoire d’une intensité singulière. Les relations avec le Maroc, la Tunisie et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont également façonné les mobilités humaines et les liens entre les deux rives. Après les indépendances, une partie des travailleurs venus de ces territoires a participé à l’essor industriel français. La France avait besoin de bras, d’ouvriers, de travailleurs disponibles pour soutenir sa croissance et répondre aux besoins de son économie.

Ces hommes et ces femmes ne sont pas venus dans une abstraction économique. Ils ont vécu, travaillé, aimé, fondé des familles et élevé des enfants dans une société qui, progressivement, est devenue leur espace de vie commun. Mais voici la contradiction : l’économie avait besoin de leur présence ; la société a ensuite dû apprendre à composer avec leur permanence. Et lorsque leurs enfants ont grandi, lorsqu’ils ont accédé à l’école, à l’université, au marché du travail, à la vie politique et aux institutions, la question a changé de nature. Il ne s’agissait plus seulement de savoir comment accueillir une main-d’œuvre étrangère. Il fallait désormais reconnaître une génération de citoyens qui ne demandait pas à être accueillie, puisqu’elle était déjà née dans le pays. Cette différence est fondamentale.

Le travailleur immigré peut être perçu comme une présence liée à une nécessité économique. Son enfant, lui, ne peut être réduit à cette fonction. Il revendique une place dans la définition même de la société, dans son récit national, dans ses institutions et dans son avenir. Il ne vient plus demander une place dans la France qui existe : il participe à la construction de la France qui advient. C’est précisément là que la question devient politique. La République peut-elle continuer à traiter comme une question extérieure ce qui relève désormais de sa propre réalité intérieure ?

Et peut-elle prétendre que les conséquences humaines de son histoire coloniale lui sont étrangères dès lors qu’elles prennent la forme de citoyens nés sur son sol ? Il ne s’agit pas de faire porter aux générations présentes le poids moral des générations passées. Il s’agit de comprendre que l’histoire ne disparaît pas parce qu’une institution décide de tourner la page.

IV- La République universelle face à ses propres catégories

La tradition républicaine française repose sur une ambition considérable : faire du citoyen un sujet politique égal aux autres, indépendamment de son origine familiale, de sa religion ou de son appartenance ethnique. Cette conception constitue l’un des fondements de l’universalisme républicain. En principe, la République ne connaît pas des citoyens de première origine et des citoyens de seconde origine. Elle connaît des citoyens soumis aux mêmes lois, détenteurs des mêmes droits et responsables des mêmes devoirs. Mais il existe parfois un écart entre l’universalité du principe et la manière dont la société distribue concrètement la reconnaissance.

On peut posséder la nationalité française et être régulièrement interrogé sur ses origines. On peut être né à Paris, Lyon, Marseille ou Trappes et devoir expliquer pourquoi l’on se considère français. On peut parler la langue sans accent, connaître les institutions, participer à la vie collective et découvrir que son patronyme suffit encore à susciter une question sur sa provenance. La nationalité est alors juridiquement acquise, mais symboliquement remise en discussion. C’est ici que se situe l’une des contradictions les plus intéressantes du modèle républicain : il proclame l’indifférence de la République aux origines, mais la société continue parfois de les rendre visibles, de les hiérarchiser et de les mobiliser.

L’universalisme ne peut pas se contenter d’être une formule inscrite dans les textes. Il doit se vérifier dans l’expérience ordinaire des citoyens. Il ne suffit pas de dire à quelqu’un qu’il est français si, dans certaines circonstances, on continue de le désigner comme le représentant d’une origine extérieure à la communauté nationale. La question n’est donc pas de savoir si la République doit renoncer à son universalisme. Elle est de savoir si elle entend enfin le rendre cohérent avec la diversité réelle de ceux qui composent la nation. Car l’égalité républicaine perd une partie de son sens lorsqu’elle exige de certains citoyens qu’ils démontrent davantage que d’autres une appartenance que leur état civil reconnaît déjà.

V- Le paradoxe de l’assignation : être français, mais demeurer le fils de quelqu’un d’autre

Il existe une forme particulière de mise à distance qui ne prend pas nécessairement la forme d’une exclusion explicite. Elle consiste à reconnaître une personne tout en maintenant, autour d’elle, une réserve permanente sur son appartenance. On dit qu’elle est française, mais on précise qu’elle est « issue de l’immigration ». On reconnaît son droit à la citoyenneté, mais on revient régulièrement à l’origine de ses parents ou de ses grands-parents. On lui demande de participer à la communauté nationale, tout en continuant à la désigner par une catégorie qui la distingue de ceux dont la francité ne semble jamais nécessiter de commentaire.

Cette situation mérite une attention particulière, car elle touche à la question philosophique de la reconnaissance. Un individu ne se construit pas uniquement à travers le regard qu’il porte sur lui-même. Il se construit aussi dans les relations sociales, dans la manière dont les autres le reconnaissent, le situent et lui attribuent une place. Lorsque la société ramène constamment un individu à une origine familiale, elle réduit la pluralité de son existence à une seule dimension. Elle transforme une histoire parmi d’autres en principe d’identification.

Or, une personne n’est pas la simple continuation de ses ascendants. Elle est aussi le produit de ses choix, de ses expériences, de ses engagements, de ses contradictions et de son époque. Pourquoi faudrait-il que certains citoyens soient autorisés à être simplement eux-mêmes, tandis que d’autres demeureraient durablement les représentants d’une histoire familiale ? Pourquoi les uns peuvent-ils être définis par leur profession, leurs idées ou leurs réalisations, quand les autres sont parfois présentés d’abord par leur origine ? La question est d’autant plus importante que cette assignation peut devenir une expérience paradoxale : être pleinement intégré dans sa vie quotidienne et demeurer symboliquement extérieur dans le regard collectif. On ne peut pas demander indéfiniment à quelqu’un de faire la preuve d’une appartenance que l’on continue soi-même de relativiser.

VI- Le troisième génération : quand l’ascendance devient-elle une frontière ?

La question de Prisca Thévenot prend toute sa profondeur lorsqu’on la déplace vers la troisième génération. Imaginons un grand-père arrivé en France il y a soixante ans. Il a travaillé, économisé, élevé ses enfants et construit une vie dans ce pays. Son petit-fils est né en France. Il y a grandi, y a fait ses études, y travaille, y paie ses impôts. Il n’a peut-être jamais vécu dans le pays de son grand-père. Il n’en connaît parfois que quelques paysages, quelques mots, des photographies et des récits transmis au cours des repas familiaux. En vertu de quelle logique faudrait-il continuer à le présenter prioritairement comme un descendant de l’immigration ?

Il est parfaitement légitime, pour un chercheur, d’étudier les effets de la migration sur trois ou quatre générations. Les trajectoires familiales, les transmissions culturelles et les mobilités sociales constituent des objets de recherche importants. Mais il faut prendre garde à une confusion : ce qui demeure pertinent pour l’historien ou le sociologue ne constitue pas nécessairement une définition pertinente de l’individu dans l’espace politique. L’ascendance peut être un objet d’étude sans devenir une assignation identitaire.

L’histoire d’une famille peut rester migratoire pendant plusieurs générations, sans que les membres de cette famille aient à porter indéfiniment la condition symbolique de nouveaux arrivants. La mémoire d’un déplacement peut traverser un siècle. La qualité de citoyen, elle, ne devrait pas dépendre de la distance temporelle qui nous sépare de l’arrivée d’un ancêtre. Et si nous voulons absolument compter les générations, il faudrait alors accepter une question dérangeante : combien de Français pourraient remonter leur arbre généalogique sans y trouver, à un moment ou à un autre, une mobilité, une frontière traversée, une origine venue d’ailleurs ? Qui détient donc le privilège de ne pas avoir d’origines, ou plutôt celui de ne pas avoir à les expliquer ?

VII- De l’analyse sociale à l’instrumentalisation politique : quand l’origine devient une explication commode

Les propos d’Édouard Philippe et la réaction de Prisca Thévenot ouvrent également une interrogation sur la manière dont les responsables politiques utilisent les catégories sociales. Il serait intellectuellement malhonnête de soutenir que l’origine migratoire ne peut jamais constituer un élément d’analyse sociologique. Les chercheurs doivent pouvoir étudier les trajectoires des populations, les inégalités, les discriminations, les difficultés d’accès à l’emploi, les conditions de logement et les phénomènes de concentration territoriale. Mais il serait tout aussi problématique de transformer une origine familiale en explication générale des comportements individuels.

Lorsqu’une infraction est commise, la responsabilité appartient à son auteur. Lorsqu’un phénomène de violence apparaît, il faut en examiner les mécanismes, les contextes, les causes et les acteurs. Il faut étudier les réalités sociales sans substituer une catégorie d’origine à une véritable analyse. Si des jeunes issus de familles immigrées sont impliqués dans des actes de délinquance, cette réalité peut être étudiée avec rigueur. Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que leur ascendance explique leur comportement, encore moins de faire de millions de citoyens les représentants implicites d’une même défaillance.

Il existe une différence fondamentale entre constater une éventuelle surreprésentation statistique et en établir les causes. Une corrélation n’est pas une causalité. Une appartenance familiale n’est pas une psychologie collective. Une origine ne constitue pas un destin. Il faut notamment examiner les variables sociales, économiques et territoriales, les conditions de scolarisation, les discriminations éventuelles, les perspectives professionnelles et les trajectoires individuelles. La rigueur exige également de ne pas exonérer les individus de leurs responsabilités sous prétexte qu’ils connaissent des difficultés sociales.

Le danger apparaît lorsque le discours politique passe insensiblement de la description d’un phénomène à la désignation d’une population. On ne demande plus alors : pourquoi certains individus commettent-ils ces actes ? On finit par demander : que nous apprend leur origine sur leur place dans la nation ? Ce déplacement est considérable. Il substitue à l’analyse des comportements une interrogation sur la légitimité symbolique de ceux qui les commettent. Et c’est précisément ce glissement que les responsables politiques devraient apprendre à éviter.

VIII- L’intégration : une responsabilité individuelle, mais aussi une obligation collective

Il serait toutefois trop simple de transformer cette réflexion en plaidoyer abstrait qui ferait disparaître toutes les difficultés réelles de l’intégration. Une société démocratique a le droit d’attendre de ses citoyens le respect de la loi, la maîtrise progressive de la langue commune, la reconnaissance des institutions et la participation à la vie collective. L’intégration n’est pas une exigence illégitime. Elle constitue une dimension essentielle de la construction d’un espace politique partagé. Mais pourquoi serait-elle exclusivement une obligation imposée à ceux qui arrivent ou dont les parents sont arrivés ?

Une société d’accueil n’est pas une institution passive qui se contenterait de vérifier la conformité des nouveaux venus. Elle possède également des responsabilités. Elle doit garantir l’égalité devant les institutions, combattre les discriminations, assurer l’accès à l’éducation, rendre le marché du travail plus équitable, lutter contre la ségrégation résidentielle et permettre à chacun de participer à la vie nationale.

L’intégration ne peut pas être une injonction adressée à des individus auxquels on ne garantirait pas les mêmes possibilités de réussite. Il ne s’agit pas de nier les responsabilités personnelles, mais de refuser que les défaillances collectives soient systématiquement transformées en défauts culturels ou identitaires. Un jeune qui grandit dans un quartier confronté au chômage, à la précarité, aux difficultés scolaires et à la faiblesse des perspectives professionnelles n’est pas nécessairement condamné à l’échec. Mais il est légitime de demander quelles politiques publiques ont été conduites pour lui garantir les mêmes possibilités qu’à un autre. La République doit donc être exigeante envers ses citoyens, mais elle doit l’être tout autant envers elle-même. Car une politique d’intégration ne se mesure pas seulement à ce qu’elle exige des individus. Elle se mesure aussi à ce qu’elle leur permet réellement de devenir.

IX- Le véritable universalisme ne demande pas l’effacement des origines

Il existe enfin une autre erreur, symétrique de celle qui consiste à enfermer les descendants d’immigrés dans leurs origines : croire que leur pleine appartenance à la nation supposerait qu’ils renoncent à toute mémoire familiale distincte. Un Français dont les parents sont nés ailleurs n’a pas à effacer la langue de ses parents pour être français. Il n’a pas à considérer les souvenirs de ses grands-parents comme une anomalie. Il n’a pas à choisir entre la France où il est né et l’histoire familiale qui l’a précédé.

La pluralité des héritages n’implique pas la pluralité des loyautés politiques. On peut être profondément attaché à la France et aimer le pays de ses parents. On peut participer pleinement à la vie républicaine et conserver une mémoire culturelle, familiale ou linguistique différente de celle de ses voisins. L’appartenance nationale ne devrait pas fonctionner comme un système de vases communicants dans lequel chaque attachement supplémentaire diminuerait mécaniquement l’attachement à la communauté politique.

Il est temps de dépasser cette conception appauvrie de l’identité, qui suppose que l’on ne puisse appartenir pleinement à un pays qu’à la condition de ne rien devoir symboliquement à aucun autre. La France n’a pas besoin de citoyens sans mémoire. Elle a besoin de citoyens capables de partager un avenir commun. L’universalisme ne devrait pas être l’exigence faite à chacun de ressembler à une figure historique supposée du Français. Il devrait être la garantie que nul n’a besoin de ressembler à cette figure pour jouir de la même dignité civique.

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