Par Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et en politiques publiques
Introduction : le paradoxe d’une économie qui investit sans créer suffisamment d’emplois
Le Maroc a profondément transformé son économie au cours des dernières décennies. Autoroutes, ports, lignes ferroviaires, zones industrielles, énergies renouvelables, plateformes logistiques, infrastructures touristiques et grands projets urbains ont changé le visage du pays. Le Royaume a également réussi à développer des filières industrielles aujourd’hui reconnues à l’international, notamment dans l’automobile et l’aéronautique, tout en renforçant son attractivité auprès des investisseurs étrangers. Cette dynamique constitue incontestablement un acquis. Mais derrière les montants investis et les infrastructures réalisées apparaît un paradoxe qui devrait occuper une place centrale dans le débat économique et électoral : pourquoi une économie qui investit autant éprouve-t-elle encore autant de difficultés à créer suffisamment d’emplois durables ?
La Banque mondiale résume clairement le problème : entre 2000 et 2024, la population marocaine en âge de travailler a augmenté près de 2,5 fois plus rapidement que l’emploi. Elle estime que la croissance économique n’a pas encore produit suffisamment d’emplois, notamment pour les jeunes et les femmes [1]. Le véritable défi du Maroc n’est donc peut-être plus seulement d’investir davantage, mais d’investir mieux.
Des milliards investis, mais combien d’emplois ?
Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle Charte de l’investissement, le Maroc a connu une accélération importante du nombre de projets approuvés. En juillet 2025, les huit premières sessions de la Commission nationale des investissements avaient approuvé 237 projets représentant plus de 369 milliards de dirhams, pour une création annoncée de plus de 166 000 emplois stables [2]. La dynamique s’est poursuivie. En avril 2026, la dixième Commission nationale des investissements a approuvé, à elle seule, 44 projets représentant plus de 86 milliards de dirhams. Parallèlement, les investissements directs étrangers ont atteint environ 56,1 milliards de dirhams en 2025, un niveau présenté comme record [3]. Ces chiffres témoignent d’une réelle capacité de mobilisation des investissements.
Mais ils conduisent immédiatement à une deuxième question : combien d’emplois sont effectivement créés pour chaque milliard de dirhams investi ? Cette interrogation devrait devenir centrale dans l’évaluation des politiques publiques. Car un investissement n’est pas une fin en soi. Il constitue un moyen de produire de la valeur ajoutée, de créer des emplois, d’améliorer la productivité, de développer les territoires, de générer des exportations ou encore de renforcer la souveraineté économique du pays.
Passer des montants annoncés aux résultats effectivement obtenus
Il existe ici une distinction fondamentale entre investissement annoncé, investissement approuvé, investissement effectivement réalisé et résultats obtenus. L’OCDE avait déjà attiré l’attention sur cette question. En juin 2024, les projets approuvés dans le cadre de la nouvelle politique d’investissement représentaient environ 31 % de l’objectif d’investissement fixé pour 2022-2026, mais seulement 19 % de l’objectif en matière d’emploi. L’organisation recommandait également d’évaluer les projets individuellement, avant et après leur réalisation, ainsi que la performance globale du dispositif [4].
Cette recommandation est essentielle. Lorsqu’un projet de plusieurs milliards de dirhams est annoncé, le débat public retient généralement le montant de l’investissement et le nombre prévisionnel d’emplois. Quelques années plus tard, combien de citoyens savent combien d’emplois ont réellement été créés ? Combien ont été maintenus ? Quelle proportion est constituée d’emplois qualifiés ? Combien d’entreprises marocaines ont bénéficié des marchés générés ? Quelle valeur ajoutée locale a été créée ? Il faudrait donc passer progressivement d’une culture de l’annonce à une culture du résultat.
Introduire la performance dans la politique d’investissement
Pourquoi ne pas appliquer à l’investissement public et aux incitations accordées aux investisseurs les principes de la gestion axée sur les résultats ? Pour chaque projet bénéficiant d’un soutien important de l’État, quelques indicateurs pourraient être suivis systématiquement : emplois directs et indirects effectivement créés ; coût public par emploi créé ; proportion d’emplois permanents ; part des jeunes et des femmes ; valeur ajoutée locale ; achats auprès des TPME marocaines ; exportations générées ; transferts technologiques ; recettes fiscales supplémentaires ; contribution au développement territorial. Le citoyen pourrait alors savoir non seulement que l’État a mobilisé un milliard de dirhams, mais aussi ce que ce milliard a réellement produit pour l’économie et la société. Ce changement peut paraître technique. Il est en réalité profondément politique, car il introduit une notion essentielle : celle de la redevabilité économique.
Les TPME : le maillon décisif
Le deuxième enjeu concerne la structure du tissu entrepreneurial. Le Maroc dispose de grandes entreprises performantes et de groupes capables de se positionner sur les marchés internationaux. Mais l’économie repose également sur une multitude de petites structures dont beaucoup éprouvent des difficultés à grandir. Les très petites et moyennes entreprises représenteraient près de 94 % du tissu productif national, selon les données rappelées lors de la signature, en décembre 2025, de la Charte relative au financement et à l’accompagnement des TPME [5].
La Banque mondiale souligne également que la prédominance des petites entreprises et des microentreprises qui rencontrent des difficultés à changer d’échelle contribue à l’insuffisance de la création d’emplois [6]. Voilà probablement l’un des nœuds du problème. Une économie dynamique ne peut pas reposer uniquement sur quelques champions nationaux et de grands investisseurs internationaux. Elle doit permettre à une petite entreprise de devenir moyenne, puis éventuellement grande. Le problème n’est donc pas seulement de créer des entreprises. Il faut aussi leur permettre de grandir.
Pourquoi nos petites entreprises restent-elles petites ?
Les obstacles sont multiples : accès au financement, garanties demandées par les banques, insuffisance des fonds propres, difficultés d’accès au foncier, complexité administrative, concurrence de l’informel, accès limité aux marchés publics, capacités managériales insuffisantes, faible digitalisation ou encore difficultés d’accès aux marchés internationaux.
La Banque mondiale recommande notamment d’éliminer les mécanismes susceptibles d’inciter indirectement les entreprises à rester petites et de permettre aux entreprises les plus productives d’accéder davantage aux financements, aux compétences, aux intrants et aux marchés nécessaires à leur croissance [7]. Il s’agit d’une transformation importante de philosophie. La politique publique ne devrait plus seulement demander : « Combien d’entreprises avons-nous créées ? », mais aussi : « Combien d’entreprises créées il y a cinq ans ont réussi à grandir, à investir, à exporter et à embaucher ? »
Une nouvelle politique en faveur des TPME
Les pouvoirs publics ont commencé à répondre à cette problématique. Le nouveau dispositif de soutien spécifique aux TPME, lancé fin 2025, prévoit notamment trois primes cumulables pouvant atteindre 30 % du montant de l’investissement éligible : une prime liée à la création d’emplois stables, une prime territoriale et une prime en faveur des activités prioritaires [8]. Cette orientation est particulièrement intéressante parce qu’elle relie désormais explicitement le soutien public à trois objectifs : l’emploi, le développement territorial et les secteurs prioritaires. Elle devra toutefois être évaluée à l’aune de ses résultats réels. Combien d’entreprises auront bénéficié du dispositif ? Combien d’emplois supplémentaires auront été créés ? Quel sera le taux de survie de ces entreprises après trois ou cinq ans ? Les territoires les moins favorisés en auront-ils réellement bénéficié ?
L’investissement doit aussi devenir territorial
Une autre question mérite une attention particulière : où investit-on ? La concentration de l’activité économique dans quelques grandes métropoles crée mécaniquement une concentration des opportunités d’emploi. Un jeune diplômé vivant dans une province éloignée ne devrait pas être contraint de migrer systématiquement vers Casablanca, Rabat, Tanger ou Marrakech pour trouver une opportunité professionnelle. La nouvelle politique d’investissement cherche précisément à introduire une dimension territoriale plus forte, notamment à travers les primes accordées aux projets implantés dans certains territoires [8]. Mais cette politique doit aller plus loin. Il faut progressivement construire de véritables écosystèmes économiques régionaux : infrastructures, formation professionnelle, universités, financement, foncier, accompagnement entrepreneurial, services numériques et accès aux marchés. L’investissement territorial ne consiste pas simplement à déplacer une usine. Il consiste à créer les conditions permettant à un tissu économique local de se développer autour d’elle.
Les grands investissements doivent entraîner les TPME marocaines
Le Maroc attire désormais des investissements importants dans l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, les batteries, le numérique et d’autres secteurs industriels. Mais la véritable mesure du succès ne doit pas être uniquement la présence d’une grande entreprise internationale. Il faut également mesurer son effet d’entraînement sur l’économie nationale. Combien de fournisseurs marocains intègrent sa chaîne de valeur ? Quelle proportion des achats est effectuée localement ? Combien d’ingénieurs et de techniciens marocains sont formés ? Combien de technologies sont progressivement maîtrisées par les entreprises nationales ? L’investissement étranger devient véritablement transformateur lorsqu’il contribue à créer autour de lui un écosystème productif national.
Emploi : le test ultime
Le Maroc ne manque donc pas nécessairement d’investissement. Le véritable problème est plutôt celui du rendement économique et social de cet investissement. La Banque mondiale observait déjà qu’au cours de la décennie précédente, la population en âge de travailler avait augmenté de plus de 10 %, tandis que l’emploi n’avait progressé que d’environ 1,5 % [9]. La question devient d’autant plus importante que les jeunes et les femmes rencontrent des difficultés particulières d’insertion professionnelle. La Banque mondiale estime qu’un ensemble cohérent de réformes portant notamment sur la concurrence, le dynamisme des entreprises, l’efficacité de l’investissement public et l’inclusion sur le marché du travail pourrait permettre au Maroc de générer 1,7 million d’emplois supplémentaires à l’horizon 2035 par rapport au scénario de référence [1]. Cela montre que le problème n’est pas une fatalité. Il dépend largement de la qualité des politiques économiques adoptées.
Investir mieux plutôt qu’investir seulement davantage
Il faut donc probablement changer la manière dont nous parlons de l’investissement. Un pays ne se développe pas parce qu’il investit beaucoup. Il se développe lorsque ses investissements produisent suffisamment de croissance, d’emplois, de productivité, d’innovation et d’amélioration du niveau de vie. Un investissement extrêmement capitalistique peut être économiquement pertinent dans certains secteurs stratégiques, même s’il crée relativement peu d’emplois directs. À l’inverse, d’autres investissements peuvent avoir une forte intensité en emplois. Il ne s’agit donc pas d’opposer systématiquement capital et travail, mais de construire un portefeuille d’investissements équilibré, capable de répondre simultanément aux objectifs de compétitivité, de souveraineté économique et d’emploi.
Une question simple : combien coûte un emploi créé ?
Le débat public pourrait ainsi introduire un indicateur particulièrement parlant : le coût de l’investissement par emploi durable créé. Cet indicateur ne doit évidemment pas être utilisé mécaniquement. Une infrastructure ferroviaire, une usine de haute technologie et une TPME de services ne peuvent pas être comparées de manière simpliste. Mais il permettrait néanmoins de poser la bonne question : quel rendement social attendons-nous de l’investissement ? Pour les projets bénéficiant d’aides publiques importantes, un deuxième indicateur pourrait être encore plus pertinent : combien de dirhams d’argent public ont été mobilisés par emploi durable effectivement créé ? Une telle approche améliorerait considérablement la transparence de la politique d’investissement.
À l’approche des élections : demander des résultats plutôt que des milliards
Le débat électoral devrait donc dépasser les annonces de montants d’investissement. Les partis politiques devraient être invités à répondre à des questions concrètes : comment augmenter le nombre d’emplois créés par la croissance ? Comment permettre aux TPE de devenir des PME ? Comment faciliter l’accès des PME au financement et aux marchés publics ? Comment orienter davantage d’investissements vers les territoires qui en ont le plus besoin ? Comment augmenter la participation des entreprises marocaines aux chaînes de valeur industrielles ? Comment mesurer les emplois réellement créés par les projets bénéficiant d’incitations publiques ? Et surtout : comment rendre compte des résultats obtenus à la fin du mandat ?
Conclusion : passer de la logique des moyens à celle des résultats
Le Maroc a démontré sa capacité à construire des infrastructures, à attirer des investisseurs et à mobiliser des financements considérables. La prochaine étape doit être différente. Il faut désormais transformer plus efficacement l’investissement en emplois, les infrastructures en productivité, les grandes entreprises en écosystèmes de TPME, les IDE en transferts de compétences et les dépenses publiques en amélioration mesurable du niveau de vie des citoyens. La question à poser n’est donc plus seulement : « Combien avons-nous investi ? » Mais : « Qu’avons-nous réellement obtenu en contrepartie ? » C’est peut-être là que réside l’un des changements les plus importants dont la politique économique marocaine a aujourd’hui besoin : passer progressivement d’une culture des moyens mobilisés à une culture des résultats obtenus. Car, au bout du compte, le citoyen ne vit pas des milliards annoncés. Il vit de l’emploi, du revenu et des opportunités que ces milliards parviennent réellement à créer.
Principales références
[1] Banque mondiale, Morocco Growth and Jobs Report et Morocco Country Private Sector Diagnostic, 2026.
[2] Commission nationale des investissements, bilan des huit premières sessions de la CNI, juillet 2025.
[3] Commission nationale des investissements, 10e session, avril 2026 ; données relatives aux IDE en 2025.
[4] OCDE, Études économiques de l’OCDE : Maroc 2024, chapitre consacré à l’investissement, à la performance des entreprises et à la productivité.
[5] Ministère de l’Économie et des Finances, Bank Al-Maghrib et partenaires, Charte relative au financement et à l’accompagnement des TPE, décembre 2025.
[6] Banque mondiale, Morocco Economic Monitor – Unlocking the Potential of the Private Sector to Spur Growth and Job Creation, 2024.
[7] Banque mondiale, travaux sur le développement du secteur privé et la productivité des entreprises marocaines, en collaboration avec l’Observatoire marocain de la TPME.
[8] Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, dispositif spécifique de soutien aux TPME dans le cadre de la Charte de l’investissement, 2025-2026.
[9] Banque mondiale, Morocco Economic Monitor – Prioritizing Reforms to Boost the Business Environment, 2025.
