Quand l’Iran ferme la porte de la langue française… que reste-t-il d’ouvert ?

Par Zakia Laaroussi, Redactrice en cheffe-Paris

À Téhéran, ce dimanche, ce n’est pas seulement une porte consacrée à l’enseignement du français qui s’est refermée. C’est quelque chose de plus étrange : ce petit passage par lequel les mots circulent entre deux États lorsque la diplomatie, elle, ne parvient plus à franchir les frontières. Les autorités iraniennes ont annoncé la fermeture du Centre de langue française (CLF), lié à l’ambassade de France, sur décision du parquet de Téhéran. Elles l’accusent d’avoir mené des « activités illégales » sous couvert d’enseignement des langues. Selon les autorités, le centre aurait fonctionné sans licence malgré plusieurs avertissements et aurait dépassé le cadre pédagogique pour identifier des personnalités, constituer des réseaux et faciliter le départ d’Iraniens qualifiés. La France n’avait pas encore apporté de réponse officielle au moment de ces annonces.

C’est ici que commence la véritable ironie noire : l’Iran en vient à redouter que la langue puisse être un espion. La langue est pourtant l’une des armes les plus innocentes. Elle ne dissimule pas de pistolet, ne pilote aucun drone et ne sait pas enrichir l’uranium. Elle fait seulement quelque chose de beaucoup plus subversif : elle donne à un être humain une clé pour entrer dans l’esprit d’un autre. Mais les États soumis à la guerre, aux sanctions et à la confrontation finissent par comprendre que les frontières les plus dangereuses ne sont pas toujours celles que franchissent les armées. Ce sont parfois celles que franchissent les idées.

La fermeture du centre peut donc être présentée comme une affaire administrative liée à une licence. Mais elle intervient dans un contexte beaucoup plus lourd : les relations entre Téhéran et Paris se sont fortement tendues ces derniers mois. En août, la France avait annoncé l’expulsion de deux diplomates iraniens en réaction à l’arrestation et à l’interdiction de deux de ses envoyés en Iran, Téhéran les accusant alors d’ingérence dans ses affaires intérieures. Un centre de langue devient ainsi le petit miroir d’une guerre beaucoup plus vaste. En temps de conflit, les choses changent de nom. Une université devient un « réseau ». Un chercheur devient un « élément ». Un traducteur devient un « intermédiaire ». Une bourse devient un « instrument d’influence ». Et la question autrefois innocente – « Pourquoi voulez-vous apprendre le français ? » – peut soudain devenir, dans le vocabulaire sécuritaire : « Pourquoi voulez-vous savoir ce que pensent les Français ? »

Il faut pourtant distinguer les choses. Un État dispose naturellement du droit de contrôler les institutions étrangères opérant sur son territoire et d’exiger qu’elles respectent sa législation. Mais les accusations iraniennes demeurent, en l’absence d’éléments indépendants publiquement établis, des accusations formulées par les autorités iraniennes, et non des faits judiciairement démontrés devant l’opinion internationale. Ce qui mérite réflexion est ailleurs : pourquoi l’enseignement d’une langue étrangère devient-il, à un certain moment, susceptible d’être considéré comme une menace pour la sécurité nationale ?

Peut-être parce que les pouvoirs ne redoutent pas toujours ce que les hommes disent. Ils redoutent parfois ce qu’ils pourraient dire après avoir appris une autre langue. Car apprendre une langue ne consiste pas seulement à acquérir des mots. C’est acquérir une autre manière de regarder le monde. Un mot nouveau est une fenêtre. Un livre en est une plus grande. Et lorsque les fenêtres se multiplient, il devient plus difficile de convaincre les habitants du palais que le monde extérieur n’est qu’un désert. La scène iranienne contient alors une étrange contradiction : à l’époque où l’intelligence artificielle traduit des milliers de pages en quelques secondes, le lieu où des êtres humains apprennent encore la langue des autres devient suspect. La technologie efface les frontières linguistiques ; la politique tente de les reconstruire autour des hommes. Mais peut-on fermer un centre sans fermer la langue ?

On peut fermer les salles, sceller les portes, éteindre les lumières et retirer l’enseigne française. Mais une langue n’habite pas un bâtiment. Elle habite la mémoire, les livres, les téléphones, les universités et l’esprit de ceux qui ont appris à dire bonjour avant de découvrir que, dans certaines époques, même une salutation peut devenir suspecte. Voilà peut-être la véritable ironie noire de cette histoire : ce qui inquiète le pouvoir dans un centre de français n’est peut-être pas seulement ce qui s’y disait, mais ce que ceux qui en sortaient pouvaient désormais penser. Au fond, l’affaire de Téhéran ne parle ni seulement du français, ni seulement de l’Iran. Elle parle de notre époque : lorsque la confrontation entre États s’intensifie, la frontière entre culture et influence, connaissance et renseignement, dialogue et espionnage devient dangereusement mince. Et lorsque la politique atteint ce point, la question la plus troublante n’est plus : « Que faisait réellement ce centre ? » Elle devient : Qu’est-ce qui peut pousser un État à craindre un lieu où des hommes apprennent simplement à dire au monde : je te comprends ? C’est peut-être pour cela que le centre a été fermé. Et c’est précisément pour cela que la langue, elle, risque de rester ouverte.

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