Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
Introduction : L’AGR est-elle devenue une réponse automatique ?
Depuis plusieurs décennies, l’autonomisation des femmes occupe une place croissante dans les politiques de développement en Afrique. Les gouvernements, les institutions financières internationales, les agences des Nations Unies, les ONG et les partenaires bilatéraux ont multiplié les programmes destinés aux femmes : microcrédit, coopératives, groupements féminins, petits commerces, transformation agroalimentaire, élevage, maraîchage, couture, artisanat, restauration ou activités de services. Une expression revient presque systématiquement dans les documents de projets : « Développer des activités génératrices de revenus afin d’autonomiser les femmes ».
L’intention est légitime. Elle répond à une réalité incontestable : les femmes africaines jouent un rôle économique et social majeur tout en ayant souvent un accès plus limité à la terre, au financement, aux actifs productifs, aux technologies, aux marchés et aux opportunités économiques les plus rentables. Mais, après plusieurs décennies de programmes, une question mérite d’être posée : une activité qui génère un revenu autonomise-t-elle nécessairement celle qui l’exerce ?
La question peut paraître provocatrice. Elle est pourtant fondamentale. Car entre avoir une activité, percevoir un revenu, contrôler ce revenu, accumuler un capital et acquérir un véritable pouvoir économique, il existe plusieurs étapes que les politiques de développement ont parfois tendance à confondre.
1- De l’activité génératrice de revenus à l’autonomisation : une confusion conceptuelle
Une AGR peut améliorer immédiatement les conditions de vie d’une femme et de sa famille. Ce bénéfice ne doit nullement être minimisé. Quelques revenus supplémentaires peuvent permettre de financer l’alimentation, la scolarité des enfants, les soins médicaux ou certaines dépenses domestiques. Mais cela suffit-il pour parler d’autonomisation ?
L’autonomisation économique devrait impliquer une transformation plus profonde : Activité → revenu → contrôle du revenu → épargne → investissement → accumulation d’actifs → accès au marché → croissance de l’entreprise → pouvoir de décision → autonomie économique. Or, beaucoup de programmes et de projets s’arrêtent aux deux premières étapes. Une femme reçoit quelques équipements, un petit crédit ou une formation. Elle développe une activité. Un revenu apparaît. Le projet comptabilise alors une « bénéficiaire autonomisée ». Mais que devient cette activité deux, trois ou cinq ans plus tard ? A-t-elle grandi ? A-t-elle créé des emplois ? La femme possède-t-elle des actifs ? Dispose-t-elle d’un compte bancaire ? Peut-elle investir ? Contrôle-t-elle réellement son revenu ? Son pouvoir de décision au sein du ménage et dans la société a-t-il progressé ? Ces questions sont beaucoup moins fréquemment posées, voire mesurées.
2- Le paradoxe africain : beaucoup de femmes entreprennent, mais dans quelles conditions ?
L’Afrique subsaharienne présente une situation particulièrement paradoxale. Les femmes y sont très présentes dans l’activité économique et l’entrepreneuriat, mais une grande partie de cette activité reste concentrée dans les microentreprises, l’agriculture familiale et les activités informelles à faible productivité. Il faut donc distinguer l’entrepreneuriat d’opportunité de l’entrepreneuriat de nécessité. Créer une petite activité parce qu’une opportunité économique prometteuse a été identifiée n’est pas équivalent à vendre quelques produits ou à transformer quelques denrées parce qu’aucun emploi salarié n’est disponible.
Dans le deuxième cas, l’AGR peut devenir moins un instrument d’émancipation qu’un mécanisme de survie économique. La femme travaille davantage, mais reste pauvre. Elle produit, mais accumule peu. Elle vend, mais investit difficilement. Elle génère un revenu, mais celui-ci est immédiatement absorbé par les dépenses du ménage. L’Organisation internationale du Travail estime d’ailleurs que 89,7 % des femmes en emploi en Afrique travaillent dans l’informel, contre 82,7 % des hommes. Hors agriculture, les proportions sont respectivement de 78,6 % et 67,7 %. On peut donc être économiquement active sans être économiquement autonome.
3- Des micro-activités qui risquent de reproduire la division traditionnelle du travail
Un deuxième problème concerne la nature même des activités proposées aux femmes. Dans de nombreux projets, les mêmes secteurs reviennent régulièrement : couture, coiffure, restauration, transformation alimentaire, petit commerce, artisanat, maraîchage, élevage de volailles, fabrication de savon, activités domestiques ou communautaires. Ces activités sont parfaitement légitimes et peuvent être rentables. Le problème apparaît lorsqu’elles deviennent presque automatiquement les activités destinées aux femmes.
Les programmes censés combattre les inégalités peuvent alors involontairement reproduire la division traditionnelle du travail. Pourquoi les programmes d’autonomisation féminine orienteraient-ils moins souvent les bénéficiaires vers :
– l’énergie solaire ;
– la mécanique ;
– la construction ;
– l’industrie ;
– le numérique ;
– la logistique ;
– les technologies agricoles ;
– l’ingénierie ;
– les services financiers ;
– les chaînes de valeur exportatrices ?
L’enjeu n’est donc pas seulement d’aider davantage de femmes à entreprendre. Il faut aussi leur permettre d’entrer dans les secteurs où se trouvent la productivité, la technologie et les marges bénéficiaires les plus élevées.
4- Les chiffres révèlent une réalité moins favorable que le discours
Les travaux de la Banque mondiale consacrés aux entreprises féminines en Afrique subsaharienne ont montré que les entreprises détenues par des femmes réalisaient, en moyenne, des profits inférieurs de 34 % et des ventes inférieures de 38 % à celles détenues par des hommes. Ces écarts ne signifient évidemment pas que les femmes seraient de moins bonnes entrepreneures. Ils reflètent notamment des différences d’accès au capital, aux actifs, aux réseaux, à l’éducation et aux secteurs les plus rentables, ainsi que les contraintes sociales et familiales auxquelles elles sont confrontées.
L’enjeu est donc structurel. On ne corrige pas nécessairement ces contraintes avec un microcrédit, quelques équipements et une formation de quelques jours. Les données empiriques appuient cette prudence : la Banque mondiale constate encore en 2026 que la grande majorité des femmes actives en Afrique subsaharienne restent dans des emplois vulnérables, l’agriculture familiale et les microentreprises à faible productivité. Il faut cependant éviter une conclusion trop radicale contre les AGR. Les évaluations de l’Africa Gender Innovation Lab montrent aussi que des dispositifs bien conçus peuvent produire des effets importants : certaines formations fondées sur l’initiative personnelle ont accru les profits de 40 %, et certains programmes plus complets destinés aux adolescentes et aux jeunes femmes ont produit de fortes améliorations en matière d’emploi et de revenus.
5- Le microcrédit : outil d’inclusion ou financement de la précarité ?
Le microcrédit a constitué l’un des principaux instruments des politiques d’autonomisation économique. Il a incontestablement permis à des millions de femmes exclues du système bancaire classique d’accéder à des ressources financières. Mais il faut distinguer : accès au crédit → investissement productif → croissance de l’entreprise → autonomisation. Un petit crédit peut financer un fonds de roulement ou permettre de démarrer une activité. Mais lorsque les montants restent faibles, les échéances courtes et les activités peu productives, le crédit peut simplement financer la reproduction d’une micro-activité. La question essentielle devient donc non pas : « Combien de femmes ont obtenu un microcrédit ? », mais plutôt : « Combien d’entre elles ont construit, grâce à ce financement, une entreprise économiquement viable et capable de croître ? »
6- Même donner du capital ne suffit pas toujours
Les évaluations récentes rendent la question encore plus intéressante. Une expérience menée auprès de femmes entrepreneures au Ghana montre que des subventions monétaires inconditionnelles n’ont pas nécessairement produit d’amélioration significative des ventes et des profits. Une partie de l’explication réside dans les pressions de redistribution au sein du ménage : l’argent destiné à l’entreprise féminine peut être réorienté vers d’autres besoins familiaux. En revanche, lorsqu’un mécanisme d’épargne préalable était associé à la subvention, l’expérience a enregistré environ 15 % d’augmentation des ventes et 10 % des profits. La leçon est importante : le problème n’est pas seulement de donner des ressources aux femmes, mais de créer les conditions leur permettant de les contrôler, de les protéger et de les investir.
7- Former davantage n’est pas nécessairement autonomiser davantage
La formation constitue un autre pilier classique des programmes d’AGR. Mais là encore, les résultats invitent à la prudence. Une évaluation récente en Éthiopie a comparé des formations entrepreneuriales destinées aux femmes, dispensées en présentiel ou par application mobile. Malgré une participation importante, aucune des deux modalités n’a produit d’amélioration significative des pratiques ou des performances des entreprises.
À l’inverse, d’autres expériences africaines montrent que des formations davantage axées sur l’initiative personnelle, la prise de décision, l’identification des opportunités et les compétences socioémotionnelles peuvent produire des résultats significatifs. Au Togo, une formation fondée sur l’initiative personnelle a ainsi augmenté les profits des femmes entrepreneures d’environ 40 %, contre environ 5 % pour une formation commerciale traditionnelle. La conclusion est fondamentale : ce n’est pas nécessairement davantage de formation qu’il faut, mais une formation différente, associée aux autres conditions nécessaires à la croissance de l’entreprise.
8- Le temps : la ressource oubliée de l’autonomisation
Il existe par ailleurs un capital rarement intégré dans les projets : le temps. Une femme peut recevoir une formation, un financement et un équipement, mais continuer simultanément à assumer l’essentiel des tâches domestiques : préparation des repas, approvisionnement en eau et en bois-énergie, entretien du foyer, soins aux enfants, aux personnes âgées ou aux personnes malades. L’AGR vient alors parfois s’ajouter au travail domestique au lieu de s’y substituer. Nous aboutissons à un paradoxe : la femme gagne un revenu, mais perd du temps. Son activité économique augmente sans que la répartition des responsabilités familiales évolue nécessairement. Une politique sérieuse d’autonomisation doit donc intégrer les infrastructures d’eau et d’énergie, les transports, les crèches, les services de garde et la redistribution du travail domestique.
9- Le piège des indicateurs de projets
Une partie du problème vient probablement de la manière dont les programmes sont évalués. Les indicateurs traditionnels sont faciles à mesurer : nombre de femmes formées, nombre de crédits accordés, nombre de kits distribués, nombre de coopératives créées, nombre d’AGR mises en place. Ces indicateurs mesurent essentiellement l’activité du projet. Ils ne mesurent pas nécessairement la transformation de la bénéficiaire. Un programme véritablement orienté vers l’autonomisation devrait plutôt mesurer, plusieurs années après l’intervention :
– le revenu net durable ;
– le contrôle effectif du revenu ;
– l’épargne personnelle ;
– les actifs productifs détenus ;
– l’accès autonome au crédit ;
– la productivité ;
– la croissance de l’entreprise ;
– les emplois créés ;
– l’accès à de nouveaux marchés ;
– la formalisation ;
– la participation aux décisions économiques du ménage ;
– le temps consacré au travail non rémunéré.
Il faudrait ainsi passer de l’indicateur de bénéficiaire à l’indicateur d’autonomie.
10- De l’AGR à l’entreprise : changer complètement d’échelle
Le changement le plus important serait peut-être conceptuel. Pourquoi continuer à parler principalement d’activités génératrices de revenus pour les femmes, alors que, pour les hommes, les politiques économiques parlent plus volontiers d’entrepreneuriat, d’entreprise, d’investissement, de PMME, d’industrialisation et de compétitivité ?
Cette différence de vocabulaire mérite réflexion. L’objectif devrait être de permettre la trajectoire suivante : AGR → microentreprise → petite entreprise → PME → entreprise productive et compétitive. Certaines femmes choisiront naturellement de conserver une activité de petite taille. Mais les politiques publiques doivent permettre à celles qui disposent du potentiel et de l’ambition nécessaires de changer d’échelle. Cela suppose des financements beaucoup plus importants, un accès au foncier et aux actifs, aux technologies, aux marchés publics, aux chaînes de valeur, au numérique, aux réseaux professionnels et aux secteurs traditionnellement masculins.
Conclusion : autonomiser ou simplement aider à survivre ?
L’autonomisation économique des femmes par les activités génératrices de revenus n’est donc ni un mythe ni une réalité automatique. Elle peut être une réalité lorsque l’activité permet à la femme d’acquérir progressivement des revenus, des actifs, des compétences, le contrôle des ressources, une capacité d’investissement et un pouvoir de décision. Elle devient, en revanche, largement illusoire lorsque l’AGR reste une micro-activité informelle, faiblement productive, sous-capitalisée et confinée aux secteurs traditionnellement féminins.
La question centrale ne devrait donc plus être : « Combien de femmes avons-nous aidées à créer une AGR ? » Mais plutôt : « Combien de femmes disposent, cinq ans plus tard, d’un revenu durable, d’actifs, d’une entreprise viable et du pouvoir réel de décider de l’utilisation des ressources qu’elles ont créées ? » C’est cette distinction entre activité économique et pouvoir économique qui devrait être au cœur de l’évaluation des politiques d’autonomisation. Car occuper une femme n’est pas nécessairement l’autonomiser. Lui permettre de gagner quelques revenus constitue un progrès, mais pas nécessairement une transformation. L’autonomisation commence véritablement lorsque la femme cesse d’être seulement bénéficiaire d’un projet pour devenir propriétaire d’actifs, décideuse économique, investisseuse et actrice à part entière de la transformation productive.
Encadré : Principaux niveaux d’autonomisation
| Niveau | Situation de la femme | Finalité dominante | Indicateurs à privilégier |
|---|---|---|---|
| 1. AGR de subsistance | Petite activité, souvent informelle et faiblement capitalisée | Complément de revenu / survie | Revenu généré, régularité de l’activité |
| 2. AGR de protection économique | Revenu plus régulier permettant de couvrir certains besoins essentiels | Réduction de la vulnérabilité | Revenu net, stabilité, capacité à faire face aux dépenses essentielles |
| 3. Autonomisation économique | La femme contrôle davantage son revenu, épargne et acquiert des actifs | Autonomie | Contrôle du revenu, épargne, actifs détenus, accès au financement, pouvoir de décision |
| 4. Entrepreneuriat de croissance | L’activité devient une véritable entreprise | Accumulation et changement d’échelle | Productivité, chiffre d’affaires, investissement, formalisation, emplois créés |
| 5. Autonomisation productive | La femme accède aux secteurs productifs, technologiques et aux chaînes de valeur | Transformation économique | Innovation, marchés publics, technologie, exportation, emplois qualifiés, actifs productifs |
Principales références
World Bank (2019). Profiting from Parity: Unlocking the Potential of Women’s Businesses in Africa. Washington, DC: World Bank.
Campos, F., Frese, M., Goldstein, M., Iacovone, L., Johnson, H. C., McKenzie, D. & Mensmann, M. (2017/2018). Teaching Personal Initiative Beats Traditional Training in Boosting Small Business in West Africa. Science.
World Bank – Africa Gender Innovation Lab (GIL). Top Policy Lessons on Empowering Women Entrepreneurs.
International Labour Organization (ILO). Women and Men in the Informal Economy: A Statistical Picture. Geneva: ILO.
World Bank (2019). Female Entrepreneurs: The Future of the African Continent.
World Bank, Africa Gender Innovation Lab – travaux sur l’accès au capital et l’entrepreneuriat féminin.
McKenzie, D. (2025). Personal Initiative Training Continues to Yield Positive Benefits After 7 Years, But Impacts Vary with Gender. World Bank.
