Par Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et politiques publiques
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont modifié les rapports de force entre les partis sans faire disparaître la possibilité d’une continuité gouvernementale. Leur enseignement dépasse cependant le simple classement des formations politiques. Une participation de 38,02 % des inscrits, la progression du PJD, la présence renforcée de l’Alliance de la gauche et le rôle du monde rural invitent à examiner plus largement la relation entre représentation parlementaire et participation citoyenne. L’enjeu est de comprendre ce que les résultats établissent, ce qu’ils permettent de supposer et ce qu’ils ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer.
Des équilibres parlementaires recomposés
Les résultats définitifs placent le Parti Authenticité et Modernité (PAM) au premier rang, avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui en obtient 66, et l’Istiqlal, qui en remporte 65. Le Parti de la justice et du développement (PJD) dispose de 54 sièges. L’Alliance de la gauche en obtient huit. Ces résultats permettent de mesurer une recomposition parlementaire ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une mesure de l’adhésion de l’ensemble de la population à chaque parti. [3]
Évolution de la représentation parlementaire (2021-2026)
| Formation | 2021 | 2026 | Écart |
|---|---|---|---|
| PAM | 87 | 97 | +10 |
| RNI | 102 | 66 | −36 |
| Istiqlal | 81 | 65 | −16 |
| PJD | 13 | 54 | +41 |
| PAM + RNI + Istiqlal | 270 | 228 | −42 |
Sources : [3] et [4]. Comparaison des résultats des deux scrutins.
Les trois partenaires du gouvernement sortant totalisent ainsi 228 sièges, contre 270 à l’issue du scrutin de 2021. Leur poids passe d’environ 68,4 % à 57,7 % des 395 sièges de la Chambre des représentants. Ils conservent ensemble une majorité absolue, dont le seuil est fixé à 198 sièges, tout en perdant 42 représentants. Le maintien d’une capacité à gouverner coexiste donc avec une réduction sensible de leur avance parlementaire. Ces calculs portent sur les résultats des deux scrutins, sans retracer les mouvements intervenus entre eux. [3, 4]
Il serait toutefois prématuré de présenter la reconduction de cette coalition comme acquise. Au 4 octobre 2026, les consultations gouvernementales se poursuivent. Médias24 rapporte également l’exploration d’une combinaison associant le PAM à l’Istiqlal, à l’USFP et au PPS. Ce scénario demeure une piste de négociation.
L’existence d’une majorité arithmétique entre les trois partenaires sortants doit donc être distinguée de la conclusion d’un accord politique portant sur un programme et une équipe gouvernementale. [5] Le changement de classement a une portée réelle. Le PAM progresse de dix sièges par rapport à 2021, tandis que le RNI en perd 36 et l’Istiqlal 16. Il ne s’agit pas d’une alternance complète, puisque le parti arrivé en tête participait au gouvernement sortant.
Le résultat offre néanmoins au PAM une position nouvelle dans les négociations et soumet le RNI à une appréciation moins favorable de sa représentation parlementaire. Parler d’une sanction exclusivement dirigée contre un parti serait toutefois excessif : les résultats mêlent bilan gouvernemental, choix des candidats, implantation locale et capacité de mobilisation. [3, 4]
Participation et inscription électorale
La faible participation impose une autre forme de prudence. Une majorité de sièges permet l’exercice du pouvoir dans les conditions prévues par les institutions ; elle ne permet pas de conclure que la majorité des citoyens soutient la coalition correspondante. Inversement, l’abstention ne peut être transformée en un suffrage unanime contre les vainqueurs. Elle peut traduire une défiance, une indifférence, une difficulté pratique ou le sentiment de ne pas trouver d’offre politique convaincante.
En l’absence d’enquêtes représentatives, attribuer à tous les abstentionnistes une même intention reviendrait à leur prêter une parole qu’ils n’ont pas exprimée dans les urnes. La question des non-inscrits élargit encore l’analyse. Le nombre officiel d’électeurs inscrits était de 15 801 162. Reuters évoque, pour sa part, environ 27 millions de Marocains en âge de voter. L’écart brut entre ces deux chiffres approche 11,2 millions de personnes. Il signale l’importance du sujet, mais ne constitue pas un décompte administratif vérifié des personnes juridiquement éligibles mais non inscrites : les champs de population, les conditions légales et les modalités de résidence doivent être rapprochés avant de produire une estimation définitive. [6, 7]
En appliquant un taux de participation de 38,02 % aux listes électorales, on obtient près de six millions de votants et quelque 9,8 millions d’abstentionnistes inscrits. Rapportés à l’estimation démographique de 27 millions, les votants représenteraient environ 22 % de la population en âge de voter. Ce dernier ratio est un calcul indicatif et non un taux officiel de participation. Il rappelle cependant que la représentation issue du scrutin se construit à partir d’une fraction relativement limitée de la population en âge de voter. Il faut également distinguer les votants des suffrages valides effectivement attribués aux partis. [1, 2, 6, 7]
La non-inscription et l’abstention appellent des réponses différentes. La première demande d’étudier les procédures, l’information disponible, la mobilité résidentielle et les obstacles administratifs. La seconde conduit à interroger la confiance, l’offre politique et la perception de l’utilité du vote. Les données officielles indiquent que les 18-24 ans constituent seulement 4 % des inscrits. Ce chiffre décrit la composition des listes électorales : il ne signifie pas que seuls 4 % des jeunes de cette tranche d’âge sont inscrits. Pour mesurer leur taux d’inscription, il faudrait connaître le nombre total de jeunes éligibles correspondant au même périmètre. [6]
Le retour du PJD et la représentation de la gauche
Le redressement du PJD constitue un autre fait marquant. Avec 54 sièges contre 13 en 2021, le parti retrouve une capacité d’intervention parlementaire substantielle. Reuters rapporte son choix de rester dans l’opposition. Ce retour peut donner davantage de portée à ses initiatives et à son contrôle de l’action gouvernementale. Il reste toutefois distinct d’un retour au pouvoir. [3, 4, 8]
Plusieurs interprétations de cette progression sont possibles : remobilisation d’un électorat fidèle, appréciation plus favorable de ses candidats ou recherche d’une opposition clairement identifiable. Un vote de protestation contre les gouvernants peut également avoir contribué au résultat. Ces explications demeurent des hypothèses qui doivent être testées.
La hausse du nombre de sièges ne permet ni de calculer automatiquement une progression équivalente du nombre de voix, ni de conclure à une adhésion générale au programme du parti. Une analyse des suffrages par circonscription et des enquêtes auprès des électeurs seraient nécessaires pour départager ces différents mécanismes. L’Alliance de la gauche, composée de la FGD et du PSU, acquiert avec huit sièges une visibilité parlementaire accrue. Son offre électorale met notamment en avant les réformes démocratiques et la justice sociale.
Sa représentation peut enrichir les débats sur les libertés, les inégalités et l’utilisation des ressources publiques. Elle ne permet cependant pas de parler d’une progression uniforme de l’ensemble de la gauche : l’USFP passe de 34 à 26 sièges et le PPS de 22 à 19. Le scrutin révèle donc des trajectoires différentes au sein de cet espace politique. [3, 4, 9]
Le vote rural et l’accès aux services publics
Le poids du monde rural mérite une attention particulière. Selon les chiffres officiels, 45 % des inscrits résident en milieu rural et 55 % en milieu urbain. Ces proportions ne décrivent ni la répartition des suffrages exprimés ni celle des voix obtenues par chaque parti. Si la participation diffère selon les territoires, le poids des électeurs ruraux parmi les votants peut également différer de leur part parmi les inscrits. Le mesurer exige des données de participation et de vote au niveau territorial approprié. [6]
Dans un entretien accordé au Monde, le sociologue Zakaria Kadiri souligne une mobilisation rurale supérieure à celle des villes et le bénéfice qu’en ont retiré les partis de la coalition sortante. Il insiste également sur le rôle des figures locales et sur leur capacité perçue à répondre aux besoins en matière de services et d’équipements. Cette lecture éclaire les résultats sans remplacer une mesure statistique complète de la contribution du vote rural aux scores de chaque formation. [10]
Il convient surtout d’éviter une lecture condescendante du vote rural. Soutenir un candidat jugé capable d’obtenir une route, un dispensaire ou un meilleur accès à l’eau peut relever d’un choix rationnel dans un territoire insuffisamment desservi. Cela ne suffit pas à établir l’existence d’un achat de voix. Les pratiques de clientélisme ou de corruption, lorsqu’elles existent, doivent être documentées et sanctionnées sur la base de faits. Confondre attentes légitimes de développement local et comportements illicites obscurcirait la compréhension du scrutin.
La question de fond concerne l’accès aux services publics. Lorsqu’une population estime devoir compter sur l’intervention personnelle d’un élu pour obtenir une prestation, elle peut privilégier la capacité d’intermédiation du candidat. Une politique de développement territorial plus équitable devrait réduire cette dépendance en rendant les droits et les services effectivement accessibles. Le rôle du représentant pourrait alors être davantage apprécié à travers son travail législatif, sa responsabilité politique et son contrôle de l’action gouvernementale.
Transparence électorale et responsabilités politiques
Une analyse plus complète nécessiterait la publication, dans des formats accessibles, des données relatives aux inscrits, aux votants, aux bulletins blancs et nuls, aux suffrages exprimés par liste et aux sièges obtenus dans chaque circonscription. Ces données permettraient de distinguer les effets de la mobilisation de ceux de la répartition territoriale et du mode de conversion des voix en sièges.
Elles devraient être complétées par des enquêtes sur la non-inscription et l’abstention. La transparence des chiffres constitue une condition essentielle à la qualité du débat public, y compris lorsqu’elle conduit à réviser certaines interprétations initiales. Pour les partis, la réponse ne saurait se limiter à une nouvelle campagne électorale à la veille du prochain scrutin. Elle suppose un travail régulier auprès des citoyens, des procédures crédibles de sélection des candidats et un compte rendu régulier de l’activité des élus.
Pour le prochain gouvernement, un programme commun devrait préciser les résultats attendus, les ressources disponibles et les responsabilités de chaque partenaire. L’opposition, de son côté, sera jugée sur sa capacité à formuler des propositions crédibles et à exercer un contrôle étayé de l’action gouvernementale.
Au-delà des sièges, le défi de la confiance
Les législatives de 2026 laissent ainsi ouverte la possibilité d’une continuité gouvernementale, tout en modifiant les équilibres parlementaires et en révélant l’ampleur de la distance entre la représentation institutionnelle et la participation électorale.
La responsabilité des acteurs politiques sera désormais de transformer les sièges obtenus en résultats perceptibles dans la vie quotidienne : accès aux soins, qualité de l’enseignement, perspectives d’emploi et réduction des écarts territoriaux. C’est dans cette relation entre action publique et vie quotidienne que pourra se reconstruire une participation plus large. La victoire électorale ouvre un mandat. La confiance, elle, se gagne dans son exercice.
Références bibliographiques
(1) MAP et ministère de l’Intérieur (2026). « Élections législatives : le taux de participation a atteint 38,02 % au niveau national ». Maroc.ma, 24 septembre.
(2) MAP (2026). « Législatives 2026 : le PAM en tête avec 97 sièges, selon les résultats provisoires ». Maroc.ma, 24 septembre. Participation annoncée à 38,08 %.
(3) MAP et ministère de l’Intérieur (2026). « Législatives 2026 : les résultats définitifs correspondent parfaitement aux résultats généraux provisoires annoncés précédemment ». Communiqué du 25 septembre, publié sur Maroc.ma le 26 septembre.
(4) La Rédaction (2021). « Résultats définitifs des législatives : le RNI augmente son nombre de sièges ». TelQuel, 9 septembre.
(5) Berrada, Reda (2026). « Formation du gouvernement : la piste d’une reconstitution de la Koutla autour du PAM se dessine ». Médias24, 2 octobre.
(6) MAP (2026). « Les élections législatives du 23 septembre en chiffres ». Maroc.ma, 21 septembre.
(7) Reuters (2026). « Morocco reports lower turnout in parliamentary elections ». Dépêche du 23 septembre. Estimation de la population en âge de voter.
(8) Reuters (2026). « Moroccan centrist party tops parliament vote after boost from football chief ». Dépêche du 24 septembre.
(9) H.K. (2026). « Législatives 2026 : l’Alliance de la gauche détaille son programme électoral ». Médias24, 12 septembre.
(10) Kadiri, Zakaria (2026). « Législatives au Maroc : le vote du monde rural est toujours déterminant ». Entretien recueilli par Célia Cuordifede, Le Monde, 26 septembre.
