Une contribution majeure, une citoyenneté à rendre effective
Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et politiques publiques
Les Marocains du monde ne constituent pas seulement une communauté à accompagner ou une source importante de transferts financiers. Ils sont une composante à part entière de la société marocaine, porteuse de compétences, de réseaux, d’expériences et de liens économiques et culturels qui peuvent contribuer durablement au développement du pays. C’est pourquoi leur place doit être appréciée selon une double exigence : la reconnaissance de leur contribution au développement et l’effectivité de leur citoyenneté.
Une politique ambitieuse à leur égard ne peut se limiter à faciliter les transferts, à encourager l’investissement ou à améliorer les services consulaires. Elle doit aussi leur permettre de participer pleinement aux décisions qui concernent leur pays. Le débat sur les défis structurels du Maroc – éducation, emploi, inégalités territoriales, compétitivité ou cohésion sociale – gagnerait ainsi à intégrer davantage cette dimension. Car les Marocains du monde constituent à la fois une ressource pour le développement et un enjeu de citoyenneté.
Une communauté mondiale, des situations profondément diverses
Le portail officiel du département chargé des Marocains résidant à l’étranger (MRE) fait état de plus de 6,1 millions de Marocains établis à travers le monde, selon une donnée attribuée au ministère des Affaires étrangères [1]. Ce chiffre suffit à mesurer le poids de cette composante de la société marocaine. Il ne doit toutefois pas masquer la diversité des parcours, des générations, des situations économiques et des attentes.
Les données de l’enquête du Haut-Commissariat au Plan (HCP) de 2018-2019 apportent un éclairage utile, mais doivent être interprétées avec prudence. Elles concernent les Marocains âgés de 15 ans ou plus ayant émigré et rattachés aux ménages enquêtés au Maroc. Elles ne recensent donc ni l’ensemble de la diaspora ni les générations nées à l’étranger et ne permettent pas, à elles seules, de décrire sa répartition en 2026 [2].
Pays de résidence de certains migrants étudiés en 2018 et 2019 [2]
| Pays d’accueil | Part des migrants étudiés |
|---|---|
| France | 31,1 % |
| Espagne | 23,4 % |
| Italie | 18,7 % |
| Belgique | 3,8 % |
| Canada | 3,8 % |
| États-Unis | 3,6 % |
| Allemagne | 3,4 % |
| Pays-Bas | 2,3 % |
Cette géographie n’est pas sans conséquences pour l’action publique. Les besoins d’un travailleur proche de la retraite ne sont pas ceux d’une étudiante. Ceux d’un entrepreneur diffèrent de ceux d’un jeune né à l’étranger qui cherche à construire, ou à reconstruire, son rapport au Maroc. Il en va de même des attentes à l’égard des institutions : qualité des services consulaires, protection sociale, accès aux droits, accompagnement administratif, possibilités d’investissement ou de coopération professionnelle. Une politique destinée aux Marocains du monde ne peut être efficace si elle traite comme une réalité homogène une population qui ne l’est pas.
Cette diversité doit également être appréhendée à partir des territoires marocains auxquels ces citoyens restent attachés. Mais là encore, plusieurs réalités ne doivent pas être confondues : lieu de naissance, résidence du ménage familial, lieu d’investissement et destination d’un éventuel retour ne renvoient pas à la même réalité. Le tableau suivant décrit uniquement la région de résidence du ménage d’attache selon l’enquête du HCP [2].
Principales régions du ménage d’attache en 2018 et 2019 [2]
| Région au Maroc | Part des migrants étudiés |
|---|---|
| Casablanca-Settat | 23,3 % |
| Béni Mellal-Khénifra | 14,9 % |
| Rabat-Salé-Kénitra | 12,4 % |
| Marrakech-Safi | 9,9 % |
| Tanger-Tétouan-Al Hoceima | 9,6 % |
| Fès-Meknès | 9,6 % |
| Oriental | 9,2 % |
Ces attaches territoriales peuvent constituer un levier de développement local. Encore faut-il transformer le lien affectif ou familial en projets structurés. Les collectivités territoriales pourraient davantage mobiliser les associations, les coopératives, les entreprises et les compétences de leurs ressortissants établis à l’étranger.
Mais cette mobilisation ne peut reposer sur la seule bonne volonté des citoyens. Elle suppose des collectivités capables de proposer des projets crédibles, des règles de gestion transparentes, des infrastructures adaptées et un environnement administratif suffisamment prévisible. On ne peut demander aux Marocains du monde d’investir dans les territoires sans leur offrir, en retour, la visibilité et la sécurité nécessaires à leurs projets.
Les transferts : une force économique, mais pas toute la contribution
La contribution financière est la dimension la plus immédiatement mesurable. Les indicateurs provisoires de l’Office des Changes à fin décembre 2025 font état de transferts de 122,023 milliards de dirhams, contre 118,979 milliards en 2024, soit une progression de 2,6 % [3]. Ces montants représentent des ressources privées considérables et des entrées de devises importantes pour l’économie nationale. Mais ils ne sont ni des recettes budgétaires de l’État ni, à eux seuls, une mesure complète de la contribution des MRE au développement.
Cette distinction est essentielle. Les transferts qui soutiennent les dépenses des familles participent au bien-être des ménages et à la cohésion sociale. Ils répondent à des besoins concrets et leur importance ne doit pas être sous-estimée. Mais l’investissement productif répond à une autre logique : il exige du financement, des partenaires fiables, une visibilité réglementaire, une sécurité juridique et un accompagnement dans la durée.
L’étude du HCP publiée en décembre 2022, fondée sur l’enquête de 2018-2019, met en évidence le poids des dépenses courantes des ménages dans l’utilisation des transferts. Elle identifie également, parmi les obstacles déclarés à l’investissement, le manque de capital, la complexité des procédures administratives ainsi que la corruption ou le favoritisme [4].
Ces résultats appellent moins des discours que des réponses concrètes. Il serait utile de mettre en place un accompagnement continu des investisseurs, depuis l’étude de faisabilité du projet jusqu’à son exploitation, avec des délais administratifs clairement annoncés, un interlocuteur identifiable et des voies de recours réellement accessibles.
Les investissements immobiliers et les créations d’entreprises devraient par ailleurs être suivis séparément afin de mesurer leurs effets respectifs sur l’emploi, la production et les territoires. L’enjeu n’est donc pas seulement de faire davantage investir les Marocains du monde. Il est de créer les conditions dans lesquelles leur investissement peut devenir plus productif, plus durable et plus créateur de valeur.
Les compétences : un capital encore insuffisamment mobilisé
L’argent n’est cependant qu’une partie de la contribution potentielle des Marocains du monde. L’autre est moins visible, mais peut-être plus stratégique : le capital humain et professionnel. Des ingénieurs, médecins, chercheurs, entrepreneurs, enseignants, cadres et experts travaillent dans des environnements internationaux dont le Maroc peut tirer davantage parti. Leur contribution ne suppose pas nécessairement un retour définitif au pays.
Des missions temporaires, du mentorat, des programmes universitaires, des projets de recherche communs ou des coopérations professionnelles peuvent permettre de mobiliser ces compétences sans imposer une rupture avec la vie professionnelle et familiale à l’étranger. Encore faut-il que les institutions marocaines sachent formuler leurs besoins, identifier les compétences disponibles et reconnaître la contribution de ceux qui les mettent à disposition. La mobilisation des compétences ne doit donc pas être conçue comme une simple opération de « retour des cerveaux ». Elle devrait plutôt s’inscrire dans une logique de circulation des compétences et des savoirs.
La citoyenneté ne peut s’arrêter aux frontières
C’est sur le terrain politique que la question devient la plus exigeante. La Constitution de 2011 reconnaît, dans son article 17, le droit des MRE d’être électeurs et éligibles et renvoie à la loi les modalités d’exercice de ce droit depuis les pays de résidence. L’article 18 prévoit leur participation aux institutions consultatives et de bonne gouvernance [5]. Le principe est donc posé. La question demeure celle de son effectivité.
La représentation directe possède d’ailleurs un précédent historique. Cinq députés avaient été élus en 1984 dans des circonscriptions à l’étranger. Un article de Reda Zaireg, publié en 2016 et repris par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), rappelle la suppression de ces circonscriptions pour les élections de 1993 [6]. Cette évolution concernait un mode particulier de représentation et doit être distinguée de l’éligibilité individuelle de citoyens issus de l’émigration sur des listes au Maroc. Mais elle rappelle une réalité fondamentale : la question de la représentation politique des Marocains du monde n’est pas nouvelle.
Les évolutions de 2026 doivent également être prises en compte. Une communication officielle du 2 septembre présente une majoration du soutien public accordé aux partis pour chaque siège remporté par un MRE dans une circonscription locale, portée à six fois le montant prévu pour les autres candidatures [7]. Le 9 septembre, le département chargé des MRE a annoncé une plateforme de procuration électorale en ligne permettant de mandater un électeur au Maroc [8]. Ces mesures constituent des avancées sur certains aspects de la participation. Elles ne règlent toutefois pas l’ensemble de la question.
La procuration dématérialisée demeure, par définition, un vote exercé par un mandataire au Maroc. De même, une incitation financière accordée aux partis ne garantit pas, à elle seule, la représentation de la diversité des citoyens établis à l’étranger. Il faudra donc mesurer les résultats : combien de candidatures ? Combien de sièges remportés ? Combien de procurations utilisées ? Quelle participation des femmes et des jeunes ? Quelle représentation des différentes générations et des différentes régions d’établissement ? Une politique publique sérieuse ne se mesure pas seulement à ses intentions. Elle se mesure à ses résultats.
Rendre la citoyenneté effective
Une réforme de la participation devrait donc examiner les modalités permettant un vote accessible depuis les pays de résidence ainsi que les différentes options de représentation, dans le respect des contraintes juridiques et organisationnelles. Elle devrait surtout s’appuyer sur une consultation pluraliste. Les associations ne peuvent être les seules interlocutrices. Les citoyens eux-mêmes doivent pouvoir faire entendre leur voix, notamment les femmes, les jeunes et les personnes disposant de faibles ressources.
Car une évidence mérite d’être rappelée : la citoyenneté ne saurait dépendre de la capacité à transférer de l’argent, à investir ou à disposer d’un réseau d’influence. Un citoyen marocain établi à l’étranger doit être considéré comme tel indépendamment de sa contribution financière. Les droits civiques ne peuvent être la contrepartie d’une contribution économique.
Des services publics à la hauteur du lien avec le Maroc
La relation entre les Marocains du monde et leur pays se joue aussi dans les démarches les plus ordinaires. État civil, successions, pensions, protection des biens, documents administratifs : ces questions peuvent paraître techniques, mais elles déterminent très concrètement la confiance dans les institutions. Des procédures compréhensibles, des délais prévisibles, un suivi effectif des demandes et des voies de recours accessibles contribueraient davantage à renforcer ce lien que de nombreuses campagnes de communication.
La numérisation peut faciliter ces démarches. Elle ne doit toutefois pas devenir une nouvelle source d’exclusion. Les outils numériques doivent être accompagnés d’une assistance humaine, notamment pour les personnes âgées ou celles qui sont éloignées de ces usages. La qualité d’une politique publique se mesure souvent à la simplicité avec laquelle un citoyen peut faire valoir un droit.
Transmettre une culture, construire un lien choisi
La question culturelle est tout aussi importante, particulièrement pour les générations nées à l’étranger. L’apprentissage des langues, l’accès à l’histoire et aux cultures du Maroc peuvent contribuer à entretenir un lien avec le pays. Mais ce lien ne peut être imposé ni réduit à une vision figée de l’identité. Les programmes gagneraient à être conçus avec les jeunes concernés. Leur expérience, leurs attentes et leurs usages doivent être entendus.
La double appartenance n’est pas nécessairement un problème à résoudre. Elle peut devenir un atout pour le Maroc comme pour les pays d’accueil : un espace de circulation des idées, des compétences, des pratiques professionnelles et des échanges culturels.
Passer d’une politique de présence à une politique de résultats
Les orientations du discours royal du 6 novembre 2024, reproduites sur le portail officiel, prévoient une restructuration autour du CCME et de la Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger, ainsi qu’un mécanisme de mobilisation des compétences [1].
L’enjeu est désormais celui de la mise en œuvre. Une réforme institutionnelle n’a de sens que si elle améliore les services rendus, clarifie les responsabilités et produit des résultats mesurables. La coordination institutionnelle, la transparence et l’évaluation indépendante devraient donc être placées au cœur de cette nouvelle étape.
Le Maroc gagnerait ainsi à publier régulièrement un tableau de bord consacré aux Marocains du monde : délais des démarches, projets accompagnés, entreprises encore actives après plusieurs années, emplois créés, partenariats scientifiques, compétences mobilisées, participation électorale et représentation dans les institutions. Ce qui est mesuré peut être amélioré. Ce qui est publié peut être évalué. Et ce qui est évalué peut progressivement construire la confiance.
Faire des Marocains du monde des acteurs à part entière
Le Maroc dispose, à travers ses citoyens établis à l’étranger, d’un capital considérable : des liens familiaux, des compétences, des réseaux professionnels, une connaissance des marchés internationaux et une capacité à créer des passerelles entre les sociétés.
Mais ce capital ne se mobilisera durablement que si les institutions offrent en retour trois garanties : des droits reconnus, des services efficaces et une véritable capacité de participation. L’enjeu n’est donc pas de demander davantage aux Marocains du monde. Il est de leur permettre de contribuer davantage, dans un cadre clair, transparent et fondé sur la confiance.
Le développement du Maroc ne peut se concevoir sans ses territoires, sans sa jeunesse, sans ses compétences et il ne peut davantage se concevoir sans les millions de Marocains qui vivent au-delà de ses frontières. Ils ne sont ni seulement des investisseurs, ni seulement des expéditeurs de transferts, ni seulement des visiteurs durant les vacances. Ils sont des citoyens marocains à part entière. C’est à cette condition que leur contribution économique pourra s’inscrire dans la durée et que leur appartenance au Maroc pourra pleinement devenir une force de développement.
Références bibliographiques
[1] Département chargé des Marocains résidant à l’étranger. Portail officiel, rubrique « MRE en chiffres » et extraits du discours royal du 6 novembre 2024.
[2] Haut-Commissariat au Plan (2020). La migration internationale au Maroc. Résultats de l’Enquête nationale sur la migration internationale 2018-2019.
[3] Office des Changes. Indicateurs des échanges extérieurs à fin décembre 2025.
[4] Haut-Commissariat au Plan (décembre 2022). Déterminants des transferts et des investissements des migrants marocains à l’étranger.
[5] Royaume du Maroc (2011). Constitution, articles 16 à 18. Dahir n° 1-11-91 du 29 juillet 2011 portant promulgation du texte de la Constitution.
[6] Zaireg, Reda (11 avril 2016). « Marocains du monde : Pas de vote direct ni de représentation parlementaire cette année ».
[7] MAP / Maroc.ma (2 septembre 2026). « Législatives 2026 : nouveau dispositif pour conforter la représentativité des jeunes, des personnes en situation de handicap et des MRE ».
[8] Département chargé des Marocains résidant à l’étranger (9 septembre 2026). « Le vote des Marocains résidant à l’étranger par procuration ».
