l’Europe est un Temple Climatique?

Par Zakia Laaroussi

Il y a, dans la cathédrale gothique des relations transatlantiques, des vitraux qui volent en éclats. Ce 17 février 2026, alors que les cloches de Bruxelles sonnaient un angelus de routine, un souffle venu d’outre-Atlantique a fait vaciller la flamme de la chapelle verte où l’Europe avait installé ses autels. Chris Wright, grand prêtre de l’énergie américaine, séide du nouveau Jupiter trumpien, a brandi la foudre contre le Vieux Continent. Son réquisitoire ? Un réquisitoire de pierre. Son blasphème ? Oser nommer « culte » ce que l’Europe tenait pour dogme, pour credo, pour raison d’être. Le secrétaire américain à l’Energie, venu planter sa lance au cœur de Paris lors d’une conférence de l’Agence internationale de l’énergie, n’a pas simplement critiqué. Il a profané. Il a osé dire que la robe de bure verte dont s’est vêtue l’Europe est un cilice qui lui lacère les flancs, que ses jeunes filles (les industries) meurent de consomption, et que ses vieux os (les infrastructures) craquent sous le poids d’une chasteté énergétique imposée. « L’expérience menée ces 17 dernières années », a-t-il tonné, la voix portée par les vents du Texas, « que l’on peut à juste titre qualifier de culte du climat, n’a fait qu’augmenter le prix de l’énergie ». Prophète noir d’un réalisme brutal, il a craché le chiffre comme un os décharné : l’Europe produit moins qu’il y a dix-sept ans. Elle s’est castrée elle-même sur l’autel de ses bonnes intentions.

– L’Europe ou l’Icône flagellée

Il faut voir la scène. L’Europe, cette vieille dame issue des décombres de la guerre, qui avait troqué ses uniformes contre des traités, ses canons contre des directives, apparaît soudain comme une madame Bovary des temps modernes : rêvant de grands horizons propres, elle a ouvert sa fenêtre aux courants d’air du progrès, et en a attrapé la mort. Chris Wright ne s’est pas contenté d’égratigner. Il a disséqué. Chaque phrase était un scalpel plongeant dans la chair vive du projet européen. Sur l’emploi : « Vous avez simplement délocalisé les emplois vers l’Asie. » Traduction brutale : votre vertu a fait le lit de vos concurrents. Pendant que vous méditez sur la couleur du carbone, Pékin construit des centrales et vend des machines. Sur la souveraineté : « Vous avez rendu l’Europe très dépendante de la Russie. » Là est le coup de grâce. Le continent qui voulait montrer la voie s’est retrouvé à la merci du gaz de Sibérie, tendant la sébile à un ours qui ne demandait qu’à grogner. Sur l’économie : « Vous avez réduit les opportunités économiques pour les Européens. » Phrase lourde de conséquences, qui sonne comme un constat d’échec pour des décennies de politique industrielle. L’homme parlait depuis Paris, capitale d’un pays qui a fait du nucléaire son bouclier, mais qui regarde aujourd’hui ses factures exploser comme des châteaux de cartes sous le vent mauvais de la spéculation.

– Le Retour du Roi-Soleil noir

Mais pour comprendre la violence de l’attaque, il faut lever les yeux vers le trône d’où elle émane. Donald Trump, revenu comme un spectre des temps anciens, incarne cette Amérique qui ne demande plus pardon, qui ne justifie plus, qui assène. Son credo ? Le forage. Sa bible ? Le pétrole. Son évangile ? L’indépendance énergétique. Depuis son retour aux affaires, le colosse américain a déchiré le parchemin de l’Accord de Paris comme on déchire une promesse d’ivrogne. Il a abrogé les textes de son prédécesseur noir, Barack Obama, avec la désinvolture d’un propriétaire terrien qui chasse les métayers. Et derrière lui, son secrétaire à l’Énergie ose une déclaration qui ferait frémir les climato-sceptiques les plus endurcis : « L’impact réel du changement climatique, c’est que le monde est un peu plus chaud, un peu plus vert, un peu plus humide. » Ainsi donc, le réchauffement ne serait qu’une fièvre passagère, un simple bain tiède administré par une nature bienveillante. La Terre, selon cette nouvelle cosmogonie américaine, ne serait pas une moribonde sur son lit d’hôpital, mais une convalescente qui reprend des couleurs. Cette vision, c’est le grand écart métaphysique avec l’Europe. Là où Bruxelles voit une catastrophe annoncée, Washington voit une aubaine. Là où l’Europe construit des digues, l’Amérique construit des plateformes.

– La « Fermeté affectueuse » ou le Baiser du Scorpion

Le plus glaçant, dans cette charge, n’est pas sa violence. C’est son emballage. Car Chris Wright, en bon stratège, a pris soin de draper son réquisitoire dans les plis de l’alliance. « Les États-Unis sont un allié solide de l’Union européenne », a-t-il déclaré, avant de parler d’une « fermeté affectueuse ». L’oxymore est magnifique. C’est le coup de patte du chat qui ronronne en griffant. C’est l’amour qui tue. Selon cette logique, si l’Amérique attaque l’Europe, c’est pour son bien. Si elle la bouscule, c’est pour la fortifier. Si elle lui arrache son enfant (le Green Deal), c’est pour lui apprendre à marcher.
Cette « fermeté affectueuse » est une arme rhétorique redoutable. Elle place l’Europe en position d’éternelle mineure, d’adolescente attardée qu’il faut secouer par les épaules pour la sortir de ses rêveries. L’Europe, dans ce miroir tendu par Washington, se découvre soudain le visage d’une donzelle romantique égarée dans un monde de loups. Et pour enfoncer le clou, Wright a tenu à rassurer sur un point qui fâche : le Groenland. « Il n’y a jamais eu aucune possibilité que les États-Unis envahissent le Groenland. » Traduction : nous ne prendrons pas votre glace par la force, mais nous continuerons à vous dire comment gérer votre feu.

– Le Vénézuéla, miroir aux alouettes

Pendant que l’Europe se morfond sur ses éoliennes, l’Amérique de Trump déploie une autre stratégie, ailleurs, loin des regards. Au Venezuela, ce pays martyr aux pieds d’argile et au ventre de pétrole, les Yankees sont de retour. « L’objectif est d’augmenter considérablement la production pétrolière », annonce Wright. Un milliard de dollars a déjà été généré. Et, détail qui a son importance : « tout l’argent retourne à Caracas ». Les « filières de corruption qui siphonnaient le pétrole vénézuélien sont en train d’être étouffées ». Ainsi, l’Amérique se pose en redresseur de torts, en justicier des puits de pétrole. Elle vient, dit-elle, libérer l’or noir des griffes des rapaces. Pendant que l’Europe légifère sur la couleur des pailles en plastique, l’Amérique pompe, nettoie, et se positionne. La différence de philosophie éclate au grand jour : là où l’Europe cherche à réduire le monde à sa mesure, l’Amérique cherche à étendre sa mesure au monde.

– L’AIE ou le Temple assiégé

Dernier acte de cette tragédie annoncée : l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Cette institution, naguère temple de la raison énergétique, est aujourd’hui le théâtre d’une guerre de religion. Chris Wright, présent à Paris pour une conférence ministérielle, a jeté un regard dédaigneux sur les travaux de l’agence. « Une grande partie du travail de l’AIE est axée sur le changement climatique et le ‘truc’ net zéro de l’Accord de Paris. » Ce « truc » méprisant, ce mot qui rabaisse l’immense construction diplomatique de la planète au rang de gadget, résume à lui seul la nouvelle doctrine américaine. L’AIE devrait, selon Washington, revenir à sa mission première : garantir la sécurité énergétique, optimiser la production, et non servir de chaire à prêcher la décroissance verte. C’est la guerre des mondes qui se joue dans les couloirs feutrés de la rue de la Fédération. D’un côté, les apôtres de la transition. De l’autre, les chantres de la production. Et au milieu, l’Europe, qui a fait de l’AIE l’un des piliers de sa vision, se retrouve soudain accusée de détournement de fonds idéologique.

– L’Europe au miroir de Goya

Que reste-t-il, après cette charge, de la grande ambition climatique européenne ? L’image qui vient à l’esprit est celle d’un tableau de Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres. » L’Europe a voulu endormir la raison productiviste, et elle voit aujourd’hui se dresser devant elle le monstre d’une Amérique triomphante, qui lui renvoie l’image de sa propre faiblesse. Chris Wright a parlé depuis Paris. La ville lumière, capitale des Lumières, a entendu un discours qui semblait venu d’un autre siècle. Pourtant, ce discours est celui de la nouvelle administration américaine, celle qui a compris que le monde ne se gouverne pas avec des vœux pieux, mais avec des watts, des barils et des BTU. L’Europe, face à cette tempête, doit choisir.

– Rester dans son temple vert, et risquer de voir ses industries fuir, son peuple s’appauvrir, et son influence décliner.
– Ou renégocier son pacte avec le réel, accepter que la transition ne peut être une politique de la table rase, et que l’Amérique, dans sa brutalité, dit peut-être une vérité qui dérange.

La “ fermeté affectueuse » de Washington ressemble fort à une main tendue qui étrangle. Reste à savoir si l’Europe, dans ce ballet diplomatique, saura danser sans perdre son âme. Car la question fondamentale, celle que ni Chris Wright ni Donald Trump ne posent, mais que l’Europe doit se poser, est celle-ci : peut-on sauver la planète sans sauver les peuples qui l’habitent ? L’aurore, pour l’Europe, pourrait bien être celle d’un long crépuscule si elle n’apprend pas, dans l’urgence, à conjuguer son idéal avec les dures lois de la gravité terrestre. Car tel est notre bon plaisir, en cette nuit de février où les vents d’ouest charrient des senteurs de pétrole et des promesses d’orage.

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