Contre les mirages d’une lecture appauvrie

Par Zakia Laaroussi , rédactrice en cheffe de Alwarqae

À la lecture de certaines tribunes récemment publiées dans les pages de Le Monde, une impression persistante s’impose : celle d’un regard qui, à force de vouloir percer le mystère, finit par le déformer. Ce qui se donne comme analyse n’est, en réalité, qu’une dramaturgie du soupçon -un théâtre d’ombres où chaque geste devient symptôme, chaque silence une énigme surinterprétée.

Car enfin, que voit-on ? Un prince en formation, attentif aux convulsions du monde, interrogeant la guerre comme on interroge le destin – non pour s’y soumettre, mais pour en comprendre les engrenages. Et l’on voudrait faire de cette curiosité intellectuelle le signe d’une transition en suspens, d’un passage de relais fantasmé, comme si l’histoire d’un royaume millénaire pouvait se lire dans la fugacité d’un regard ou la mise en scène d’un protocole.

Il y a, dans certaines écritures, une tentation irrépressible : celle de romancer le pouvoir, de transformer la continuité en intrigue, la stabilité en attente fébrile. Le réel y est dissous dans une esthétique du mystère, où l’État devient personnage, et la politique, fiction. Mais le Maroc n’est pas un roman ou plutôt, il est un roman trop ancien pour se laisser réécrire par des plumes pressées.

L’usage du registre psychologique, ici, relève moins de la science que de la suggestion. On prête des intentions, on devine des états d’âme, on fabrique une intériorité à partir de signes infimes. Or, analyser des figures souveraines à travers des fragments protocolaires revient à lire un océan en une goutte : exercice séduisant, mais profondément trompeur.

Le pouvoir, dans ce contexte, n’est pas une psyché individuelle à disséquer, mais une architecture complexe, où l’histoire, la légitimité et la symbolique s’entrelacent. Ce qui échappe le plus à ces lectures, c’est la temporalité propre du Maroc. Une temporalité longue, presque géologique, où les mutations ne s’annoncent pas, mais s’opèrent en silence. Ici, la transition n’est pas un événement, mais un processus diffus, inscrit dans une pédagogie du temps. Regarder ce pays avec les lunettes de l’instantané, c’est comme vouloir capter la dérive des continents avec un chronomètre.

La scène décrite: un jeune héritier accueillant une puissance mondiale  est interprétée comme un tournant. Mais depuis quand la représentation protocolaire constitue-t-elle une rupture ? Ce moment, en vérité, relève moins de la transition que de l’initiation : apprentissage du geste, de la posture, du regard qui se tient à hauteur d’histoire. Ce n’est pas un passage de pouvoir, mais une transmission de codes.

Quand un regard extérieur revient sans cesse sur les mêmes motifs -succession, silence, mystère -il ne révèle pas tant la réalité observée que ses propres limites. L’obsession critique devient alors un symptôme : celui d’un imaginaire en panne, contraint de recycler ses propres schémas. La liberté de la presse est une conquête précieuse. Mais elle se dégrade lorsqu’elle se fige en obsession répétitive, en grille de lecture unique appliquée mécaniquement à des réalités complexes.

Ce que ces analyses négligent, c’est la nature profondément symbolique de la monarchie marocaine. Elle ne se réduit pas à une fonction politique : elle est un nœud de significations, un point de convergence entre mémoire, spiritualité et autorité. Dans les anciens traités – ceux qui parlaient des rois comme d’axes du monde – le souverain n’était pas seulement gouvernant, mais garant d’un ordre plus vaste, presque cosmique. Cette dimension, invisible aux lectures superficielles, demeure pourtant essentielle.

Il ne s’agit pas de refuser la critique, mais de lui rendre sa dignité. Critiquer, ce n’est pas projeter ; analyser, ce n’est pas fantasmer. Il faut, pour comprendre un pays comme le Maroc, accepter de renoncer à la facilité des récits préfabriqués, et entrer dans une logique plus exigeante : celle de la nuance, de la lenteur, de l’écoute.

Le Maroc n’est ni immobile, ni en attente : il est en mouvement, mais selon une logique qui lui est propre. Ceux qui cherchent à y voir une transition imminente regardent peut-être dans la mauvaise direction. Car ici, le pouvoir ne se donne pas en spectacle : il se déploie, à bas bruit, dans une continuité qui défie les impatiences. Et c’est peut-être cela, au fond, qui dérange le plus : non pas ce qui se passe, mais ce qui échappe.

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