Par Marco baratto, politologue- Italie
Dans un monde marqué par les divisions, les conflits identitaires et une sécularisation croissante, certains lieux continuent de transmettre silencieusement un message d’espérance. Jérusalem, ville sainte pour les trois grandes religions monothéistes, demeure l’un de ces lieux uniques où l’histoire, la foi et la coexistence se croisent de manière parfois inattendue. Parmi les signes les plus éloquents de cette vocation spirituelle universelle figure une tradition presque inconnue du grand public : chaque année, la fête chrétienne de l’Ascension y est célébrée à l’intérieur même d’une mosquée.
Sur le sommet du Mont des Oliviers, à l’est de la vieille ville de Jérusalem, se trouve la petite Chapelle de l’Ascension. Selon la tradition chrétienne, c’est de ce lieu que Jésus-Christ serait monté au ciel quarante jours après sa résurrection. Le sanctuaire, construit à l’époque des Croisés au XIIe siècle, fut transformé en mosquée après la reconquête musulmane de Jérusalem par le sultan Saladin en 1187. Aujourd’hui encore, le site appartient au patrimoine islamique et fait partie de la Mosquée de l’Ascension.
Et pourtant, chaque année, à l’occasion de la fête de l’Ascension, les portes de cette mosquée s’ouvrent aux chrétiens. Les franciscains de la Custodie de Terre Sainte y célèbrent l’Eucharistie selon le rite romain, devant des fidèles venus du monde entier. Des messes y sont célébrées en arabe et en latin, dans un climat de recueillement et de respect mutuel. Il s’agit probablement du seul lieu au monde où une liturgie chrétienne est officiellement célébrée dans une mosquée à l’occasion d’une grande fête religieuse.
Ce fait dépasse largement l’anecdote historique. Il possède une force symbolique immense dans notre époque actuelle. Alors que beaucoup présentent les religions comme des facteurs de division, Jérusalem rappelle qu’elles peuvent aussi devenir des ponts entre les peuples. Le christianisme, le judaïsme et l’islam partagent des racines spirituelles communes : la foi en un Dieu unique, la valeur de la prière, l’importance de la justice, de la miséricorde et de la dignité humaine. Le geste d’ouvrir une mosquée à une célébration chrétienne n’efface pas les différences théologiques ; il montre simplement qu’il est possible de vivre ces différences sans haine ni exclusion.
Dans une société occidentale de plus en plus éloignée de Dieu, cette image possède également une portée spirituelle profonde. Beaucoup de nos contemporains vivent dans une culture dominée par l’individualisme, le matérialisme et la recherche permanente de consommation. La dimension spirituelle de l’existence semble souvent reléguée à la sphère privée ou considérée comme dépassée. Les jeunes générations grandissent parfois sans repères transcendants, dans un univers où la technologie et les réseaux sociaux occupent une place centrale, mais où le silence, la prière et la quête intérieure deviennent rares.
Face à cette réalité, l’exemple de Jérusalem rappelle que l’homme demeure fondamentalement un être en recherche de sens. Les religions monothéistes, malgré leurs limites humaines et les erreurs commises au cours de l’histoire, continuent de porter une vision de l’homme fondée sur la fraternité, la responsabilité morale et l’ouverture à Dieu. Lorsque des croyants de traditions différentes se respectent et prient chacun selon leur foi, ils témoignent ensemble que le sacré n’a pas disparu du monde moderne.
Le Mont des Oliviers devient ainsi un symbole puissant : celui d’une humanité capable de préserver la mémoire spirituelle commune au lieu de céder à la logique de confrontation. Dans cette petite chapelle transformée en mosquée, les pierres racontent plusieurs siècles d’histoire faite de guerres, de conquêtes et de blessures. Pourtant, elles racontent aussi quelque chose de plus grand : la possibilité de la coexistence.
Le dialogue entre les religions ne signifie pas relativiser les croyances ni nier les différences doctrinales. Au contraire, un dialogue authentique suppose des identités fortes et assumées. Les chrétiens croient en Jésus-Christ comme Fils de Dieu ; les musulmans le reconnaissent comme prophète ; les juifs attendent encore le Messie. Ces divergences sont réelles et profondes. Mais elles ne doivent pas empêcher la reconnaissance mutuelle de la dignité humaine et la recherche sincère de Dieu.
Dans le contexte international actuel, marqué par les tensions au Moyen-Orient et par la montée des extrémismes religieux ou idéologiques, cette tradition de Jérusalem apparaît presque comme un miracle quotidien. Elle rappelle qu’aucune paix durable ne pourra être construite sans une dimension spirituelle et sans une culture du respect. La violence naît souvent lorsque l’homme oublie qu’il existe quelque chose de plus grand que lui-même. Lorsque Dieu disparaît totalement de l’horizon, le risque est grand de voir apparaître d’autres absolus : le pouvoir, l’argent, la nation ou l’idéologie.
L’Ascension elle-même porte un message universel. Dans la tradition chrétienne, elle marque l’élévation du Christ vers le Père, mais aussi l’appel adressé à toute l’humanité à lever les yeux vers le ciel, c’est-à-dire vers une réalité qui dépasse les intérêts matériels immédiats. Dans une époque saturée de bruit, d’informations et de tensions, cette invitation à la transcendance devient particulièrement précieuse.
Il est frappant de constater que ce témoignage de coexistence ne vient pas des grandes institutions politiques internationales, souvent paralysées par les intérêts géopolitiques, mais d’un petit sanctuaire perché sur une colline de Jérusalem. Là, chaque année, des musulmans permettent à des chrétiens de célébrer leur foi dans un lieu devenu islamique depuis plus de huit siècles. Ce geste simple possède une force plus grande que bien des discours sur la tolérance.
Le monde contemporain a besoin de signes concrets d’espérance. Il a besoin de voir que les religions ne sont pas condamnées à s’affronter et que la foi peut encore unir au lieu de diviser. Jérusalem, malgré ses contradictions et ses souffrances, continue d’incarner cette possibilité fragile mais réelle. Dans la Mosquée de l’Ascension, lorsque résonnent les prières chrétiennes sous un toit musulman, c’est peut-être toute l’humanité qui reçoit un rappel essentiel : au-delà des frontières, des cultures et des traditions, les croyants peuvent encore se reconnaître comme des frères cherchant le même Dieu.
📲 Partager sur WhatsApp