Par Zakia Laaroussi, Paris
L’Iran n’a jamais pensé son existence comme une simple nation moderne. Depuis les empires perses jusqu’à la République islamique, ce pays se vit comme une continuité historique, une civilisation traversant les siècles sous différentes formes politiques. C’est pourquoi l’appel lancé par le nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei à augmenter les naissances dépasse largement la question démographique. Derrière ce discours nataliste se cache une vision beaucoup plus vaste : celle d’une guerre civilisationnelle où la survie d’un projet historique passe aussi par les corps, les familles et les générations futures. Alors même qu’il demeure presque invisible depuis sa nomination, le nouveau guide suprême parle déjà le langage des grandes puissances historiques : celui du temps long.
Dans une région ravagée par les conflits, l’Iran affirme ainsi une idée fondamentale : les guerres ne se gagnent pas seulement avec des missiles ou des alliances, mais avec la capacité d’un peuple à se reproduire, à transmettre une mémoire et à maintenir une continuité collective. L’Antiquité grecque observait déjà la Perse avec fascination. Hérodote décrivait un empire obsédé par la durée historique plus que par les victoires immédiates. Quant à Platon, il considérait qu’aucune cité ne peut survivre sans produire des citoyens porteurs d’une vision commune du monde. Cette logique réapparaît aujourd’hui dans le discours iranien contemporain.
Mojtaba Khamenei ne parle pas uniquement de natalité. Il parle d’« édification d’une nouvelle civilisation islamo-iranienne ». Autrement dit : il inscrit la démographie dans une ambition géopolitique et spirituelle globale. Michel Foucault aurait reconnu ici l’expression parfaite de la « biopolitique » : le moment où l’État ne gouverne plus seulement les territoires, mais la vie elle-même …les corps, les naissances, les comportements familiaux. Mais le paradoxe iranien est immense. Car ce discours nataliste intervient dans un pays traversé par les sanctions économiques, les tensions sociales, le désenchantement d’une partie de la jeunesse et une guerre régionale permanente. L’État demande davantage d’enfants à une population qui vit déjà sous forte pression matérielle et psychologique. D’où une question vertigineuse : la naissance devient-elle ici un acte de vie… ou un acte politique ?

L’Iran semble répondre que les deux sont désormais indissociables. Face à un Occident vieillissant, marqué par la baisse démographique et la crise du sens collectif, Téhéran veut apparaître comme une civilisation encore capable de produire du futur. Le conflit avec les États-Unis prend alors une dimension philosophique profonde : il oppose non seulement deux puissances géopolitiques, mais deux conceptions du monde. D’un côté, une modernité individualiste centrée sur le désir personnel ; de l’autre, une vision civilisationnelle où l’individu reste intégré à une mission historique collective.
Ainsi, dans le discours iranien, chaque naissance devient presque un acte de résistance historique. Nietzsche écrivait que les États rêvent secrètement d’éternité. Ibn Khaldoun, lui, rappelait que les civilisations meurent lorsqu’elles perdent leur cohésion démographique et spirituelle. L’Iran contemporain semble hanté par cette intuition ancienne : survivre ne signifie pas seulement protéger ses frontières, mais continuer à produire des générations capables de porter le récit national. Et pendant que le guide suprême demeure invisible, presque spectral, la République islamique tente d’écrire son avenir non seulement avec des armes et des alliances… mais avec les berceaux eux-mêmes.
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