La Turquie au centre de la géopolitique mondiale

Par Zakia Laaroussi, Paris

La Turquie aujourd’hui n’est plus un simple État traversant l’Histoire ; elle est une Histoire entière traversant un État. Là-bas, aux confins du Bosphore, où l’écume de la mer Noire se mêle au souffle salé de la Méditerranée, Istanbul apparaît comme une cité échappée d’un songe grec antique ou d’un manuscrit arabe consumé dont subsisteraient encore l’odeur de l’encre et la poussière des siècles.
Une ville qui, lorsqu’elle avance sur les eaux, entraîne derrière elle les empires, et lorsqu’elle frémit, fait trembler les cartes du monde.

Ce qui se joue aujourd’hui en Turquie n’est ni une querelle partisane ni une crise institutionnelle ordinaire ; c’est une fracture profonde dans l’âme même de la République. Le pays semble se tenir devant deux miroirs opposés : l’un reflète le visage de Mustafa Kemal Atatürk, cette République sévère qui voulut arracher l’Orient du corps anatolien pour l’habiller des habits de l’Europe ; l’autre reflète l’ombre persistante du vieux sultanat, avec ses coupoles, ses minarets et sa nostalgie impériale d’un temps où les frontières se mesuraient au galop des chevaux plutôt qu’aux résolutions internationales.

Depuis l’arrestation de Ekrem İmamoğlu et la mise sous pression du Republican People’s Party, la Turquie est entrée dans une phase nouvelle de métamorphose politique. La politique n’y est plus un simple affrontement électoral : elle est devenue une lutte pour définir la nature même de l’État. La Turquie demeurera-t-elle l’enfant stratégique de l’Occident atlantique, ou redeviendra-t-elle l’héritière ambiguë d’un empire qui refuse de mourir ?

Hérodote écrivait déjà que « lorsque l’Anatolie tremble, les continents vacillent ».
Comme si le père grec de l’Histoire entrevoyait, à travers les siècles, cette scène contemporaine :
des tribunaux capables de renverser l’équilibre politique, des rues traversées par la colère et la peur, des marchés financiers oscillant comme des lanternes dans le vent.

Dans l’imaginaire arabe ancien, l’Anatolie demeurait un territoire de fascination et de vertige.
Les géographes médiévaux la nommaient « le grand seuil » entre l’Islam et Byzance, tandis que les mystiques y voyaient le lieu où la mer rencontre le destin. La Turquie fut toujours davantage qu’un territoire : un passage, une frontière mouvante entre les civilisations, une cicatrice géographique reliant l’Asie à l’Europe.

Aujourd’hui, l’Occident ne redoute pas seulement la puissance turque ; il redoute son ambiguïté.
Car Ankara, membre de NATO, agit parfois comme une puissance affranchie aussi bien de l’Est que de l’Ouest. Elle négocie avec l’Europe à travers la question migratoire, contrôle les détroits de la mer Noire comme un gardien antique des portes maritimes, et avance au Moyen-Orient avec l’assurance silencieuse d’une mémoire impériale jamais totalement éteinte.

Ainsi, ce qui se déroule à Istanbul et à Ankara dépasse largement les frontières turques. Il s’agit d’un épisode majeur dans la recomposition du monde après l’effondrement du Moyen-Orient contemporain : les guerres syriennes, les ruines irakiennes, la fragmentation libyenne et les cendres du printemps arabe ont poussé la Turquie à redéfinir sa propre identité politique et géopolitique.

Et lorsque tombe la nuit sur Istanbul, que les minarets s’élèvent comme des lances d’argent plantées dans le ciel noir, la Turquie cesse d’apparaître comme une simple république moderne. Elle devient une créature mythologique : moitié byzantine, hantée par les cloches et les mosaïques, moitié ottomane, portant encore dans ses veines le fracas des conquêtes et les tambours des armées impériales. Voilà la Turquie du 21 ème siècle : un pays suspendu entre mémoire et avenir, entre empire et république, entre Orient et Occident, tandis que le monde entier observe le Bosphore comme on contemple une porte secrète derrière laquelle pourraient se dessiner les cartes du siècle à venir.

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