Par Zakia Laaroussi, Paris
À première vue, aucun lien évident n’existe entre des moustiques stériles relâchés à Toulouse, les tensions autour de Iran, la guerre menée par Vladimir Putin en Ukraine ou encore le retour brutal de Donald Trump dans le paysage mondial. Et pourtant, une même logique traverse ces phénomènes :
le pouvoir moderne ne cherche plus seulement à détruire ses adversaires ; il cherche à empêcher leur capacité de reproduction historique.
Le moustique stérile devient alors une métaphore géopolitique absolue. Car les grandes puissances contemporaines ont compris qu’il est souvent plus efficace d’épuiser un ennemi que de l’anéantir frontalement. On ne supprime plus uniquement les corps ; on neutralise les futurs. Les sanctions imposées à l’Iran illustrent parfaitement cette mutation. L’objectif n’est pas seulement économique. Il s’agit d’affaiblir la capacité iranienne à produire du temps, du développement, de l’influence et de la continuité stratégique.
Les sanctions deviennent ainsi des instruments d’infertilité géopolitique. Même logique concernant la Russie. La guerre en Ukraine dépasse largement la question territoriale. Derrière les combats, l’Occident tente aussi d’épuiser durablement la capacité russe à redevenir une puissance impériale structurante. Chaque embargo, chaque restriction technologique, chaque attrition militaire vise moins la destruction immédiate que la limitation des possibilités futures de puissance. C’est exactement la logique du moustique stérile : empêcher la descendance.
Le 21 ème siècle invente ainsi une nouvelle forme de violence globale : une violence qui agit sur les capacités de continuité plutôt que sur l’élimination directe. Même Donald Trump incarne cette angoisse civilisationnelle. Son discours obsessionnel sur les frontières, les industries nationales, les taxes douanières ou le déclin américain révèle une peur fondamentale : celle d’une Amérique qui doute désormais de sa propre capacité à reproduire durablement son hégémonie.

Le trumpisme est aussi une politique de la fertilité impériale. L’époque entière semble fonctionner selon cette logique biologique cachée : Qui pourra encore croître ? Qui devra être contenu ? Qui devra être épuisé avant de devenir dominant ? Le plus troublant est que cette logique se déploie désormais partout : dans les guerres, les technologies, les flux énergétiques, les semi-conducteurs, les monnaies, les données numériques et même les politiques climatiques.
Nous sommes entrés dans l’ère de la gouvernance moléculaire du monde. Autrefois, les empires écrasaient les villes par les bombes. Aujourd’hui, ils préfèrent souvent les stratégies longues : sanctions, dettes, épuisement démographique, fragmentation sociale, guerres interminables. Une violence plus froide. Plus scientifique. Plus propre.
Le moustique stérile relâché dans un cimetière toulousain devient alors une image saisissante de notre temps : une civilisation persuadée que la meilleure manière de contrôler le vivant consiste à agir sur sa capacité à se reproduire. Le biologique rejoint ici le géopolitique. Et peut-être que l’histoire retiendra cette époque comme celle où les grandes puissances cessèrent progressivement de vouloir tuer leurs adversaires pour préférer quelque chose de bien plus sophistiqué : les rendre incapables de produire l’avenir.
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