Le Sahel face au séparatisme et au chaos

Par Marco Baratto، politologue- Italie

Alors que le concert des nations continue de fixer son regard, presque exclusivement, sur les théâtres ukrainien ou persique, une autre crise, plus silencieuse mais non moins dévastatrice, laboure en profondeur l’Afrique du Nord et le Sahel. Cette région constitue pourtant l’une des charnières majeures de la sécurité euro-méditerranéenne. S’y entremêlent, dans un enchevêtrement mortifère, le terrorisme djihadiste, les trafics illicites, les rivalités géopolitiques, la fragilité des États et des pulsions séparatistes qui menacent d’achever de déséquilibrer une zone déjà soumise à d’intenses pressions.

Parmi les foyers les plus emblématiques de cette déstabilisation figure le Mali. À Bamako, le pouvoir se trouve confronté à un défi militaire et politique d’une redoutable complexité dans le septentrion du pays. Cette vaste étendue est le théâtre d’opérations du Front de libération de l’Azawad (FLA), né en 2024 de la fusion de plusieurs mouvements indépendantistes historiques, dont le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). La proclamation du FLA est sans ambages : obtenir une large autonomie, voire l’indépendance pure et simple, pour l’Azawad, territoire qui couvre la majeure partie du Nord malien. Mais l’enjeu dépasse de loin la seule intégrité territoriale du Mali. C’est la stabilité même du Sahel qui se joue dans ces sables mouvants. Dans une contrée déjà rongée par les organisations djihadistes, l’ouverture d’un nouveau front séparatiste ne peut qu’affaiblir davantage des institutions étatiques chancelantes et créer de nouveaux abysses d’instabilité. L’histoire récente l’enseigne avec une cruelle clarté : l’effondrement de l’autorité centrale est l’aubaine des groupes armés, des réseaux criminels et des entreprises terroristes.

Ce qui inspire une inquiétude particulière, c’est la sinistre intelligence nouée entre le FLA et certaines factions djihadistes actives sur le terrain. Si leurs fins politiques ne coïncident pas parfaitement, une convergence tactique s’est néanmoins établie, permettant de coordonner leurs coups contre l’armée malienne et les forces qui prêtent main-forte au gouvernement de Bamako – au premier rang desquelles figurent les contingents et conseillers militaires russes déployés pour épauler les autorités maliennes. Les offensives menées ces dernières années ont amplement démontré la capacité des rebelles à infliger de sérieux revers aux troupes gouvernementales, plaçant la junte militaire aux commandes du pays sous une pression constante. Ces opérations ont également mis en lumière, s’il en était besoin, l’extrême difficulté à stabiliser militairement une région aussi vaste, aussi démunie sur le plan des infrastructures et aussi fragmentée sur le plan ethnique.

Face à cette situation, soutenir le Mali et les autres nations membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) ne saurait se réduire à un simple calcul politique conjoncturel. C’est une question de principe, intimement liée à la défense de l’unité nationale des États africains. Le séparatisme, quelles que soient les justifications invoquées, risque d’ouvrir une ère de morcellement dans une zone déjà saturée de tensions. Les conséquences d’une éventuelle désintégration territoriale du Mali ne demeureraient pas prisonnières de ses frontières. Le Niger, le Burkina Faso, et d’autres pays de la région pourraient être exposés à des dynamiques similaires, avec des effets déstabilisateurs en cascade sur l’ensemble du Sahel. La prolifération d’entités armées autonomes rendrait plus ardue encore la lutte antiterroriste et le contrôle des frontières, offrant un terrain de prédilection aux réseaux criminels transnationaux.

C’est également sous cet angle qu’il faut interpréter la détérioration des relations entre le Mali et l’Algérie. Pendant des décennies, Alger a joué un rôle central dans la médiation des crises du Nord malien. Mais ces dernières années, les liens se sont peu à peu distendus, puis fissurés. Les divergences sur la manière de gérer la question azawadienne, doublées d’appréciations stratégiques discordantes quant à la sécurité régionale, ont fait naître un climat de méfiance croissante. Saisir la complexité des intérêts en présence est ici indispensable. Dans le Sahel ne s’affrontent pas seulement des gouvernements et des mouvements rebelles. Puissances régionales, acteurs internationaux, organisations terroristes et intérêts économiques se superposent en un kaléidoscope d’une redoutable opacité. Dans ce contexte, toute érosion de l’autorité étatique se mue en avantage pour ceux qui prospèrent dans le vide du pouvoir.

Pour l’Europe, fermer les yeux sur ce qui se joue au Sahel constituerait une faute stratégique majeure. Les crises de cette région ont des répercussions directes sur le continent européen : flux migratoires irréguliers, terrorisme international, instabilité économique, sécurité énergétique. Croire que la sécurité de l’Europe se défend exclusivement sur ses frontières orientales, c’est méconnaître la dimension méditerranéenne et africaine, chaque jour plus décisive. Il ne s’agit nullement de minimiser d’autres  conflits, ni d’en nier la gravité. Il s’agit plutôt de reconnaître que la sécurité forme un système d’interdépendances, et que le Sahel représente l’une des principales lignes de fracture du XXIe siècle. Une stratégie efficace devrait viser le renforcement des institutions étatiques, la coopération régionale, le développement économique et la lutte déterminée contre les organisations armées qui menacent la stabilité de la zone.

En ce temps marqué par les guerres et les tensions internationales, la priorité devrait être de favoriser l’unité des États et la sécurité des populations. La fragmentation territoriale et le séparatisme ne peuvent qu’aggraver des maux déjà immenses. C’est pourquoi le soutien aux efforts de stabilisation du Mali et de ses partenaires régionaux apparaît comme une composante essentielle d’une lutte plus vaste pour la sécurité du Méditerranée et de l’Europe. La liberté et la sécurité européennes ne se défendent pas seulement dans les capitales du Vieux Continent ou sur les champs de bataille de l’Est, comme on tente trop souvent de nous le faire croire. Elles se défendent aussi dans le Nord de l’Afrique et dans le Sahel, où se joue une partie décisive pour l’avenir de la stabilité régionale et internationale.

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