Quand l’Afrique parle au féminin à Rabat

Par Zakia Laaroussi, Paris

À Rabat, il ne s’agissait pas simplement d’un sommet supplémentaire inscrit dans l’agenda diplomatique africain. Quelque chose de plus subtil, de plus profond, traversait les couloirs de l’Université Mohammed V. L’Afrique semblait reprendre la parole. Mieux encore : elle semblait parler au féminin. Non pas comme un symbole décoratif destiné à illustrer les discours institutionnels, mais comme une force intellectuelle, économique et politique capable de redéfinir les équilibres du continent. Pourtant, derrière les thèmes du leadership féminin, de l’innovation et de la transformation numérique, une interrogation plus vertigineuse se dessinait : Dans quelle langue l’Afrique écrira-t-elle son avenir ? Et, plus précisément pour le Maroc : Quelle place la Francophonie peut-elle encore occuper dans un monde dont les centres de gravité linguistiques et géopolitiques se déplacent rapidement ?

Au Maroc, la langue française ne peut être réduite à une simple survivance coloniale. Elle est devenue au fil des décennies un instrument de savoir, de diplomatie, de création et d’ouverture internationale. Mais l’intelligence politique consiste précisément à distinguer l’outil de la dépendance. La question essentielle n’est donc pas de savoir si la Francophonie doit disparaître. La véritable question est ailleurs : Comment transformer la Francophonie en levier de souveraineté plutôt qu’en espace de confort intellectuel ?

Dans un monde dominé par l’intelligence artificielle, les technologies émergentes et les nouvelles puissances économiques, le plurilinguisme devient une nécessité stratégique. Le Maroc semble l’avoir compris mieux que beaucoup d’autres. Rabat apparaît aujourd’hui comme une figure féminine de la géopolitique africaine. Une cité qui ne choisit pas entre ses appartenances. Africaine par son histoire. Méditerranéenne par son ouverture. Arabe par sa culture. Universelle par son ambition. Cette singularité confère au Maroc une position rare : celle d’un médiateur naturel entre plusieurs espaces civilisationnels.

Le Sommet de l’Africanité n’est donc pas seulement un événement académique. Il constitue un marqueur politique révélant l’émergence d’une Afrique qui souhaite dialoguer avec le monde sans renoncer à elle-même. Le vocabulaire du « leadership féminin » paraît parfois insuffisant. Comme si les femmes devaient encore prouver leur légitimité. Or l’histoire africaine raconte tout autre chose. Des marchés populaires aux universités, des exploitations agricoles aux entreprises innovantes, les femmes ont toujours été les architectes silencieuses des équilibres sociaux. Un proverbe marocain affirme : « Une maison sans femme est une tente sans piquet. » Mais la femme africaine contemporaine ne veut plus seulement soutenir la structure. Elle aspire à définir la direction du voyage.

L’Afrique du 21 ème siècle se trouve à la rencontre de deux patrimoines. Celui de la mémoire. Et celui de l’innovation. Les proverbes transmis de génération en génération côtoient désormais les algorithmes. Les récits ancestraux rencontrent l’intelligence artificielle. La question fondamentale devient alors : Comment moderniser sans s’effacer ? Comment innover sans perdre son âme ? Cette interrogation dépasse les frontières du continent. Elle concerne l’humanité tout entière.

Pendant longtemps, l’Afrique fut pensée comme la périphérie des grands récits mondiaux. Aujourd’hui, cette représentation vacille. La jeunesse africaine, son dynamisme démographique, ses ressources humaines et son potentiel d’innovation en font l’un des principaux laboratoires du futur. Le défi consiste désormais à transformer cette énergie en puissance intellectuelle, économique et technologique. Et cette transformation ne pourra se faire sans les femmes. Car aucun projet de civilisation ne peut prospérer durablement en marginalisant la moitié de ses forces vives.

Peut-être que le véritable message de ce sommet ne réside pas dans les déclarations officielles. Peut-être se trouve-t-il dans ce qu’il symbolise. Une Afrique qui cesse de se définir à travers le regard des autres. Un Maroc qui assume pleinement sa profondeur africaine tout en cultivant sa pluralité linguistique et culturelle. Et des femmes qui ne demandent plus la permission d’entrer dans l’histoire, mais qui commencent à en écrire les prochains chapitres. Comme le dit un proverbe marocain : « Celui qui n’a pas de racines n’a pas d’avenir. » L’Afrique de demain ne naîtra donc ni de l’oubli ni de la rupture. Elle naîtra de cette alchimie rare où la mémoire devient élan, et où l’identité se transforme en horizon.

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