Par zakia Laaroussi, Paris
Certaines lettres ne sont pas écrites avec de l’encre mais avec des siècles. Derrière les mots d’un courrier raciste adressé à des députés noirs se cachent des couches entières d’histoire, de domination, de peur et d’imaginaire colonial. L’affaire dépasse largement le cadre d’une simple injure. Elle agit comme une fissure dans le vernis de la modernité démocratique. Car le paradoxe de notre époque est saisissant : jamais les sociétés n’ont autant proclamé leur attachement à l’égalité, et jamais elles n’ont été confrontées à autant de résurgences de discours identitaires, raciaux et exclusionnaires.

L’utilisation d’images issues de Tintin au Congo n’est pas anodine. Elle convoque tout un univers symbolique forgé à l’époque coloniale, lorsque l’Africain était fréquemment représenté comme un être inférieur, infantile ou semi-humain. La violence de ces représentations ne réside pas seulement dans l’insulte. Elle réside dans leur fonction historique : justifier l’inégalité en la présentant comme naturelle. Il serait confortable de réduire le racisme à un phénomène occidental. Pourtant, l’histoire de l’humanité raconte une vérité plus dérangeante.

Toutes les civilisations ont produit leurs hiérarchies imaginaires. Les Grecs anciens opposaient souvent les Hellènes aux « barbares ». Certaines sociétés impériales ont considéré leurs voisins comme inférieurs par la langue, la religion ou l’origine. Le monde arabe, malgré son idéal spirituel d’égalité, n’a pas échappé aux stéréotypes ethniques ou raciaux présents dans certaines périodes historiques, dans certains récits ou dans certains usages sociaux. L’Inde, la Chine, l’Europe médiévale, l’Afrique précoloniale ou les Amériques ont connu, sous des formes diverses, des mécanismes comparables. Comme si l’humanité avait sans cesse réécrit la même fiction : « Nous sommes le centre ; les autres sont la périphérie. » Le racisme n’est donc pas l’exception de l’histoire. Il est l’une de ses tentations permanentes.
Le racisme prospère parce qu’il simplifie le monde. Comprendre un individu exige un effort. Comprendre une société exige davantage encore. Mais réduire des millions de personnes à une couleur de peau, une origine ou une religion dispense de penser. Le racisme est une économie de la complexité. Une paresse cognitive transformée en système de croyances. C’est pourquoi il réapparaît souvent dans les périodes d’incertitude. Lorsque les sociétés traversent des crises économiques, identitaires ou géopolitiques, la tentation surgit de désigner un responsable visible. Le bouc émissaire devient alors une réponse simple à des problèmes complexes.
L’histoire montre une constante troublante : aucune grande entreprise de domination n’a commencé par la violence physique. Elle a commencé par le langage. Avant d’être persécuté, l’autre est caricaturé. Avant d’être exclu, il est ridiculisé. Avant d’être privé de droits, il est présenté comme moins humain. L’animalisation est l’un des outils les plus anciens de cette mécanique. Elle prépare psychologiquement l’inacceptable. Derrière une image prétendument humoristique peut ainsi se cacher tout un héritage politique de déshumanisation. Pourquoi faut-il encore rappeler au XXIe siècle que la citoyenneté ne possède ni couleur ni origine ? Pourquoi certains individus supportent-ils plus facilement la diversité abstraite que l’égalité concrète ?

Comment expliquer que des démocraties avancées demeurent vulnérables aux vieux réflexes de hiérarchisation raciale ? Et surtout : Combien de préjugés continuons-nous à transmettre sans nous en apercevoir, à travers les plaisanteries, les proverbes, les récits familiaux ou les représentations culturelles ? Le racisme habite souvent les mots avant d’habiter les lois. Cette affaire concerne certes des élus visés par une attaque raciste. Mais elle concerne plus profondément l’idée même de démocratie. Car lorsqu’un représentant élu est réduit à sa couleur de peau, c’est le principe de l’égalité civique qui est attaqué. La réponse judiciaire est nécessaire. Mais elle ne saurait suffire.
La lutte contre le racisme est aussi un combat culturel, éducatif et philosophique. Elle exige un travail critique sur les héritages historiques, les imaginaires collectifs et les formes discrètes de déshumanisation qui continuent de circuler dans nos sociétés. La question fondamentale n’est pas seulement : qui a écrit ce courrier ? La question est : Quelle mémoire, quelle culture politique, quelles représentations du monde rendent encore possible son existence ? Le racisme n’humilie pas seulement ses victimes. Il affaiblit la société qui le tolère. Et chaque fois qu’une démocratie protège la dignité humaine contre la haine, elle ne défend pas seulement une minorité. Elle défend sa propre promesse.
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