Parfois, les nations se racontent à travers de grands projets, des infrastructures monumentales ou des chiffres impressionnants. D’autres fois, elles se révèlent dans un simple mot. « Marhaba ». Un mot léger, presque familier. Quelques syllabes qui promettent l’accueil, la chaleur, l’ouverture des bras et des cœurs. Un mot qui évoque la générosité ancestrale des maisons marocaines où l’étranger était reçu comme un proche et où l’absence renforçait la valeur du retour.
Pourtant, à mesure que les années passent, un malaise discret s’installe parmi de nombreux Marocains du monde. Un malaise qui ne s’exprime ni dans les statistiques officielles ni dans les communiqués institutionnels. Il s’exprime dans les conversations familiales, sur les aires d’autoroute, dans les files d’attente des ports et dans les soupirs de ceux qui parcourent des milliers de kilomètres pour retrouver leur terre. Car une question se fait désormais entendre : Peut-on encore parler de « Marhaba » lorsque ceux auxquels s’adresse ce mot ont parfois le sentiment d’être devenus des visiteurs dans leur propre pays ?
L’opération Marhaba est une prouesse logistique incontestable. Chaque été, elle orchestre le déplacement de millions de personnes entre l’Europe et le Maroc. Les ferries se succèdent, les ports s’adaptent, les administrations se mobilisent, les dispositifs de sécurité se perfectionnent. Mais une civilisation ne se mesure pas uniquement à sa capacité de déplacer les corps. Elle se mesure aussi à sa capacité d’accueillir les âmes. Or c’est précisément là que se situe la fracture silencieuse.

Le Marocain de l’étranger n’attend pas seulement que les barrières s’ouvrent rapidement ou que les formalités douanières soient fluides. Il espère retrouver une forme de reconnaissance intime. Il souhaite ressentir que son retour constitue autre chose qu’un épisode saisonnier dans le calendrier économique national. Il aspire à retrouver une maison. Pas un marché. Pourtant, combien d’entre eux racontent chaque année la même histoire ? Des prix qui s’envolent dès le début de l’été. Des locations qui deviennent inaccessibles. Des services dont les tarifs semblent varier selon l’origine de la plaque d’immatriculation. Des restaurateurs qui voient parfois dans le voyageur revenu d’Europe davantage un portefeuille qu’un compatriote.
Le paradoxe est cruel. On appelle ces femmes et ces hommes « les enfants du pays » tout en leur faisant parfois comprendre qu’ils sont surtout les clients de la saison. À force, le mot « Marhaba » finit par produire un étrange effet : il résonne encore, mais il convainc moins. Comme ces formules de politesse que l’on répète mécaniquement jusqu’à ce qu’elles perdent leur substance. Mais la question essentielle dépasse largement celle des prix. Le véritable défi est culturel. Car les ports, les ferries et les autoroutes permettent le retour des parents. Seule la culture permet le retour des enfants. Voilà l’enjeu dont on parle trop peu.
Des milliers de jeunes Marocains nés à Paris, Bruxelles, Rotterdam, Montréal ou Milan grandissent entre plusieurs mondes. Ils portent un nom marocain mais vivent dans un univers culturel façonné par leurs pays de résidence. Ils ne demandent pas des privilèges. Ils demandent des repères. Des lieux où apprendre l’arabe. Des espaces où découvrir l’histoire du Maroc. Des centres culturels capables de transmettre ce qui ne voyage pas dans les valises : la mémoire collective. Car une identité ne se transmet pas automatiquement. Elle se cultive. Elle s’entretient. Elle s’enseigne.
Lorsqu’un responsable explique que la culture des Marocains du monde ne relève pas juridiquement de son département ministériel, il prononce sans le vouloir une phrase qui résume l’une des grandes faiblesses contemporaines de l’action publique. L’administration raisonne en compétences. Les peuples vivent en appartenances. La bureaucratie découpe. La mémoire rassemble. Pour une famille marocaine installée à l’étranger, peu importe le ministère compétent. Ce qui importe est de savoir qui assume réellement la responsabilité de maintenir vivant le lien entre le pays et ses enfants. L’histoire enseigne pourtant une leçon constante : les nations qui négligent leur diaspora finissent par perdre bien davantage que des transferts financiers. Elles perdent une partie de leur influence, de leur rayonnement et parfois de leur propre continuité culturelle. Ibn Khaldoun écrivait que les sociétés se maintiennent grâce au sentiment d’appartenance qui unit leurs membres.

Aujourd’hui, cette solidarité ne repose plus sur la tribu ou le clan. Elle repose sur une culture partagée. Sur une langue transmise. Sur des récits communs. Sur la capacité d’un enfant né loin du pays à continuer de dire « nous » lorsqu’il parle du Maroc. C’est pourquoi la question des centres culturels à l’étranger n’est ni secondaire ni folklorique. Elle est stratégique. Peut-être même existentielle. Car l’avenir des relations entre le Maroc et sa diaspora ne se joue pas seulement dans les ports d’Algésiras ou de Tanger Med. Il se joue dans une salle de classe à Bruxelles. Dans une bibliothèque à Marseille. Dans une association à Amsterdam. Dans le regard d’un adolescent qui hésite entre plusieurs appartenances et cherche encore le fil qui le relie à ses origines. Alors oui, il est légitime d’organiser l’accueil. Il est nécessaire de fluidifier les traversées.
Il est utile d’améliorer les infrastructures. Mais le véritable « Marhaba » commence ailleurs. Il commence lorsqu’un pays cesse de considérer ses expatriés comme une réalité estivale et les reconnaît comme une composante permanente de son destin collectif. Le jour où cette évidence inspirera les politiques publiques, le mot retrouvera toute sa force. Et « Marhaba » ne sera plus seulement une opération. Il redeviendra une promesse. Une promesse tenue.
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