du plaidoyer à l’accomplissement

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe des conflits qui se disputent des territoires, et d’autres qui se disputent le sens même de l’Histoire. Le Sahara marocain appartient désormais à cette seconde catégorie. Ce qui se joue aujourd’hui ne relève plus seulement d’une querelle diplomatique héritée du siècle dernier ; c’est une confrontation entre deux visions du monde, entre une lecture figée du passé et une compréhension dynamique des réalités qui façonnent le 21 ème siècle. Les nations les plus lucides savent que le temps est le véritable juge des causes humaines. Il use les slogans, dévore les dogmes, érode les certitudes et finit toujours par soumettre les récits idéologiques à l’épreuve des faits. C’est précisément ce qui est en train de se produire autour de la question du Sahara.

Pendant des décennies, certains ont voulu enfermer ce dossier dans les catégories mentales d’un monde qui n’existe plus. Les vieux réflexes de la guerre froide, les grilles de lecture héritées des années soixante-dix, les mythologies révolutionnaires d’une époque révolue ont longtemps servi de boussole à des analyses incapables de percevoir les transformations profondes du paysage international. Mais l’Histoire est une force impatiente. Elle n’attend jamais ceux qui refusent d’avancer avec elle. Le monde contemporain ne se structure plus autour des affrontements idéologiques d’hier. Il s’organise autour des impératifs de stabilité, des flux commerciaux, de la sécurité énergétique, des corridors maritimes, de la lutte contre les menaces transnationales et de la capacité des États à produire du développement durable. Sous ce regard nouveau, le Sahara n’apparaît plus comme une périphérie désertique perdue aux confins de l’Atlantique. Il devient un espace stratégique où se rencontrent l’Europe, l’Afrique, l’océan Atlantique et les immenses promesses du Sahel.

C’est là que réside la profondeur du changement. Car les grandes mutations géopolitiques ne commencent jamais dans les discours. Elles commencent dans les perceptions. Lorsqu’un nombre croissant de puissances internationales considère aujourd’hui l’initiative marocaine d’autonomie comme la base la plus crédible d’un règlement durable, ce n’est pas le fruit d’un hasard diplomatique ni d’une quelconque faveur politique. C’est la conséquence logique d’une réalité qui s’est progressivement imposée. La diplomatie mondiale, contrairement aux passions militantes, ne récompense pas les nostalgies. Elle privilégie les solutions qui fonctionnent. Et le Maroc a compris avant beaucoup d’autres que les conflits contemporains ne se gagnent plus uniquement par la force des arguments juridiques. Ils se gagnent par la capacité à construire une vision.

L’une des évolutions les plus remarquables de la position marocaine réside précisément dans cette transition discrète mais fondamentale : le Royaume est passé du temps du plaidoyer au temps de l’accomplissement. Il ne cherche plus simplement à convaincre. Il montre. Il n’argumente plus seulement. Il réalise. Cette différence est immense. Les États qui doutent de leur trajectoire consacrent leur énergie à justifier leurs choix. Les États qui ont confiance dans leur destin investissent leur énergie à bâtir l’avenir. Le Sahara marocain est devenu l’un des laboratoires les plus éloquents de cette philosophie. Les infrastructures y surgissent là où certains ne voyaient autrefois que des étendues de sable. Les investissements y dessinent de nouvelles centralités économiques. Les projets énergétiques y annoncent déjà les équilibres de demain. Les ports, les routes, les zones industrielles et les plateformes logistiques transforment progressivement ce territoire en un carrefour stratégique entre les continents.

Une vérité élémentaire de la géopolitique mérite ici d’être rappelée : les cartes ne changent pas seulement sous l’effet des traités ; elles changent également sous l’effet des projets. L’Histoire n’est jamais écrite uniquement par ceux qui revendiquent. Elle l’est surtout par ceux qui construisent. Dans cette perspective, Dakhla apparaît moins comme une ville du sud que comme l’une des portes d’entrée du futur africain. Elle symbolise une ambition qui dépasse largement les frontières du dossier saharien. Elle incarne la volonté de faire du Maroc un trait d’union entre les espaces atlantiques, africains et méditerranéens. C’est pourquoi la question du Sahara ne peut plus être réduite à un simple différend territorial. Elle est devenue un enjeu de stabilité régionale. Un enjeu de sécurité collective. Un enjeu de développement continental. Un enjeu de projection stratégique.

À l’heure où le Sahel affronte des turbulences sans précédent, où les organisations terroristes cherchent à exploiter les fragilités étatiques, où les réseaux criminels prospèrent sur les zones grises de la gouvernance, la recherche d’une solution réaliste n’est plus seulement une nécessité politique ; elle devient une exigence géostratégique. Le véritable réalisme ne consiste pas à prolonger indéfiniment les blocages. Il consiste à créer les conditions de leur dépassement. C’est précisément dans cette logique que s’inscrit la proposition marocaine. Elle ne repose ni sur la logique du vainqueur ni sur celle du vaincu. Elle cherche à substituer à la confrontation permanente une architecture politique capable d’assurer simultanément la souveraineté, la stabilité et la dignité.

Peu de dossiers internationaux offrent aujourd’hui une convergence aussi nette entre le pragmatisme diplomatique, les impératifs sécuritaires et les dynamiques de développement. Et c’est peut-être là que se trouve la clé du moment historique actuel. Car au fond, les nations ne deviennent pas influentes parce qu’elles imposent leurs récits au monde. Elles le deviennent lorsque leurs récits finissent par épouser les réalités que le monde lui-même observe. Le Sahara marocain semble être entré dans cette phase singulière où le réel parle désormais avec une force que les controverses peinent à contredire. Les grandes causes ne triomphent pas lorsqu’elles réduisent leurs adversaires au silence. Elles triomphent lorsque le temps lui-même commence à parler en leur faveur. Et il est des moments dans l’histoire où le temps devient le plus puissant des diplomates. Aujourd’hui, sur les rivages atlantiques du Sud marocain, c’est précisément ce diplomate silencieux qui paraît être à l’œuvre.

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