Fatima Ezzahra El Mansouri : au-delà du symbole, l’épreuve de la responsabilité gouvernementale

Soukaina Regragui

Membre fondatrice de l’Union de l’Action Féministe (UAF)

Écrivaine, auteure de l’essai « Royaume du Maroc. Une démocratie à l’épreuve »

Sans un engagement personnel de chacun, aucun acquis ne peut être durablement préservé ni appelé à évoluer. Il faut parfois commencer par se changer soi-même pour contribuer à faire changer les choses. C’est une condition essentielle de toute évolution. L’État a des droits et des devoirs. Les citoyens ont eux aussi des  droits, mais également des devoirs. La démocratie participative ne peut se consolider sans une citoyenneté active, consciente de ses responsabilités comme de ses droits. C’est en plaçant le citoyen au cœur des institutions que se renforcent la confiance, la participation et le sentiment d’appartenance à la chose publique.

Le Maroc a connu, au fil des décennies, des évolutions politiques, sociales, économiques et environnementales importantes. Ces avancées ne sont pourtant pas toujours suffisamment mises en valeur ni expliquées de manière à établir la confiance, à associer les citoyens aux processus de changement et à favoriser leur engagement. Avancer suppose aussi de ne pas s’enfermer dans l’autodénigrement ou la rancœur. Il faut regarder les réalités du pays avec lucidité, reconnaître les acquis comme les insuffisances et inscrire les transformations dans une trajectoire nationale propre.

La citoyenneté au cœur de la démocratie

La démocratie se construit lorsque le citoyen est placé au cœur des institutions. Les libertés se consolident lorsque les droits sont effectivement protégés et que les responsabilités sont clairement assumées. Les responsables politiques et les gouvernements ne peuvent affronter durablement le pessimisme social sans regarder les réalités auxquelles les citoyens sont confrontés. Les perceptions exprimées dans l’espace public méritent d’être entendues et, surtout, étudiées avec sérieux afin d’en mesurer les causes et les contours. Avancer, c’est nécessairement rétablir la confiance : confiance des citoyens envers les institutions, confiance entre gouvernants et gouvernés, entre élus et électeurs. C’est aussi permettre à chaque citoyenne et à chaque citoyen de considérer qu’il participe à son propre devenir.

La volonté des électeurs

À l’épreuve des urnes, le Maroc poursuit une expérience démocratique engagée depuis l’indépendance, avec ses acquis, ses interrogations, ses réussites, ses retards, ses rendez-vous manqués et ses avancées. La démocratie électorale ne peut toutefois être réduite au seul moment du scrutin. Toutes les pratiques qui portent atteinte à la liberté du choix citoyen doivent être condamnées. Les progrès démocratiques ne prennent leur pleine signification que lorsque la volonté des électeurs est respectée dans le cadre des règles constitutionnelles et légales. Le Maroc a progressivement renforcé la transparence et l’encadrement de ses processus électoraux. Il appartient désormais aux acteurs politiques de préserver cette confiance.

Une nouvelle étape institutionnelle

Le 25 novembre 2011, le Maroc connaissait une nouvelle étape de son expérience politique avec l’arrivée du Parti de la Justice et du Développement (PJD) à la tête du Gouvernement. Quelques jours après l’annonce des résultats, les dispositions de la Constitution de 2011 relatives à la nomination du Chef du Gouvernement furent mises en œuvre. L’article 47 prévoit que le Roi  nomme le Chef du Gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants et au vu de leurs résultats.

Quinze ans plus tard, le 29 septembre 2026, une nouvelle étape est franchie avec la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du Gouvernement, après l’arrivée du Parti Authenticité et Modernité (PAM) en tête des élections législatives du 23 septembre. Cette nomination constitue une première dans l’histoire politique du Maroc depuis l’indépendance : une femme accède à la fonction de Cheffe du Gouvernement. La portée de cet événement est réelle. Mais elle ne doit pas enfermer la nouvelle Cheffe du Gouvernement dans une lecture exclusivement symbolique ou genrée.

Le Roi, Chef de l’État

Cette nouvelle étape doit être lue dans le cadre de la Constitution. Le Roi est le Chef de l’État. Il exerce les prérogatives que la Constitution lui confère et veille notamment au respect de la Constitution, à la protection du choix démocratique et au bon fonctionnement des institutions. Le Gouvernement, quant à lui, exerce le pouvoir exécutif sous la responsabilité de son Chef. Cette distinction est essentielle. Elle permet de comprendre la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri sans confusion entre la fonction royale et la responsabilité gouvernementale.

Le Roi, au-dessus de la compétition partisane, exerce ses attributions constitutionnelles. Les partis politiques concourent à l’expression de la volonté des électeurs et à l’organisation de la vie politique. Le Gouvernement assume, dans le cadre constitutionnel, la responsabilité de l’action gouvernementale. C’est dans cette articulation entre les institutions que doit être comprise la nouvelle étape ouverte le 29 septembre 2026.

La Cheffe du Gouvernement

Fatima Ezzahra El Mansouri est membre fondatrice du Parti Authenticité et Modernité. Elle a exercé différentes responsabilités politiques et publiques, notamment à Marrakech et au sein du Gouvernement. Son parcours comporte également des responsabilités partisanes importantes, notamment à la présidence du Conseil national du PAM et dans les instances dirigeantes du parti. Son curriculum vitae témoigne d’une expérience territoriale, gouvernementale et politique. Mais une nouvelle séquence commence. La fonction de Cheffe du Gouvernement  implique désormais de transformer cette expérience en action gouvernementale, dans le respect de la Constitution, des institutions et des orientations nationales.

Au-delà du symbole

Une femme à la tête du Gouvernement constitue un événement historique. Mais l’histoire ne s’écrit pas seulement avec des symboles. La véritable portée de cette nomination se mesurera dans l’exercice de la responsabilité gouvernementale, dans les politiques publiques mises en œuvre et dans la capacité à répondre aux attentes des citoyens. Il ne serait pas juste de mesurer les capacités d’une Cheffe du Gouvernement à son seul genre. Les femmes n’ont plus à démontrer qu’elles sont capables d’assumer des responsabilités  publiques. Ce qui doit désormais être observé, ce sont les ambitions pour le pays, la qualité de l’action gouvernementale, la capacité de réforme et les résultats.

La compétence sans distinction de genre

La nomination d’une femme à la tête du Gouvernement rappelle une évidence : la compétence ne saurait être déterminée par le sexe. Les préjugés et les stigmatisations ne disparaissent pas instantanément. Ils reculent lorsque les femmes accèdent effectivement aux responsabilités et que leurs compétences sont évaluées selon les mêmes exigences que celles des hommes. Les débats qui apparaissent sur les réseaux sociaux autour de la compatibilité entre  responsabilité politique, statut de la femme et référentiel religieux témoignent de questions encore présentes dans la société. Ils méritent d’être abordés avec sérieux, sans instrumentalisation. Le Maroc dispose, dans ce domaine également, d’une expérience particulière.

Les femmes dans la vie publique

Le chemin parcouru par les femmes marocaines ne commence pas en 2026. Le défunt Roi Hassan II avait ouvert plusieurs espaces de responsabilité aux femmes. Dès les années 1990, des Marocaines furent nommées à des fonctions gouvernementales et à de hautes responsabilités nationales et internationales. Sous le Gouvernement d’alternance de  1998-1999, cette évolution s’inscrivait dans une transformation plus large de la participation des femmes à la vie publique. La représentation politique des femmes a également progressé à travers différents mécanismes de promotion de leur présence au Parlement. Ces évolutions répondaient en partie aux revendications portées par les associations féministes, qui considéraient la représentation réservée comme une étape vers la parité.

Un long chemin vers la parité

La parité demeure un objectif à consolider. La Constitution de 2011 a consacré des principes importants en matière d’égalité et de participation des femmes à la vie politique et publique. Elle a également prévu la création d’une autorité chargée de la parité et de la lutte  contre toutes les formes de discrimination. La réalisation de ces objectifs demeure un chantier. Le Maroc ne peut avancer durablement sur un seul pied. La participation pleine et entière des femmes à la vie publique constitue une condition de l’équilibre social et du développement du pays. La question concerne aussi bien l’espace public que l’espace privé. L’égalité politique ne peut être pleinement consolidée si les discriminations persistent dans la vie quotidienne.

La société civile et la démocratie

Les transformations politiques marocaines ne peuvent être comprises sans prendre en considération le rôle de la société civile. Depuis les années 1980, les associations féministes ont contribué à porter les revendications relatives aux droits des femmes, à l’égalité entre les femmes et les hommes et à la réforme des lois discriminatoires. La Constitution de 2011 a consacré une place importante à la société civile. Cette reconnaissance n’est pas anodine : elle inscrit la participation associative dans la dynamique institutionnelle du pays. La démocratie ne se limite donc pas aux institutions représentatives. Elle suppose également une société civile active, capable de proposer, de critiquer et de contribuer aux réformes.

Le rôle de l’Union de l’Action Féministe

L’Union de l’Action Féministe a joué un rôle particulier dans ce processus. En 1992, elle lançait la Campagne nationale pour les droits politiques et l’accès des femmes aux sphères de décision. La même année, l’UAF  lançait la Campagne d’un million de signatures pour le changement de la Moudawana, qui connut un retentissement important au Maroc comme au-delà de ses frontières. À travers son journal 8 Mars, l’organisation a également conservé une mémoire militante et documentaire de nombreuses années de mobilisation. Cette histoire mérite d’être rappelée au moment où une femme accède à la tête du Gouvernement. La nomination de 2026 s’inscrit dans une histoire plus longue de revendications, de réformes et de transformations.

Les droits politiques des femmes

Les femmes marocaines ont obtenu le droit de vote dès les premières élections du Maroc indépendant. Ce fut une étape importante dans  l’affirmation de leur citoyenneté politique. Depuis lors, la participation des femmes a progressé, même si la parité effective reste à réaliser. Le passage de la reconnaissance juridique à l’égalité réelle demeure un processus. La nomination d’une femme à la tête du Gouvernement représente une étape supplémentaire, mais elle ne saurait constituer à elle seule l’aboutissement de la question de l’égalité.

La réforme de la Moudawana

La nouvelle Cheffe du Gouvernement est également confrontée au chantier de la réforme de la Moudawana. Les propositions issues du processus de révision ont ouvert un débat important sur les droits des femmes, la famille et l’évolution de la société marocaine. Ce dossier demeure particulièrement sensible. Le Gouvernement, le Parlement, la société civile et les différentes institutions concernées auront à contribuer à son traitement dans le respect du cadre constitutionnel et des constantes du Royaume. La question est d’autant plus importante que plusieurs années se sont écoulées depuis la présentation des propositions de la commission chargée de ce chantier. La prochaine étape permettra de mesurer les orientations de la nouvelle majorité parlementaire et la capacité du Gouvernement à engager ce dossier.

La jeunesse et la participation citoyenne

Une autre question ne peut être écartée : celle de la jeunesse. Une partie importante de la  jeunesse demeure éloignée des structures traditionnelles de la vie politique. Pourtant, elle constitue une force de proposition indispensable à l’avenir du pays. L’enjeu est de répondre à ses attentes, de valoriser ses compétences et de lui permettre de participer davantage à la vie publique. Toute force de proposition contribue à la construction nationale. La démocratie a besoin des jeunes comme elle a besoin des femmes, de la société civile, des élus et de toutes les forces vives de la Nation.

Les attentes de la société

Le 29 septembre 2026 constitue un marqueur de la vie politique marocaine. Mais derrière la portée institutionnelle de cette nomination se trouvent des attentes très  concrètes : emploi, services publics, éducation, santé, développement territorial, pouvoir d’achat, justice sociale et perspectives pour la jeunesse. Ces attentes se sont exprimées dans l’espace public, sur les réseaux sociaux et à travers les comportements électoraux, y compris l’abstention et le vote de sanction. Il appartient désormais aux institutions d’en tirer les enseignements.

La confiance à reconstruire

Rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions est l’un des grands enjeux du nouveau mandat. Cette confiance concerne les relations entre gouvernants et gouvernés, entre élus et électeurs, mais aussi la crédibilité de la parole publique. Elle ne peut être restaurée par la communication  seule. Elle suppose des actes, de la transparence, une présence sur le terrain et une capacité à expliquer les choix publics. Le Gouvernement devra également tenir compte d’un nouvel espace politique : les réseaux sociaux, qui permettent aux citoyens de s’exprimer directement mais qui peuvent aussi favoriser les interprétations, les amalgames et les informations non vérifiées. La réponse institutionnelle doit être la clarté.

Les priorités du nouveau Gouvernement

Le Gouvernement conduit par Fatima Ezzahra El Mansouri ne peut être une simple reproduction du Gouvernement sortant sous un autre ordre partisan. La nouvelle majorité parlementaire devra répondre aux attentes exprimées par les  électeurs. Majorité et opposition partagent, chacune dans son rôle, une responsabilité dans le fonctionnement démocratique du Parlement. La Cheffe du Gouvernement devra, quant à elle, donner une orientation claire à son équipe et traduire les priorités nationales en politiques publiques. Le mandat gouvernemental est limité dans le temps. La responsabilité, elle, commence dès le premier jour.

Les cent premiers jours

Quels signaux donnera le Gouvernement conduit par Fatima Ezzahra El Mansouri durant ses cent premiers jours ?

La question est légitime. Ces premiers mois permettront d’observer les priorités, la méthode de travail, la communication gouvernementale et les premiers engagements. Il ne serait pas réaliste d’attendre d’un Gouvernement qu’il règle en cent jours des problèmes accumulés sur  plusieurs années. Mais il est légitime d’attendre de lui une méthode, des priorités et des décisions permettant de comprendre la direction qu’il entend donner à son mandat.

L’épreuve de l’action

Madame la Cheffe du Gouvernement, votre responsabilité est désormais engagée. Vous avez reçu la confiance nécessaire à l’exercice de cette haute fonction. Votre parcours territorial, gouvernemental et partisan constitue une expérience sur laquelle vous pouvez vous appuyer. Mais la nouvelle étape est celle de l’action. Les Marocaines et les Marocains, qu’ils aient voté ou non, attendent du Gouvernement qu’il réponde à leurs préoccupations et qu’il mette en œuvre les politiques publiques nécessaires au  développement du pays. Femme ou homme à la tête du Gouvernement, la responsabilité reste la même : servir l’intérêt général, respecter les institutions et rendre compte de l’action publique.

Servir l’intérêt général

Les constantes nationales demeurent au cœur de l’identité institutionnelle du Royaume : Allah, Al-Watan, Al-Malik. La monarchie occupe une place particulière dans le système constitutionnel marocain, compte tenu de ses dimensions historique, politique et religieuse. Les élus et les membres du Gouvernement exercent, pour leur part, des mandats déterminés par les institutions et par la durée constitutionnelle et légale de leurs fonctions. Cette distinction permet de comprendre la continuité de l’État et le caractère temporaire  des responsabilités électives et gouvernementales. Le Maroc dispose ainsi d’un cadre institutionnel dans lequel les différentes responsabilités doivent s’exercer chacune dans leur domaine.

Une nouvelle étape démocratique

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri constitue une nouvelle étape dans l’histoire politique du Maroc. Elle est historique parce qu’une femme accède à la tête du Gouvernement. Elle est politique parce qu’elle intervient à l’issue d’élections et dans le cadre des institutions constitutionnelles. Elle est également sociétale parce qu’elle intervient après plusieurs décennies de mobilisation des femmes marocaines et de la société civile pour une participation plus  importante aux responsabilités publiques. Il appartient désormais à la nouvelle Cheffe du Gouvernement de transformer cette étape en action.

La démocratie marocaine poursuivra sa trajectoire avec ses spécificités, ses acquis, ses débats et ses défis. Aucun acquis ne peut justifier l’immobilisme. Aucune réforme ne peut être durable sans confiance. Aucun Gouvernement ne peut réussir sans l’adhésion et la participation des citoyens. Le véritable enjeu des années à venir sera donc de consolider les institutions, de renforcer la confiance, de poursuivre les réformes et de donner à chaque citoyenne et à chaque citoyen une place réelle dans la construction de l’avenir du Royaume.

Le 29 septembre 2026 aura marqué une étape. Les actes du Gouvernement diront quelle place cette date occupera dans la continuité de  l’histoire institutionnelle et démocratique du Maroc.

2 thoughts on “Fatima Ezzahra El Mansouri : au-delà du symbole, l’épreuve de la responsabilité gouvernementale”

  1. Un article édifiant!
    Merci madame Regragui pour cette analyse aussi bien juste, mesurée et éclairante, qu’étayée par votre connaissance solide du chemin parcouru par notre pays sur la voie de la démocratie et votre engagement militant de longue date.

  2. Merci à Madame Soukaina Regragui pour cette analyse. Cet article prend le temps de replacer les questions abordées dans leur contexte historique et d’en éclairer les différentes dimensions. Un article qui invite à prendre du recul et à enrichir les échanges. Une réflexion à votre image, menée avec soin et portée par un engagement sincère.

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