Handicap: les villes leur étrange surdité

Par Zakia Laaroussi, Paris

Certaines tragédies ne se mesurent pas au nombre de victimes mais au nombre de questions qu’elles laissent derrière elles. La mort d’un homme aveugle tombé sur les voies du métro lyonnais n’est pas seulement un fait divers. C’est un événement qui interroge notre rapport à la ville, à la vulnérabilité et à la manière dont les sociétés modernes pensent l’inclusion.

À première vue, les faits semblent simples et terribles : un homme malvoyant ou aveugle n’aurait pas identifié la limite de sécurité matérialisée sur le quai et a chuté sur les voies. Mais derrière cet accident se cache une interrogation beaucoup plus vaste. Qu’est-ce qu’une ville véritablement moderne ? Est-ce une ville rapide ? Une ville connectée ? Une ville intelligente ? Ou une ville capable de protéger ceux qui disposent du moins de ressources physiques pour se protéger eux-mêmes ?

Cette question traverse toute l’histoire de la modernité. Nous avons construit des métros automatisés, des infrastructures sophistiquées, des systèmes numériques d’une complexité impressionnante. Pourtant, le critère ultime reste souvent beaucoup plus simple. Comment une personne aveugle traverse-t-elle la rue ? Comment une personne sourde reçoit-elle une alerte ? Comment une personne en fauteuil roulant utilise-t-elle les transports publics ?

La réponse à ces questions révèle souvent davantage sur une société que ses indicateurs économiques. L’accident de Lyon rappelle une vérité fondamentale : l’accessibilité n’est jamais un état définitivement acquis. Elle est un processus permanent. Même dans les pays les plus avancés, l’infrastructure ne supprime jamais totalement le risque. Les dispositifs techniques sont indispensables. Les bandes podotactiles, les annonces sonores, les normes de sécurité constituent des progrès considérables. Mais ils ne remplacent jamais totalement l’attention collective.

Une ville n’est pas seulement une machine. C’est aussi une culture du soin. La comparaison avec le Maroc est particulièrement éclairante. Ces dernières années, plusieurs villes marocaines ont réalisé des progrès importants en matière d’accessibilité. Des associations, des collectivités et des citoyens ont contribué à améliorer certaines infrastructures. Mais la réalité quotidienne demeure souvent difficile. Les trottoirs encombrés, les obstacles imprévus, les aménagements inachevés et les disparités territoriales compliquent encore fortement la mobilité autonome des personnes handicapées. Cette situation pose une question universelle. Le handicap réside-t-il dans la personne ? Ou dans l’environnement qui n’est pas conçu pour accueillir la diversité humaine ?

Les penseurs contemporains répondent de plus en plus par la seconde option. Le problème n’est pas seulement l’incapacité individuelle. Le problème est aussi l’incapacité collective à construire un environnement inclusif. Jorge Luis Borges, devenu aveugle, continuait à voir le monde à travers la littérature. Taha Hussein transforma la privation visuelle en puissance intellectuelle. Mais aucune société ne devrait exiger de ses citoyens qu’ils deviennent des héros pour simplement se déplacer. La dignité ne doit pas dépendre d’un effort extraordinaire. Elle doit être garantie par l’organisation ordinaire de la cité. C’est là que réside le véritable enjeu politique. Une démocratie ne se mesure pas uniquement à ses élections.

Une ville moderne ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures. Elles se mesurent à leur capacité à permettre aux plus vulnérables de vivre librement et en sécurité. La tragédie de Lyon doit donc être lue au-delà de l’émotion immédiate. Elle nous rappelle une leçon essentielle. La civilisation n’est pas ce que nous construisons autour de l’être humain. La civilisation est ce que nous faisons pour que l’être humain ne tombe pas à cause de ce que nous avons construit.

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