Ibn Rochd… le dernier veilleur du feu

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe dans l’histoire des hommes qui ne meurent jamais vraiment. Ils disparaissent comme disparaît une étoile derrière les nuages, mais leur lumière continue de voyager dans la nuit des siècles. Ibn Rochd – Averroès pour l’Occident – appartient à cette race tragique des penseurs que leur époque condamna afin que le futur puisse respirer. Cordoue l’avait vu naître parmi les jardins où l’eau récitait des vers silencieux aux pierres blanches des patios andalous.

Là-bas, sous les arches mauresques où l’ombre semblait méditer avec les hommes, naquit un esprit trop vaste pour les murailles de son temps. Juriste, médecin, philosophe, juge et lecteur incandescent d’Aristote, Ibn Rochd avançait dans l’histoire comme un homme portant une lampe au milieu d’un empire qui préférait les ténèbres rassurantes aux brûlures de la lucidité. Il croyait à une idée devenue aujourd’hui presque hérétique : la raison n’est pas l’ennemie de Dieu. Pour lui, penser était une forme supérieure de prière. Le doute n’était pas une fissure dans la foi, mais une porte vers une compréhension plus haute du sacré. Il écrivait dans Le Discours décisif : « La vérité ne saurait contredire la vérité. » Phrase simple, mais terrible. Phrase qui fit trembler les gardiens du dogme comme un vent d’hiver traverse les mausolées.

Car chaque époque produit ses inquisiteurs. Et le XIIe siècle musulman, déjà blessé par les fractures du pouvoir et les angoisses du déclin, avait besoin de certitudes plus que de lumière. Alors les juristes s’allièrent aux princes, les turbans se mêlèrent aux épées, et l’on accusa le philosophe d’avoir ouvert des fenêtres dans une maison bâtie pour rester fermée. Ses livres furent brûlés comme on brûle des miroirs trop honnêtes. Son nom devint suspect. Son intelligence fut traitée comme une maladie contagieuse.

L’Orient l’exila. L’Occident le couronna. Pendant qu’à Marrakech on recouvrait son tombeau de silence, Paris traduisait ses commentaires d’Aristote. Tandis que les mosquées dénonçaient le péril du raisonnement, les universités européennes faisaient d’Averroès “Le Commentateur”, celui qui rendit à l’Europe la mécanique perdue du questionnement. Il y a dans cette ironie toute la tragédie du monde arabe moderne : l’Occident construisit ses cathédrales intellectuelles avec les pierres rejetées par Cordoue.

Thomas d’Aquin dialogua avec lui comme on dialogue avec un prophète clandestin. Spinoza retrouva dans son souffle l’audace de penser Dieu hors de la peur. Même Dante, dans La Divine Comédie, plaça Averroès parmi les grands esprits du Limbe, comme si l’Europe chrétienne avait compris avant le monde musulman qu’un philosophe n’est pas un ennemi du ciel, mais un éclaireur. Mais imaginons un instant qu’Ibn Rochd revienne aujourd’hui. Imaginons-le marchant dans les avenues numériques de notre époque, traversant un monde où les écrans remplacent les bibliothèques, où les algorithmes décident de la vérité avant même que les hommes ne pensent. Que dirait-il face à cette civilisation du vacarme où l’émotion a remplacé la réflexion ?

Il verrait peut-être dans l’intelligence artificielle non une menace, mais une épreuve morale. Car Ibn Rochd savait que le danger ne réside jamais dans l’outil, mais dans la conscience de celui qui l’utilise. Il regarderait l’Occident avec admiration et inquiétude mêlées. Admiration pour sa puissance scientifique, son culte de la recherche, sa capacité à transformer le doute en moteur de civilisation. Mais inquiétude aussi devant une modernité devenue parfois machine sans âme, progrès sans transcendance, liberté sans sagesse.

Et puis il observerait Donald Trump. Trump… phénomène plus que président. Symptôme d’une époque où la politique ressemble à un théâtre d’instincts primaires, où le populisme devient une religion émotionnelle, et où les foules préfèrent le cri à l’argument. Ibn Rochd verrait probablement en Trump le triomphe de ce qu’il redoutait le plus : la victoire de la rhétorique sur la raison. Il reconnaîtrait dans le trumpisme une vieille maladie humaine que Platon décrivait déjà dans La République : lorsque la cité cesse d’aimer les sages, elle finit par adorer les démagogues. Car Trump n’est pas seulement un homme.
Il est un miroir tendu à une civilisation fatiguée.

Dans ses discours, Ibn Rochd entendrait sans doute l’écho des sophistes antiques, ces marchands de persuasion capables de flatter les peurs populaires pour conquérir le pouvoir. Il y verrait l’effondrement progressif du dialogue rationnel au profit du spectacle permanent. Mais le philosophe andalou ne s’arrêterait pas à l’Amérique. Il regarderait aussi le monde arabe et musulman avec une tristesse immense.

Il verrait des sociétés où l’on importe la technologie sans importer la culture critique qui l’a produite. Des nations qui achètent des satellites mais craignent encore les livres. Des peuples connectés à la planète entière mais parfois enfermés dans des lectures figées du passé. Alors il répéterait peut-être encore : « Le texte sacré possède un apparent et un caché. » Non pour détruire la tradition, mais pour la sauver de sa fossilisation. Car Ibn Rochd n’était pas un ennemi de l’héritage islamique.
Il était son dernier grand défenseur intelligent. Il savait qu’une civilisation meurt non lorsqu’elle perd ses richesses, mais lorsqu’elle cesse de produire des interprètes du monde. Une religion sans réflexion devient folklore. Une pensée sans débat devient prison.

Et c’est là toute l’actualité vertigineuse d’Ibn Rochd. Nous vivons aujourd’hui un âge étrange où l’humanité converse avec des machines capables d’écrire, de peindre et de prédire, tandis que des millions d’hommes continuent de tuer au nom de vérités qu’ils n’osent plus questionner. Le philosophe de Cordoue comprendrait que notre siècle ressemble à une gigantesque bataille entre la vitesse et la sagesse. Entre l’information et la connaissance. Entre la puissance technique et la maturité morale. Peut-être écrirait-il alors une nouvelle version du Discours décisif, destinée non plus aux juristes almohades, mais aux peuples hypnotisés par les réseaux sociaux et les guerres culturelles. Et il nous dirait probablement ceci : Une civilisation qui persécute ses penseurs prépare toujours ses ruines.

L’Europe médiévale avait failli brûler avec ses dogmes ; Averroès lui offrit le souffle du doute. Aujourd’hui encore, le monde arabe hésite entre l’ouverture et la peur, entre la mémoire et le ressentiment, entre le désir de modernité et la tentation du repli. Mais Ibn Rochd demeure là, silencieux derrière les siècles, comme un phare oublié dans la tempête. Il nous rappelle que la grandeur d’une civilisation ne se mesure ni à ses armes ni à ses tours de verre, mais à sa capacité à laisser un philosophe poser une question sans le condamner. Car au fond, l’histoire d’Ibn Rochd n’est pas seulement celle d’un homme.
C’est celle de toutes les sociétés qui ont eu peur de l’intelligence. Et peut-être aussi celle de notre avenir.

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