la culture en attente d’une adresse

Par Zakia Laaroussi, Paris

Il existe des questions qui dérangent précisément parce qu’elles naissent d’un compliment. Celle-ci en est une. Oui, le Maroc rayonne. Il rayonne à Paris, en France, en Europe. Expositions, concerts, rencontres littéraires, festivals, débats d’idées, projections, saisons culturelles : le Royaume a compris depuis longtemps que la culture est une diplomatie de l’âme, une manière d’habiter le monde sans bruit et de dialoguer sans frontières. Nous nous en réjouissons. Nous nous en félicitons. Nous en sommes fiers. Mais à force de voir la lumière circuler, une interrogation s’impose : Où est la maison de cette lumière ? Où est le lieu où elle se rassemble ? Où est le cœur qui fait battre ensemble toutes ces pulsations culturelles dispersées ? Car la culture n’est pas seulement un événement.

La culture est aussi une adresse. Une porte. Une permanence. Une respiration. Et c’est là que commence le paradoxe. Dans la capitale mondiale des institutions culturelles, au sein de l’une des plus importantes communautés marocaines à l’étranger, le Maroc continue d’apparaître à travers une multitude d’événements sans disposer, aux yeux du plus grand nombre, d’un véritable foyer culturel vivant, visible, accessible et partagé. Un paradoxe presque surréaliste. Une présence éclatante. Et une absence tout aussi éclatante.

Depuis des années, un numéro revient dans les conversations comme un refrain inachevé : 115. Une adresse devenue presque mythologique. Un lieu dont on parle plus qu’on ne le fréquente. Une promesse suspendue. Une silhouette derrière une porte qui ne s’ouvre jamais tout à fait. Combien de fois a-t-on entendu : « Quand ouvrira-t-il ? » « Où en est le projet ? » « Que devient-il ? » Et surtout : « À qui appartient-il réellement ? » Car un centre culturel n’appartient ni à une administration, ni à une génération, ni à un cercle. Il appartient à une communauté. L’an dernier, nous avons interrogé le ministre de la Culture à ce sujet. Sa réponse fut claire : la question de la communauté marocaine à l’étranger ne relève pas directement de son département. Réponse juridiquement recevable. Mais culturellement insuffisante. Car les frontières administratives sont des inventions bureaucratiques ; les frontières affectives, elles, n’existent pas. Le Marocain de Paris ne s’adresse pas à un ministère. Il s’adresse à son pays. Il ne cherche pas une compétence. Il cherche une vision.

Le problème n’est pas le manque d’activités. Le problème est leur gravitation. Autour de qui tournent-elles ? Qui les connaît ? Qui y accède ? Qui en entend parler ? Combien de jeunes artistes marocains vivant en région parisienne ignorent l’existence d’événements organisés au nom du Maroc ? Combien d’étudiants, de chercheurs, d’écrivains, de musiciens, de peintres ou de simples amoureux de culture restent à la périphérie d’une vie culturelle dont ils devraient pourtant être les premiers bénéficiaires ? À force de célébrer le rayonnement, nous oublions parfois une évidence : une lumière qui n’atteint pas ceux qu’elle est censée éclairer finit par ressembler à un projecteur tourné vers lui-même.

La vraie question est peut-être celle-ci : Avons-nous aujourd’hui une démocratie culturelle ? La culture n’est pas un privilège réservé à quelques initiés. Elle n’est pas un salon fermé où les mêmes personnes rencontrent les mêmes personnes pour assister aux mêmes événements. Elle n’est pas un capital symbolique détenu par quelques-uns. Elle est un bien commun. Un patrimoine vivant. Un droit. L’accès à la culture devrait être aussi naturel que l’accès à la parole. Or trop souvent, les manifestations culturelles semblent circuler dans des géographies invisibles connues des seuls habitués. Des réseaux. Des cercles. Des constellations fermées. Pendant que le reste de la communauté regarde de loin.

Ce dont les Marocains de France ont besoin n’est pas seulement d’un calendrier d’événements. Ils ont besoin d’un lieu. D’un ancrage. D’une maison. Un espace où l’on puisse entrer sans invitation. Où l’on puisse écouter une conférence, découvrir une exposition, assister à un concert de musique andalouse, suivre un atelier d’écriture, apprendre l’arabe, entendre le souffle du darija, transmettre une mémoire, construire une identité. Un lieu où les racines ne soient pas exposées comme des reliques mais vécues comme une énergie. Un lieu où l’on puisse être marocain sans justification et universel sans renoncement.

Nous ne réclamons pas un bâtiment. Nous réclamons une vision. Un centre culturel moderne, ouvert, connecté, doté d’une programmation lisible, d’une plateforme numérique accessible à tous, d’une gouvernance attentive aux réalités de la diaspora. Pourquoi ceux qui connaissent les attentes de la communauté ne participeraient-ils pas à son animation ? Pourquoi les créateurs marocains de France ne seraient-ils pas associés à la définition de cet espace ? Pourquoi la culture serait-elle pensée pour la diaspora sans être pensée avec elle ? Les grandes institutions culturelles du 21 ème siècle ne sont plus des temples. Elles sont des places publiques. Car ce qui menace aujourd’hui n’est pas l’absence de culture marocaine. Elle est partout. Le danger est plus subtil. C’est sa fragmentation. Son émiettement. Sa dispersion. Un poète ici. Un musicien là. Un plasticien ailleurs. Une conférence quelque part. Une exposition dans un autre arrondissement. Des talents nombreux. Des initiatives admirables. Mais sans centre de gravité. Sans lieu fédérateur. Sans mémoire commune.

Nous vivons peut-être une forme nouvelle d’exil. Non pas un exil géographique. Mais un exil culturel. Un archipel de créateurs séparés par quelques kilomètres seulement mais incapables de se rencontrer durablement. Une diaspora qui produit beaucoup mais se rassemble peu. Une richesse immense dont les fragments s’ignorent parfois. Et c’est précisément pour cela que la question du centre culturel dépasse largement celle d’une inauguration. Elle touche à quelque chose de plus profond : la possibilité pour une communauté de se reconnaître elle-même.

Alors oui, nous saluons les efforts. Oui, nous applaudissons les succès. Oui, nous sommes fiers du rayonnement culturel du Maroc. Mais une culture ne se mesure pas seulement au nombre de ses événements. Elle se mesure aussi à sa capacité à créer un foyer. Une adresse. Un lieu où l’on se retrouve. Un lieu où l’on transmet. Un lieu où l’on appartient. Alors la question demeure. Simple. Persistante. Irréductible. Quand le Maroc culturel de Paris aura-t-il enfin sa maison ? Et quand le mystérieux 115 cessera-t-il d’être une promesse pour devenir une réalité ? Car les communautés peuvent attendre longtemps.,Mais les rêves, eux, ne patientent pas éternellement.

📲 Partager sur WhatsApp

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *