Par zakia Laaroussi, Paris
Dans les relations internationales, les faits ne voyagent jamais seuls. Ils avancent accompagnés des fantômes de l’histoire, des cicatrices de la mémoire et des voix du passé qui continuent de murmurer à l’oreille du présent. Telle apparaît la relation entre l’Algérie et la France : non pas une simple interaction entre deux États séparés par la Méditerranée, mais une longue narration où se croisent colonisation, indépendance, identité, migration et influence géopolitique. La controverse récurrente autour de l’expulsion de ressortissants algériens depuis la France dépasse largement le cadre administratif ou juridique. Elle révèle une question plus profonde : celle d’une relation qui peine encore à se libérer totalement du poids de son histoire. Chaque laissez-passer consulaire délivré, chaque expulsion exécutée ou suspendue, devient ainsi le symbole d’un débat plus vaste sur la mémoire, la souveraineté et l’avenir.
Depuis l’indépendance algérienne, Paris oscille entre deux visions : l’une marquée par la mémoire coloniale et ses responsabilités historiques, l’autre guidée par la nécessité d’un partenariat stratégique avec un acteur majeur du Maghreb. De son côté, Alger demeure partagée entre ses intérêts pragmatiques avec la France et la préservation d’un récit national fondé sur la lutte anticoloniale. Comme l’écrivait Hegel, l’histoire est aussi une quête de reconnaissance. Entre Paris et Alger, cette quête demeure inachevée : reconnaissance du traumatisme colonial d’un côté, reconnaissance de la nécessité d’un avenir partagé de l’autre. L’équation se complexifie davantage avec la question du Sahara marocain. Le soutien croissant de la France à l’initiative marocaine d’autonomie traduit une évolution stratégique de la lecture française des équilibres régionaux. Le Maroc apparaît de plus en plus comme un partenaire de stabilité, d’investissement, de sécurité et de coopération africaine, tandis que l’Algérie continue de considérer ce dossier à travers le prisme de ses équilibres géopolitiques traditionnels.

D’un point de vue marocain, la solidité du partenariat franco-marocain repose moins sur l’émotion que sur la convergence des intérêts et la clarté des visions. Le Royaume a progressivement construit une diplomatie fondée sur la continuité, la prévisibilité et la transformation des contraintes géographiques en opportunités stratégiques. Cependant, la sagesse politique impose de dépasser la logique des victoires symboliques. L’Algérie demeure un acteur incontournable du Maghreb, et la France une puissance influente dans l’espace euro-méditerranéen. Une relation durablement conflictuelle entre les deux pays ne produirait que davantage de tensions, de malentendus et de fragilités régionales.
La crise actuelle révèle autant les limites du dialogue que son caractère indispensable. Chaque période de tension finit par ramener les deux capitales à la table des négociations, preuve que la géographie et les intérêts communs finissent toujours par imposer leur logique. Le véritable enjeu dépasse donc la seule question migratoire. Il concerne la capacité des sociétés méditerranéennes à dépasser les blessures du passé sans les effacer, à transformer la mémoire en sagesse politique et à construire un avenir fondé sur la coopération plutôt que sur la confrontation. Car les grandes nations ne se définissent pas par le nombre de leurs conflits hérités de l’histoire, mais par leur capacité à convertir les blessures en intelligence collective, les rivalités en partenariats et le passé en horizon de prospérité.
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