Pourquoi les librairies ferment-elles ?

Par Zakia Laaroussi, Paris

En France, terre de lecteurs, de rêveurs et d’inventeurs d’univers, un phénomène discret mais vertigineux est en train de se produire. Ce n’est ni une révolution ni un effondrement spectaculaire. C’est quelque chose de plus silencieux, donc peut-être de plus grave : les librairies ferment leurs portes. À première vue, l’information ressemble à une statistique économique. Quelques établissements qui disparaissent, un marché qui se contracte, des habitudes de consommation qui changent. Pourtant, comme l’aurait rappelé Héraclite, les chiffres ne racontent jamais entièrement le feu caché derrière la fumée. Car lorsqu’une librairie ferme, ce n’est pas un commerce qui disparaît. C’est une fenêtre par laquelle une ville regardait son propre esprit.

La France entretient avec le livre une relation presque sacrée. C’est le pays de Jules Verne, qui transforma l’imagination en machine à explorer l’avenir. Le pays de Victor Hugo, qui fit du roman une conscience nationale. Le pays de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, qui utilisèrent le papier comme laboratoire pour réinventer la politique et la liberté. Ici, la librairie n’a jamais été un simple point de vente. Elle fut un port minuscule où venaient accoster les pensées en voyage. Aujourd’hui, ce port semble perdre ses navires.

Mais la véritable question n’est pas : pourquoi les librairies ferment-elles ? La question essentielle est ailleurs : Que devient une société lorsqu’elle commence à abandonner les lieux où elle conserve sa mémoire ? Le problème cesse alors d’être économique pour devenir philosophique. Platon nous enseignait que la cité est faite d’idées avant d’être faite de pierres. Aristote rappelait que l’être humain est un animal politique parce qu’il dialogue. Et, à des milliers de kilomètres de l’Agora grecque, Al-Jahiz voyait déjà dans les livres des compagnons vivants. Le livre, écrivait-il, est un voisin qui ne flatte pas, un ami qui ne trahit pas, un interlocuteur qui ne fatigue jamais. Que se passe-t-il lorsque ce voisin perd sa maison ? Lorsque cet ami disparaît du quartier ?

Le tableau est presque surréaliste. À l’époque où un message traverse la planète en une fraction de seconde, entrer dans une librairie indépendante devient un geste rare. Comme si l’humanité avait réussi à raccourcir toutes les distances sauf celle qui la sépare d’elle-même. Dans la mythologie grecque existait le Léthé, le fleuve de l’oubli. Les morts y buvaient pour effacer leur mémoire. Nos sociétés numériques semblent parfois se tenir au bord d’un fleuve semblable. Personne ne les force à oublier. Elles boivent volontairement. Chaque écran ajoute de l’information. Mais chaque flux continu retire un peu de contemplation. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de données. Jamais elle n’a paru aussi inquiète du sens.

La librairie est souvent décrite comme un lieu de vente. C’est une erreur. Sa fonction profonde est ailleurs. Elle est une machine lente destinée à résister à la vitesse. Une digue contre le déferlement permanent. Une école de patience dans un monde qui célèbre l’instantané. Entre les rayonnages, on attend une idée. Une phrase. Une révélation. Un proverbe populaire affirme que « tout ce qui brille n’est pas or ». À l’âge numérique, il faudrait peut-être le reformuler : Tout ce qui apparaît n’est pas connaissance. Les algorithmes savent ce que nous aimons déjà. Les librairies nous font découvrir ce que nous ignorions devoir aimer. Les algorithmes confirment. Les livres surprennent. Et les civilisations avancent autant par la surprise que par la certitude.

Le plus inquiétant n’est peut-être pas la disparition des livres. Les livres survivront. Ils migreront vers les écrans, les serveurs et les bibliothèques numériques. Le véritable danger réside dans la disparition des lieux de rencontre entre des inconnus unis par la curiosité. Dans la disparition de cette merveilleuse sérendipité qui permet de trouver le livre que l’on ne cherchait pas. La fermeture d’une librairie est aussi la fermeture d’un hasard. De la Bibliothèque d’Alexandrie à la Maison de la Sagesse de Bagdad, les livres furent conservés non parce qu’ils étaient rentables, mais parce qu’ils représentaient une résistance à l’oubli. Al-Jahiz l’avait compris. Les Grecs l’avaient compris. Les humanistes français l’avaient compris. La question est désormais de savoir si nous le comprenons encore. Peut-être que le déclin des civilisations modernes ne prendra pas la forme dramatique que décrivent les films ou les chroniques historiques. Peut-être se manifestera-t-il autrement. Par une porte qui se ferme. Par une vitrine qui s’éteint. Par une librairie qui disparaît. Et par un lecteur qui n’est jamais entré.