Par : Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et politiques publiques
Introduction
À l’approche ou en dehors des échéances électorales, le pouvoir d’achat occupe une place centrale dans le débat public marocain. Car derrière les statistiques de croissance, d’inflation, de revenu ou de dépenses publiques se trouve une question beaucoup plus simple, celle que se posent quotidiennement des millions de ménages : après avoir payé le logement, l’alimentation, les transports, l’eau, l’électricité, la santé et l’éducation des enfants, que reste-t-il réellement pour vivre ?
C’est peut-être à partir de cette question qu’il faudrait désormais apprécier la performance économique et sociale du pays. Le pouvoir d’achat n’est pas seulement une variable macroéconomique. Il détermine la capacité d’une famille à se nourrir convenablement, à se loger, à se soigner, à éduquer ses enfants, à faire face à un imprévu et, lorsque cela est possible, à épargner ou à consacrer une petite partie de son revenu aux loisirs. Autrement dit, derrière le pouvoir d’achat se trouve une question fondamentale : celle de la dignité économique.
Le paradoxe : l’inflation ralentit, mais la vie reste chère
Le Maroc connaît aujourd’hui une situation apparemment paradoxale. Après les fortes tensions inflationnistes des années précédentes, l’inflation moyenne s’est nettement modérée. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), l’indice des prix à la consommation n’a augmenté en moyenne que de 0,8 % en 2025 [1].
Pourtant, le sentiment de cherté de la vie demeure fortement présent dans une partie de la population. Il n’y a pas nécessairement de contradiction. La baisse de l’inflation ne signifie pas la baisse des prix. Lorsqu’un produit passe de 10 à 12 dirhams, puis que l’inflation revient à un niveau très faible, son prix ne revient pas automatiquement à 10 dirhams. Il reste généralement proche de 12 dirhams.
Les économistes mesurent principalement la variation des prix. Les ménages, eux, vivent leur niveau absolu. C’est cette distinction qui permet de comprendre pourquoi une amélioration statistique de l’inflation peut coexister avec un sentiment persistant de perte de pouvoir d’achat.
Les moyennes nationales cachent des situations très différentes
Le même problème apparaît lorsque l’on examine les revenus. Selon les résultats de l’Enquête nationale sur le niveau de vie des ménages 2022-2023 du HCP, le revenu annuel moyen d’un ménage marocain était estimé à 89 170 dirhams, tandis que sa dépense annuelle moyenne atteignait 83 713 dirhams [2].
Mais que signifie réellement une moyenne nationale ? Les situations diffèrent considérablement entre le milieu urbain et le milieu rural, entre les salariés et les travailleurs indépendants, entre les ménages propriétaires de leur logement et les locataires, et naturellement selon la composition de la famille.
Le HCP estime ainsi la dépense annuelle moyenne à 95 386 dirhams en milieu urbain, contre 56 769 dirhams en milieu rural [3]. Les moyennes donnent donc une indication utile, mais elles ne disent pas tout de la réalité sociale.
Ce que révèle la structure des dépenses
Plus révélatrice encore est la manière dont les ménages répartissent leur budget. Selon le HCP, entre 2014 et 2022, la part de l’alimentation dans les dépenses des ménages est passée de 37 % à 38,2 %, tandis que celle consacrée au logement et à l’énergie est passée de 23 % à 25,4 % [3].
Dans le même temps, la part consacrée aux loisirs et à la culture est tombée de 1,9 % à 0,5 %. Cette évolution mérite attention. Lorsqu’un ménage doit consacrer une proportion croissante de ses ressources aux besoins essentiels, sa marge de manœuvre pour une vie décente diminue.
Il reporte un achat, renonce à un voyage, réduit ses loisirs, diffère certaines dépenses de santé ou puise dans son épargne, lorsqu’il en possède une. La contrainte économique apparaît alors non seulement dans ce que le ménage achète, mais également dans tout ce à quoi il doit renoncer.
Le « reste à vivre » : l’indicateur qui manque au débat
Le débat sur le pouvoir d’achat gagnerait ainsi à accorder davantage d’importance à une notion très concrète : le reste à vivre. Il s’agit de ce qui demeure réellement disponible après le paiement des dépenses difficilement compressibles : logement, alimentation, transport, eau, électricité, santé, scolarité et remboursements éventuels de crédits.
Deux ménages gagnant chacun 8 000 dirhams par mois peuvent disposer de niveaux de vie très différents. Celui qui est propriétaire de son logement et travaille à proximité de son domicile n’est pas dans la même situation que celui qui paie un loyer élevé, effectue quotidiennement de longs déplacements et supporte des dépenses scolaires ou médicales importantes. Le revenu nominal ne suffit donc pas à mesurer le bien-être. Il faudrait davantage observer ce que le revenu permet effectivement de faire une fois les dépenses essentielles acquittées.
Les classes moyennes : entre stabilité apparente et risque de déclassement
Cette approche permet également de mieux comprendre la situation des classes moyennes. Entre les ménages officiellement pauvres et les catégories aisées existe une large population qui travaille, perçoit un revenu régulier et n’est pas nécessairement éligible aux mécanismes de soutien social, mais dont l’équilibre financier peut être fragile. Le HCP relevait notamment qu’entre 2019 et 2022, le niveau de vie des catégories intermédiaires avait diminué de 4,3 % [3]. Cette vulnérabilité est essentielle à prendre en considération.
Un ménage peut ne pas être pauvre statistiquement et pourtant ne disposer que d’une faible capacité d’épargne. Une maladie, une perte d’emploi, une hausse importante du loyer ou une dépense scolaire imprévue peuvent alors rapidement déstabiliser son budget. Le véritable défi social ne consiste donc pas uniquement à réduire la pauvreté. Il faut également empêcher la vulnérabilité et le déclassement.
Prix alimentaires : que se passe-t-il entre le producteur et le consommateur ?
L’alimentation reste naturellement au cœur des préoccupations liées au coût de la vie. La sécheresse, les coûts des intrants, le transport, l’énergie et les fluctuations des marchés internationaux expliquent une partie des hausses observées. Mais ces facteurs ne suffisent pas toujours. Une autre question doit être posée : comment se forme le prix entre le champ et l’assiette du consommateur ? Le Conseil de la concurrence a mis en évidence la longueur et la complexité de certains circuits de commercialisation des fruits et légumes au Maroc, avec l’intervention successive de producteurs, d’intermédiaires, de grossistes, de semi-grossistes, de commissionnaires et de détaillants [4].
Cette organisation peut aboutir à une situation paradoxale : le producteur estime vendre trop peu cher, tandis que le consommateur estime acheter trop cher. La différence se situe quelque part entre les deux. Il devient donc nécessaire d’améliorer la transparence des prix, de moderniser les marchés de gros, de développer des circuits plus courts, de renforcer les organisations de producteurs et de favoriser davantage de concurrence dans la distribution. La politique du pouvoir d’achat commence aussi dans l’organisation des marchés.
Le logement : la pression silencieuse
La hausse du coût de la vie ne se limite pas aux produits alimentaires. Pour de nombreux ménages urbains, le logement constitue l’une des principales dépenses incompressibles. Loyer ou remboursement d’un crédit immobilier, charges, eau, électricité et entretien absorbent une part importante du revenu disponible.
À cela s’ajoute le coût de la mobilité. Un logement relativement abordable, mais situé loin des bassins d’emploi, peut entraîner des dépenses importantes de transport et plusieurs heures de déplacement chaque jour. Il faut donc commencer à raisonner non seulement en termes de prix du logement, mais aussi de coût global de la vie urbaine. La politique du pouvoir d’achat rejoint ici directement les politiques du logement, des transports publics et, plus généralement, de l’aménagement du territoire.
Les aides sociales directes : une transformation importante
Le Maroc a engagé ces dernières années une réforme profonde de son système de protection sociale, notamment à travers la généralisation de la couverture médicale et la mise en place des aides sociales directes. Selon les données communiquées par l’Agence nationale du soutien social, environ 3,9 millions de ménages bénéficiaient du programme d’aides sociales directes en 2025, dont près de 60 % en milieu rural. Entre le lancement du dispositif en décembre 2023 et la fin de 2025, environ 51 milliards de dirhams avaient été versés aux familles bénéficiaires [5].
L’effort est considérable. Mais une nouvelle étape doit désormais être franchie : mesurer les résultats et non seulement les moyens. Combien de familles ont réellement amélioré leur alimentation ? Combien ont pu mieux scolariser leurs enfants ? Combien ont vu diminuer leur vulnérabilité ? Combien sont durablement sorties de la pauvreté ? Quelle partie de l’aide reçue est absorbée par l’augmentation du coût des besoins essentiels ?
L’Agence nationale du soutien social a elle-même engagé une démarche d’évaluation de la performance du dispositif en matière de réduction de la pauvreté et de la vulnérabilité [6]. Cette culture de l’évaluation devrait être systématisée. Un programme social ne devrait pas être jugé seulement au nombre de bénéficiaires ou aux milliards de dirhams distribués, mais à l’amélioration mesurable des conditions de vie des populations bénéficiaires.
Subventionner les produits ou soutenir les ménages ?
La réforme de la protection sociale pose également une question économique fondamentale : vaut-il mieux subventionner certains produits pour tout le monde ou transférer directement des ressources aux ménages qui en ont le plus besoin ?
Les subventions généralisées présentent l’avantage d’être simples et immédiatement visibles, mais elles profitent également aux ménages qui n’en ont pas nécessairement besoin. Les transferts ciblés permettent théoriquement de mieux orienter l’effort budgétaire. Mais leur efficacité dépend de la qualité du ciblage et de leur adaptation au coût réel de la vie. Une aide monétaire dont le montant demeure inchangé alors que les loyers, les transports ou les produits alimentaires augmentent perd progressivement une partie de son efficacité. Il faudrait donc évaluer périodiquement non seulement le montant nominal des aides, mais aussi leur pouvoir d’achat réel.
Le pouvoir d’achat ne se résume pas aux subventions
Mais aucune politique sociale ne peut durablement compenser l’insuffisance des revenus par des transferts publics toujours plus importants. La véritable solution structurelle réside dans la création d’emplois productifs, l’amélioration des qualifications, la progression des salaires compatible avec celle de la productivité et le développement d’entreprises capables de créer davantage de valeur. Une politique durable du pouvoir d’achat doit donc agir simultanément sur les deux côtés de l’équation : augmenter les revenus et maîtriser la formation des prix. Elle doit aussi agir sur les dépenses contraintes : logement, transport, santé, éducation et énergie.
La question de la concurrence et des rentes
Le pouvoir d’achat dépend enfin du fonctionnement des marchés. Dans une économie insuffisamment concurrentielle, certains acteurs peuvent disposer d’un pouvoir leur permettant de préserver leurs marges au détriment du consommateur. La lutte contre la vie chère ne peut donc pas reposer uniquement sur des contrôles administratifs ponctuels. Elle suppose une véritable politique de concurrence : transparence, contrôle des pratiques anticoncurrentielles, amélioration de l’information du consommateur, ouverture des marchés et lutte contre les situations de rente. Protéger le pouvoir d’achat, c’est aussi protéger la concurrence.
Vivre dignement : le véritable indicateur
Au fond, le débat dépasse largement l’inflation. Il pose une question plus fondamentale : qu’est-ce qu’un niveau de vie digne dans le Maroc d’aujourd’hui ?
Ce dernier suppose de :
– pouvoir se nourrir correctement ;
– disposer d’un logement convenable ;
– se soigner sans mettre en péril le budget familial ;
– assurer une bonne éducation à ses enfants ;
– pouvoir se déplacer pour travailler ;
– faire face à un imprévu ;
– conserver, après ces dépenses, une capacité minimale d’épargne, de loisirs et de participation à la vie sociale.
Une économie peut afficher de bons indicateurs macroéconomiques sans que ces possibilités soient accessibles à tous. C’est précisément pourquoi le pouvoir d’achat constitue non seulement un enjeu économique, mais également un enjeu de justice sociale.
Conclusion
Le Maroc a profondément transformé son économie et ses politiques sociales au cours des dernières décennies. La généralisation de la protection sociale constitue notamment une avancée importante. Mais le développement ne peut être apprécié uniquement à travers le PIB, le taux de croissance, l’investissement réalisé ou le montant des dépenses publiques. Il doit également être évalué à hauteur de ménage. Après avoir travaillé, payé son logement, nourri sa famille, assuré ses déplacements, sa santé et l’éducation de ses enfants, que reste-t-il réellement au citoyen pour vivre ?
Cette question simple pourrait devenir l’un des meilleurs indicateurs de la réussite des politiques économiques et sociales adoptées par le Maroc. Car le véritable progrès n’est pas seulement de produire davantage de richesse. C’est de permettre au plus grand nombre de vivre dignement de son travail et de regarder l’avenir sans craindre chaque dépense imprévue.
Références
[1] Haut-Commissariat au Plan (HCP), Indice des prix à la consommation – Année 2025, 2026.
[2] Haut-Commissariat au Plan, Enquête nationale sur le niveau de vie des ménages 2022-2023 – Revenus et dépenses des ménages.
[3] Haut-Commissariat au Plan, Note sur les principaux résultats de l’Enquête nationale sur le niveau de vie des ménages 2022-2023, 2025.
[4] Conseil de la concurrence, Avis relatif à l’état de la concurrence dans les marchés des fruits et légumes au Maroc, 2024.
[5] Agence nationale du soutien social, données relatives au programme d’aides sociales directes et Rapport d’activité 2025, publiées en 2026.
[6] Agence nationale du soutien social, travaux relatifs au suivi et à l’évaluation de l’impact du système d’aide sociale directe sur la pauvreté et la vulnérabilité, 2026.
