Une femme au sommet du pouvoir : le Maroc change dans la continuité

Par Marco Baratto, correspondant de Al-Warqa au Vatican-Italie

Tout moment historique n’est pas nécessairement une révolution. Et tout changement n’est pas forcément une rupture avec le passé. Lorsque le roi Mohammed VI a reçu, le 29 septembre 2026 au Palais Royal de Rabat, Fatima Ezzahra El Mansouri et l’a nommée, en vertu de l’article 47 de la Constitution, cheffe du gouvernement en la chargeant de former le nouvel exécutif, le Maroc a ouvert une page inédite de son histoire politique : pour la première fois, une femme accède à la tête du gouvernement du Royaume. Mais la portée de cet événement ne réside pas seulement dans son caractère inédit sur le plan du genre. Réduire cette nomination à la formule « première femme à la tête du gouvernement » serait exact sur le plan factuel, mais insuffisant pour comprendre le Maroc et la manière dont ses transformations politiques et sociales se construisent.

Fatima Ezzahra El Mansouri n’accède pas à cette fonction en dehors du parcours politique et institutionnel du Royaume. Sa nomination intervient après la victoire du Parti Authenticité et Modernité, dont elle est l’une des dirigeantes, aux élections législatives du 23 septembre, ouvrant ainsi la voie au processus constitutionnel de formation du nouveau gouvernement. C’est précisément là que commence une lecture plus profonde de l’événement.

Une rupture avec le passé ? Pas nécessairement

Dans de nombreuses lectures occidentales, l’image d’une femme à la tête d’un gouvernement arabe peut apparaître comme un symbole de rupture avec le passé, voire comme le signe ultime du passage de la tradition à la modernité. Mais cette opposition binaire ne suffit pas à rendre compte de l’expérience marocaine. Le Maroc n’a pas construit sa modernisation politique et sociale sur l’effacement de ce qui l’a précédé. Il a plutôt cherché à redéfinir, étape après étape, la relation entre tradition et modernité, entre héritage culturel et transformation institutionnelle. C’est ce que l’on pourrait appeler, dans le contexte marocain, le changement dans la continuité.

Il ne s’agit ni d’immobilisme ni d’un enfermement dans le passé. Il s’agit de considérer que le changement peut trouver sa légitimité dans l’histoire nationale elle-même et que la modernité ne devient pas nécessairement plus authentique lorsqu’elle se présente comme une rupture absolue avec la mémoire collective.

De Fatima al-Fihriya à Fatima El Mansouri

Dans cette perspective, un nom ancien de l’histoire marocaine retrouve une force symbolique particulière : Fatima al-Fihriya, associée à la fondation, au IXe siècle, de la mosquée et institution d’enseignement d’Al Quaraouiyine à Fès, devenue au fil des siècles l’un des grands foyers du savoir du monde islamique. Il serait évidemment excessif de comparer directement deux femmes séparées par plus de mille ans et par des fonctions totalement différentes. De même, certains détails relatifs à Fatima al-Fihriya relèvent de traditions historiques dont il convient de distinguer les éléments établis des récits transmis au fil du temps. Mais le symbole demeure puissant.

Dans la mémoire marocaine, une femme est depuis des siècles associée au savoir et à la création d’une institution dont l’influence intellectuelle a traversé les générations. Aujourd’hui, une autre femme atteint le sommet de l’exécutif marocain. Il ne s’agit donc pas d’une continuité au sens littéral, mais d’une continuité dans un sens plus vaste : la présence des femmes dans l’espace public marocain ne commence pas avec l’importation d’un modèle venu d’ailleurs.

Les réformes avant le sommet

Cette trajectoire n’a évidemment pas commencé en 2026. Au cours des dernières décennies, le Maroc a connu une série de transformations juridiques et institutionnelles dont l’une des étapes majeures fut la réforme de la Moudawana en 2004. Cette réforme a profondément réorganisé plusieurs aspects du droit de la famille, notamment le mariage et le divorce. Elle a fixé à 18 ans l’âge légal du mariage, renforcé les conditions entourant la polygamie et élargi certaines possibilités de recours au divorce judiciaire. Plusieurs de ces questions demeurent aujourd’hui au cœur du débat public marocain et d’un nouveau processus de révision.

L’intérêt de cette évolution réside aussi dans sa logique : la réforme n’a pas été présentée simplement comme la transposition d’un modèle juridique étranger. Elle s’est inscrite dans les références religieuses, juridiques et institutionnelles propres au Royaume. La question des femmes au Maroc ne peut donc être résumée à l’arrivée d’une femme au sommet du gouvernement. Cette arrivée est l’aboutissement d’un processus plus ancien, lui-même inscrit dans des transformations sociales, juridiques et politiques toujours en cours.

Une femme à la tête du gouvernement ne signifie pas la fin du combat

Il serait cependant tout aussi erroné de considérer la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri comme l’aboutissement définitif de la question féminine au Maroc. La représentation politique ne signifie pas, à elle seule, égalité sociale. L’accès aux responsabilités ne fait pas disparaître automatiquement les difficultés liées à la participation économique, à l’emploi, à l’éducation, aux inégalités sociales ou à l’application effective des droits.

La portée réelle de cet événement ne se mesurera donc pas seulement à l’image historique d’une femme entrant à la tête du gouvernement, mais aussi à ce que cette nouvelle étape changera concrètement dans le rapport des Marocaines aux institutions, à l’économie et à la société. La fonction ouvre une porte. Elle ne résume pas le chemin.

Entre le symbole et la politique

Fatima Ezzahra El Mansouri prend la tête du gouvernement dans un contexte politique et économique exigeant. Elle doit non seulement constituer une coalition gouvernementale à partir d’un Parlement sans majorité absolue, mais également répondre à des enjeux liés à l’emploi, à l’investissement, aux services publics et aux réformes économiques, tout en accompagnant les grands chantiers du Royaume, notamment la préparation de la Coupe du monde 2030 organisée avec l’Espagne et le Portugal.

La dimension historique de sa nomination ne signifie donc pas que le prochain gouvernement sera jugé sur sa seule portée symbolique. Le symbole attire l’attention. L’action institutionnelle produit les effets durables. Il faut ainsi distinguer deux niveaux : celui du moment historique représenté par l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement, et celui des politiques publiques que conduira le nouvel exécutif.

Le Maroc ne se transforme pas en se reniant

L’une des caractéristiques essentielles de l’expérience marocaine réside peut-être précisément dans cette tension entre continuité et changement. Le Maroc ne présente pas nécessairement sa modernité comme une négation de son héritage. Il ne place pas systématiquement tradition et modernité dans deux camps irréconciliables. Il cherche plutôt, avec ses débats, ses tensions et ses contradictions propres, à inscrire la transformation dans une trajectoire nationale.

C’est pourquoi l’arrivée de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement ne devrait pas être lue uniquement comme un symbole de l’émancipation politique des femmes, ni comme une rupture avec le passé. Elle constitue une nouvelle étape dans un processus où se croisent politique, droit, société, culture et histoire. C’est un moment historique. Mais ce n’est pas nécessairement une révolution. C’est plutôt l’image d’un pays qui poursuit sa transformation à travers ses institutions, tout en continuant à inscrire cette transformation dans sa propre mémoire.

De Fès, où le nom de Fatima al-Fihriya demeure associé à l’histoire du savoir, à Rabat, où Fatima Ezzahra El Mansouri accède à la tête du gouvernement, plus de mille ans séparent deux trajectoires qui ne peuvent être comparées directement. Mais cette distance historique fait naître une question essentielle : La modernité doit-elle toujours détruire le passé pour pouvoir s’imposer ? L’expérience marocaine semble proposer une autre voie : le changement le plus durable peut être celui qui trouve dans la mémoire nationale non pas un adversaire, mais l’une de ses forces. Ainsi, le véritable sujet n’est peut-être pas seulement celui d’une femme au sommet du pouvoir. C’est celui d’un pays qui continue de redéfinir sa propre modernité, étape après étape, sans nécessairement considérer que pour avancer il lui faudrait tourner le dos à ce qu’il a été.

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