Par Zakia Laaroussi, Paris
Autrefois, les parents craignaient les forêts. Aujourd’hui, ils craignent les écrans. Le danger n’a pas disparu. Il a changé d’apparence. Le loup ne rôde plus dans les bois. Il se cache derrière un avatar. Derrière un pseudonyme. Derrière l’image rassurante d’un adolescent qui n’existe pas. Roblox ressemble à un immense terrain de jeu. Un univers de couleurs, de créativité et d’imagination. Mais sous cette architecture ludique se cache une question vertigineuse : que devient une société lorsque ses aires de jeu se transforment en terrains de chasse ? Car il ne s’agit plus seulement d’une plateforme. Il s’agit d’un phénomène civilisationnel.
Les prédateurs numériques ne volent pas seulement des données. Ils volent la confiance. Ils colonisent l’innocence. Ils exploitent ce que l’enfant possède de plus précieux : sa capacité à croire. Et c’est précisément là que réside leur force. Ils ne commencent pas par la violence. Ils commencent par l’amitié. Dans la mythologie grecque, Cronos dévorait ses enfants par peur de l’avenir. Dans notre monde numérique, les monstres ne dévorent plus les corps. Ils cherchent à capturer l’intimité. L’attention. La vulnérabilité. Le futur.

Le véritable scandale n’est pas seulement l’existence de prédateurs. Ils ont toujours existé. Le scandale est que nos sociétés aient construit des continents numériques avant de construire les garde-fous moraux capables de les protéger. Nous avons créé des villes virtuelles avant d’y établir des lois suffisamment efficaces. Roblox n’est pas le problème. Roblox est un symptôme. Le miroir d’un monde où l’enfance est devenue accessible à distance. Où la proximité physique n’est plus nécessaire pour exercer une influence. Où la confiance peut être manipulée depuis l’autre bout de la planète. La question fondamentale devient alors philosophique : qui protège l’enfant dans un univers où les frontières ont disparu ? Les parents ? L’école ? L’État ? Les plateformes ?

La réponse est probablement : tous à la fois. Car aucune technologie, aussi sophistiquée soit-elle, ne remplacera jamais la vigilance humaine. Le défi du 21 ème siècle n’est peut-être pas seulement de construire des intelligences artificielles plus puissantes. Il est aussi de préserver ce qu’il y a de plus fragile : l’enfance. Et si nos sociétés échouent à protéger leurs enfants dans les mondes qu’elles ont elles-mêmes créés, alors la question n’est plus technologique. Elle devient profondément morale. Et profondément humaine.
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