Dépression: le médecin devient algorithme

Par Zakia Laaroussi, Paris

Dans l’Utah, au milieu des paysages désertiques de l’Ouest américain, une révolution silencieuse est en train de naître. Bientôt, un chatbot alimenté par intelligence artificielle pourra renouveler certaines prescriptions d’antidépresseurs et de médicaments contre l’anxiété à la place d’un médecin humain. La nouvelle semble technique. Elle est en réalité profondément civilisationnelle. Car ce qui se joue ici dépasse largement la question du soin médical. Nous assistons peut-être à l’entrée définitive de l’intelligence artificielle dans l’espace le plus intime de l’existence humaine : la souffrance psychique.

Pendant des siècles, le médecin fut plus qu’un technicien. Il incarnait une présence humaine face à la vulnérabilité. Dans le domaine psychiatrique surtout, il représentait une figure d’écoute, presque confessionnelle. Aujourd’hui, ce rôle commence à migrer vers des systèmes algorithmiques. L’argument officiel paraît rationnel : pénurie de soignants, accès difficile aux soins mentaux, coûts élevés du système de santé américain. L’IA apparaît alors comme une solution efficace, rapide, scalable. Mais derrière cette efficacité surgit une interrogation vertigineuse : que devient l’humain lorsque ses émotions, son anxiété et sa détresse commencent à être administrées par des entités non humaines ?

Martin Heidegger craignait déjà que la technique transforme progressivement l’homme en simple ressource exploitable. Ici, le patient risque de devenir un flux de données psychologiques analysables, optimisables et monétisables. Michel Foucault, lui, aurait probablement vu dans cette évolution l’extension ultime du « biopouvoir » : non plus seulement gouverner les corps, mais réguler les états mentaux eux-mêmes par l’intermédiaire d’architectures numériques. Et pourtant, le phénomène le plus troublant est ailleurs : les sociétés modernes semblent prêtes à accepter cette substitution. Pourquoi ? Parce que la machine ne juge pas. Elle répond immédiatement. Elle est disponible à toute heure. Dans des sociétés marquées par la solitude de masse, l’algorithme devient paradoxalement plus accessible que l’humain.

Nous entrons ainsi dans une époque étrange où l’intelligence artificielle cesse d’être un simple outil pour devenir une présence psychologique permanente. Derrière cette mutation se profilent aussi des enjeux économiques colossaux. Les données émotionnelles pourraient devenir la ressource stratégique majeure du XXIe siècle. Connaître les peurs, les angoisses et les fragilités des individus offre un pouvoir immense commercial, politique et culturel. La question n’est donc plus seulement médicale. Elle est philosophique et presque métaphysique. Sommes-nous en train de créer une intelligence destinée à assister l’humanité… ou une structure froide qui remplacera progressivement certaines fonctions fondamentales de la relation humaine elle-même ?

Dans un roman de Dostoïevski, cette situation aurait probablement pris la forme d’une tragédie intérieure : des individus modernes, épuisés, remettant volontairement leur souffrance à une entité artificielle capable de les apaiser chimiquement mais incapable de comprendre réellement ce qu’est une âme. Et tandis que les écrans lumineux remplacent peu à peu les regards humains, une inquiétude silencieuse traverse le siècle : à force de vouloir soulager l’homme grâce aux machines, finirons-nous par oublier ce qui faisait précisément l’humanité de l’homme ?

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