Par Zakia Laaroussi, Paris
Il flottait comme un relent de veillée d’ivrogne, ce 17 mars, dans les couloirs pastel de la micro-crèche « Les Petits Gaulois ». Mais les berceaux, ici, ne sont pas des fûts. Les biberons, pas des verres à pinard. Pourtant, à la sortie de cette pouponnière sous enseigne People & Baby, c’est une enfant de 21 mois qui vacille, qui tombe, qui ne tient plus debout. Ses parents, inquiets, la pressent contre eux. L’odeur ? Étrange. Le comportement ? Insoutenable.
À l’hôpital, les stéthoscopes se taisent. Les visages se figent. 2,14 grammes d’alcool par litre de sang. Un taux qui ferait chanceler un docker. Pour un bébé, c’est une plongée en apnée toxique, une mise en coma éthylique avant même d’avoir prononcé « maman ». Les médecins n’y vont pas par quatre chemins : « elle était ivre morte ».
Le parquet de Senlis, par la voix du procureur Loïc Abrial, annonce ce mercredi l’ouverture d’une enquête préliminaire contre X, évidemment, car personne ne semble savoir qui, dans cette galaxie People & Baby, a bien pu verser ce poison miniature. La brigade d’Orry-la-Ville est saisie. Les parents, eux, ont déposé plainte. Vite. Fort. La structure, elle, ferme ses portes dès le 20 mars. Une fermeture « administrative temporaire », joliment nommée, comme on mettrait un voile pudique sur une cuite monumentale. La communauté de communes de l’Aire cantilienne, qui gère la concession, promet une réouverture « courant juin 2026 ». Comme si six semaines d’interdiction suffisaient à laver l’infamie.
Mais qui a saoulé ce bébé ? Les services de Protection maternelle et infantile (PMI) planchent. Les « expertises », dit le communiqué officiel, n’ont pour l’heure révélé « aucun élément de malveillance ou de maltraitance » de la part des professionnels. Soit. Alors d’où vient cette éthylisme stratosphérique ? D’un biberon préparé avec du pastis ? D’un jeu éducatif impliquant du gin ? D’une négligence crasse, d’un savant cocktail oublié sur une table, d’un flacon non rangé ?
L’enfant, aujourd’hui, « se porte bien », nous dit-on. Ouf. Mais l’horreur, elle, ne vacille pas. Car derrière cette micro-crèche de douze berceaux se profile l’ombre du groupe People & Baby – déjà éclaboussé, en 2022, par la mort d’une fillette de 11 mois dans une autre de ses structures. À l’époque, on parlait déjà d’encadrement défaillant, de sécurité en miettes. Aujourd’hui, on ajoute une ligne : alcoolisation d’un nourrisson. Ce qui frappe, dans ce dossier, c’est la prose aseptisée des autorités. « Aucun élément de malveillance », « l’enfant se porte bien », «
réouverture courant juin ». Comme si l’on décrivait une fuite d’eau, non une perfusion d’éthanol dans le sang d’une petite fille. Comme si l’on rangeait un dossier avant l’heure, pour ne pas voir la gueule de bois judiciaire qui s’annonce. Le groupe People & Baby, sollicité, n’a pas répondu. Pas un mot. Seulement le silence épais des murs de crèche, là où un bébé de 21 mois a appris, à sa manière atroce, ce qu’est une cuite.
Et nous ? Nous restons là, avec ce chiffre : 2,14. Comme une insulte à l’innocence. Comme une preuve que certains lieux censés protéger peuvent devenir des repaires d’ombre. Alors, oui, l’enquête suivra son cours. Les gendarmes interrogeront. Les experts compteront les flacons. Mais rien ne rattrapera cette image : celle d’un bébé qui titube dans un couloir aux couleurs pastel, ivre, perdu, seul. Scandale. Mot usé, mais qui, ce matin, claque comme une porte. Une porte qu’on aurait dû fermer bien avant.
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