Par Nouzha Boudouhou, chercheuse-Archéologue-Oujda
La ville de Rusaddir, mentionnée par les auteurs grecs et latins et devenue Melilla chez les chroniqueurs médiévaux, est située sur la côte méditerranéenne dans l’est du Maroc. Sa situation géographique n’a pas laissé indifférents les navigateurs des grandes civilisations antiques. La ville, bâtie sur un promontoire rocheux, est tournée vers la mer tout en restant en lien étroit avec son arrière-pays. Cette configuration a non seulement marqué le paysage, mais a aussi guidé toute son histoire. Une histoire remarquable, indissociable du contexte régional : riche en vestiges et, par conséquent, en brassages culturels qui la distinguent et que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans cette région. Tous ces facteurs font de Rusaddir une ville très particulière, voire exceptionnelle à plus d’un titre – géographique, historique, archéologique, économique, etc. – et lui confèrent une identité propre au sein de tout le territoire de l’Oriental du Maroc.
Rusaddir/Melilla est une ville maritime du Maroc. Sur la bande méditerranéenne, elle fait partie des villes de la zone orientale qui s’ouvrent sur la côte. Située dans la partie orientale du Rif, à 55 kilomètres environ à l’est de l’embouchure de la Moulouya, la ville est érigée sur un rocher au sud-est de la presqu’île des Gel’iyya, dont le Cap des Trois Fourches forme l’extrémité. Elle domine ainsi la petite baie qui lui servait de port. Également proche de la lagune de Marchica, elle occupe le centre du golfe du Gourougou. La ville est mentionnée dans les textes anciens et les sources antiques par les géographes greco-latins sous le toponyme de Rusaddir. Au Moyen-Âge la ville est apparue chez les auteurs arabes sous le nom de Malîla. L’antique vocable Rusaddir est donc remplacé par celui de Malîla à l’époque médiévale.
Sa situation géographique stratégique, sur les rives de la méditerranée et au carrefour d’axes maritimes, présente plusieurs avantages pour l’arrière-pays. Elle a fait de cette ville une station portuaire qui offre un abri sûr pour que les navires, de toutes les civilisations historiques, puissent y mouiller. Elle lui a permis de développer les échanges commerciaux entre les villes du littoral méditerranéen. Les informations apportées par l’archéologie ont permis non seulement d’identifier la ville antique de Rusaddir avec l’actuelle Melilla, mais de faire progresser nos connaissances sur le site à l’époque antique et les populations l’ayant occupé. Des témoignages archéologiques confirment en effet que la Rusaddir a connu une fréquentation continue depuis la civilisation phénicienne.
Les données historiques soulignent que la cité de Rusaddir fut fréquentée par les Phéniciens sur la côte méditerranéenne marocaine. En effet, les découvertes archéologiques prouvent que la cité n’était pas restée méconnue des navigateurs phéniciens. Les campagnes de fouilles menées au début du XXIe siècle, particulièrement à la Place d’Armes, ont permis de mettre en évidence une probable présence phénicienne archaïque qui pourrait remonter au VIIIe siècle avant notre ère. En revanche, les fouilles ultérieures menées, sur le site de la Casa del Gobernador à Melilla, ont mis au jour 250 fragments de céramique qui ont pu être datés du VIIe siècle av. notre ère. Ce mobilier archéologique est venu conforter l’hypothèse d’un comptoir phénicien à Rusaddir et ne laisse aucun doute sur le contact de la cité avec les navigateurs du levant. Parallèlement, les découvertes archéologiques, entre 2000 et 2001 de l’équipe maroco-italienne, démontrent l’installation phénicienne à Sidi Driss dans la province de Nador à quelques kilomètres de Melilla. Ces découvertes nous persuadent que l’influence a rayonné bien au-delà de la cité.

A l’époque carthaginoise, un comptoir commercial fut établi à Rusaddir. Des restes puniques ont été mis au jour à Melilla. La découverte d’une nécropole au Cerro San Lorenzo, recélant de la céramique punique, en témoigne. Le matériel déterré dans cette nécropole est bien riche. Il se compose de vases, de petites jarres, d’amphores à embouchure évasées, de petites amphores pour les parfums, de gobelets en terre, de bols, de lampes, et de la céramique avec un timbre en punique, etc. L’étude de ce matériel a montré que la plupart des pièces sont très proches de celles trouvées sur le site de Tamuda. D’un point de vue rituel, les éléments de ces différents matériels puniques ont été déposés d’une manière très soigneuse près des squelettes. On les trouve en effet, soit dans la partie supérieure du corps près de la bouche ou à côté des vertèbres cervicales, soit dans la partie inférieure, sur les pieds entre autres.
Ce matériel présente un intérêt chronologique pour l’occupation du site à l’époque punique. Mais, aucun habitat, sur le plan urbanistique, n’a pour l’heure été signalé près de cette nécropole. Les campagnes de fouilles récentes, à la Place d’Armes, ont mis au jour d’autres établissements et ont par conséquent, apporté des informations nouvelles sur des structures architecturales de l’époque punique datable entre le Ve et le IIIe siècle avant notre ère. Sur le plan numismatique la découverte des monnaies à Melilla permet non seulement d’identifier le toponyme punique de la cité de Rusaddir établie à l’emplacement de l’actuelle Melilla avec des légendes monétaires RŠ>DR, mais de confirmer une activité largement tournée vers le commerce, l’échange et le transit des marchandises à l’époque punique. Plusieurs émissions monétaires sont arrivées à Rusaddir en provenance de Carthage, recueillies au port de Melilla lors d’opérations de dragages de l’oued Farkhana, devenu Rio del Oro sous l’occupation espagnole. La présence romaine est attestée, également, par les preuves matérielles trouvées sur le site. Les fouilles archéologiques menées au début du XIXe siècle ont mis aux jours dans différents sites des tuiles romaines de type tegula, des amphores type Dressel 18 / Maña-Ramon C2b / Cintas 312, Dressel 1, des vases et des récipients de pâte grossière, etc.
A l’époque médiévale, les faits historiques soulignent que toute la région méditerranéenne se rallia à la puissance arabe des VIIe et VIIIe siècles. Le deuxième grand conquérant du Maghreb et de l’Espagne, Moussa ibn Nocéir, a réussi à conquérir le reste du Maghreb et l’Espagne. L’islamisation de Rusaddir (Melilla) remonte très probablement à cet avènement à en croire les faits historiques. Au IXe siècle, elle fait partie du royaume Idrissides. À partir du Xe siècle, les chroniqueurs arabes désignent Rusaddir sous le nom de Mililla et la placent sous l’autorité de Moussa ben Abi al Afiya, chef de la tribu de Miknasa et maître de Fès. Ce dernier était allié au calife Umayyade d’Espagne ‘Abd al-Rahmān III al-Nāsir contre les Fatimides d’Ifrikiya qui a construit à Melilla une citadelle à la place même de l’antique acropole, et a fait entourer la ville de remparts en 926 (en 314 H.), puis il l’a offerte à Moussa ben Abi al’Afiya avec tout son territoire et son port qui lui a facilité les relations maritimes avec l’Espagne. Plus tard, la ville fut reconstruite par les descendants de Musa ben Abi al’Afiya. Al-Bakri, nous rappelle effectivement que la ville de Melilla fut reconstruite par al-Bouri ibn Abi Moussa ben Abi el Afiya le Miknasien. Au XIe siècle, la ville de Melilla (Melîla) continue d’être l’un des points principaux de la tribu des Miknāsa jusqu’à leur chute devant la Almoravide Yūsuf ibn Tāshfīn en 462/1070. En 472/ 1080, la ville et son territoire sont soumis par ce souverain almoravide. Successivement sous la dynastie almohade, la ville devient almohade (1142), puis mérinide (1272). Avec l’avènement des Ouattasides (1465-1555) la ville fut occupée par les Espagnols en 1497. L’Espagne profita de la situation de troubles que connaissait le Maroc sous le premier sultan Ouattasside, Mohammed ech-Cheikh (1472-1505). Il lui fallait affronter les tribus de Tlemcen à l’est et les entreprises d’expansion des Portugais à l’ouest au long du littoral atlantique marocain.
L’Espagne exploita cette situation pour mettre la main sur Melilla. Malgré plusieurs tentatives pour la récupérer, de la part des souverains de la dynastie des Beni Ouattas et des sultans de la dynastie Alaouite, la ville resta aux mains des Espagnols jusqu’à nos jours. De nombreux restes de mobilier médiéval datables du Xe jusqu’au XVe siècle sont des témoins de la période islamique de la ville. L’histoire de Melilla est certes indissociable de celle du Maroc, son territoire, quant à lui, n’a pas cessé d’être l’enjeu de guerres entre Espagnols et Marocains depuis la fin du XVe siècle. Au cours de ces longues luttes, elle a été dotée de plusieurs murs et d’enceintes du côté espagnol, ce qui lui a permis de résister aux attaques et aux sièges. Hélas, ces aménagements ont bouleversé de façon irrémédiable certaines couches archéologiques, nous privant de mieux connaître son histoire riche et complexe tant à l’époque antique qu’à l’époque médiévale.
