L’inconscience confortable : pourquoi utilisons-nous le progrès sans le produire ?

Par Mohamed El Aichouni
Expert en financement du développement et en politiques publiques

Nous vivons entourés de technologies que nous n’avons pas conçues. Nous communiquons grâce à des réseaux développés ailleurs, utilisons des appareils fabriqués à l’étranger et dépendons de systèmes scientifiques, industriels et numériques dont les principaux centres de décision se trouvent souvent en dehors de nos sociétés.

Ce constat est particulièrement frappant dans de nombreuses régions du monde, notamment dans le monde arabe et en Afrique. Il soulève une question douloureuse : comment expliquer que des millions de personnes utilisent chaque jour les fruits du progrès technologique sans que cette dépendance suscite, à grande échelle, une réaction à la hauteur de l’enjeu ?

J’appelle ce phénomène « l’inconscience confortable ». Mais cette expression mérite d’être précisée. S’agit-il vraiment d’inconscience ? Et ce confort est-il réel ?

Voir le problème sans parvenir à agir

L’absence de mobilisation visible ne signifie pas nécessairement que les gens ne perçoivent pas l’écart. Beaucoup le constatent, en parlent et en subissent les conséquences. Mais reconnaître un problème ne suffit pas à le résoudre. Entre la prise de conscience et l’action collective se dressent des obstacles matériels, politiques et culturels.

Lorsque les infrastructures font défaut, que l’école prépare mal aux sciences, que les financements sont rares et que les institutions soutiennent insuffisamment la recherche, l’effort individuel peut sembler dérisoire. Pourquoi consacrer des années à un projet lorsque les débouchés sont incertains, que les ressources nécessaires ne suivent pas ou que les personnes qualifiées doivent partir pour travailler dans de meilleures conditions ?

À force de se heurter à ces limites, on peut finir par s’adapter à la situation. La dépendance devient familière, presque normale. Ce qui aurait dû susciter une interrogation durable finit par se fondre dans le décor quotidien. Cet ajustement peut ressembler à de l’indifférence. Il relève parfois davantage du découragement : on cherche à se protéger d’une frustration qui, faute de pouvoir être surmontée, se renouvelle chaque jour.

Consommer est immédiat ; construire est collectif et laborieux

Les bénéfices de la technologie sont concrets et immédiats. Un téléphone permet de communiquer, de travailler, de s’informer et de se divertir. En revanche, les systèmes qui ont rendu cet appareil possible — recherche, conception, chaînes d’approvisionnement, brevets, capitaux et compétences spécialisées — sont beaucoup moins visibles.

La consommation répond à un besoin immédiat. La production technologique, quant à elle, suppose des années d’investissement, des équipes qualifiées, des entreprises capables de prendre des risques et des institutions qui acceptent que la recherche ne produise pas toujours des résultats rapides.

La différence ne tient donc pas uniquement à la volonté des individus. Elle dépend aussi de ce que les sociétés rendent possible. On peut difficilement attendre d’une personne qu’elle transforme, à elle seule, un écosystème qui ne finance pas ses idées, ne protège pas son travail et ne lui offre pas de débouchés.

Des rôles appris et des ambitions limitées

Dans bien des contextes, on forme davantage des utilisateurs de technologies que leurs concepteurs. Les élèves apprennent parfois à restituer des connaissances plutôt qu’à poser des questions, à expérimenter et à résoudre des problèmes. Les économies créent des emplois qui mobilisent les compétences disponibles sans toujours les orienter vers la recherche ou l’innovation.

Ces habitudes façonnent les ambitions. Lorsque les exemples de réussite les plus visibles sont ceux de personnes qui ont quitté leur pays, l’exil peut apparaître comme la seule voie réaliste. Lorsque les projets locaux échouent faute de soutien, les jeunes peuvent finir par conclure que l’innovation est une affaire étrangère.

Il ne s’agit pas d’une incapacité à inventer, mais souvent d’une incapacité collective à transformer les capacités individuelles en institutions durables : laboratoires, entreprises, universités solides, industries et politiques publiques cohérentes.

Une responsabilité qui se disperse

Face à un problème aussi vaste, chacun peut désigner un autre responsable : les gouvernements, les élites, l’école, les anciennes puissances coloniales, l’économie mondiale, la religion ou la société elle-même. Certaines de ces explications sont fondées. Mais lorsqu’elles se concurrencent sans déboucher sur des actions concrètes, elles peuvent aussi contribuer à diluer les responsabilités.

Ce mécanisme est d’autant plus puissant que l’action comporte parfois un coût. Contester des choix politiques, remettre en question des normes établies ou dénoncer les faiblesses des institutions peut exposer à des sanctions sociales ou professionnelles. Le silence n’est donc pas toujours un signe d’approbation. Il peut aussi constituer une stratégie de protection.

Le confort de qui ?

L’expression « inconscience confortable » peut toutefois induire en erreur. Elle laisse entendre que l’inaction serait agréable pour tous. Or, subir la dépendance technologique, le manque de perspectives ou la défaillance des services publics n’a rien de confortable.

Le confort se situe plutôt dans certains arrangements. Pour ceux qui bénéficient du statu quo, les importations permettent de profiter des technologies sans avoir à développer les capacités locales nécessaires à leur production. Pour d’autres, l’adaptation quotidienne permet d’éviter de se confronter en permanence à une situation qui semble impossible à changer.

Il ne s’agit pas d’accuser des populations entières de manquer de curiosité ou de courage. Une telle accusation reviendrait à faire peser sur les individus la responsabilité de problèmes qui relèvent également de l’histoire, de l’économie, de la qualité des institutions et de la répartition du pouvoir et des richesses. La question pertinente n’est donc pas seulement : pourquoi les gens ne réagissent-ils pas ? Elle est aussi la suivante : qui peut agir, à quel prix, avec quelles ressources et dans quelles conditions institutionnelles ?

De la prise de conscience à la capacité d’agir

Sortir de cette forme d’inertie exige davantage qu’un simple appel à la volonté. La prise de conscience est essentielle, mais elle doit pouvoir s’appuyer sur des moyens concrets : une éducation qui stimule la recherche, des financements accessibles, des universités de qualité, des entreprises innovantes et des règles qui valorisent les compétences et protègent les initiatives.

Cette transformation exige également des récits crédibles. Si chaque réussite locale est présentée comme un miracle isolé, elle ne peut servir de modèle collectif. Il faut montrer comment les projets se construisent, quelles alliances les rendent possibles et quelles institutions permettent de reproduire les réussites.

Le progrès technologique ne se résume pas à la fabrication d’appareils. Il implique la capacité de définir ses propres priorités, de maîtriser certains savoirs essentiels et de participer aux décisions qui façonnent la vie économique et sociale. Aucune société ne peut tout produire seule. Mais toute société doit pouvoir comprendre les systèmes dont elle dépend et choisir les domaines dans lesquels elle souhaite acquérir une véritable maîtrise.

Peut-être que « l’inconscience confortable » ne désigne donc pas tant une absence de conscience qu’une absence de prise sur la réalité. On peut percevoir sa dépendance sans disposer des moyens de la réduire. Le défi consiste alors à transformer une inquiétude diffuse en projet collectif et à bâtir les institutions qui permettront aux efforts individuels de se traduire en une véritable capacité d’action collective.

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