Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et en politiques publiques
Introduction
Le vieillissement de la population s’impose comme un défi structurel pour le Maroc. Revenus, accès aux soins, autonomie, solidarité familiale et participation sociale : cette transformation appelle une politique cohérente, capable de garantir les droits des personnes âgées tout en valorisant leur contribution au développement du pays.
Les débats actuels sur l’avenir du Maroc se concentrent, à juste titre, sur l’éducation, l’emploi, l’eau ou encore les inégalités territoriales. Une transformation tout aussi profonde mérite cependant une place plus importante dans l’agenda national : le vieillissement démographique. Celui-ci engage la manière dont le pays organise la solidarité, répartit les ressources et reconnaît la place de chaque génération.
L’allongement de la durée de vie constitue un progrès incontestable. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’espérance de vie mondiale est passée de 41 ans en 1960 à 77,2 ans en 2024 [3]. Encore faut-il que les années gagnées puissent être vécues avec des ressources suffisantes, un accès effectif aux services et la possibilité de décider pour soi-même. La question porte donc autant sur les conditions sociales du vieillissement que sur son ampleur démographique.
Une transformation déjà engagée
Dans son analyse fondée sur les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2024, publiée en décembre 2025, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) dénombre 5,027 millions de personnes âgées de 60 ans et plus, contre 3,168 millions en 2014. Leur part dans la population est passée de 9,4 % à 13,8 %. Selon les projections présentées dans cette étude, leur effectif atteindrait 9,722 millions en 2050, soit 22,9 % de la population. Ces dernières valeurs constituent des projections, soumises aux hypothèses démographiques retenues [1].
Cette évolution impose une anticipation sur plusieurs décennies. Former les professionnels, adapter les logements, développer les services de proximité et organiser leur financement demandent du temps. Différer ces décisions reviendrait à laisser les ménages assumer seuls les besoins, voire les conséquences de chocs pourtant prévisibles.
L’âge demeure toutefois un repère statistique imparfait. Deux personnes de 70 ans peuvent présenter des situations très différentes en matière de santé, de revenus, de mobilité ou d’entourage. Une politique pertinente doit reconnaître cette diversité et adapter ses réponses aux besoins réels des personnes âgées.
Soutenir les familles sans créer une culpabilité supplémentaire
Les solidarités familiales demeurent essentielles au Maroc. L’Enquête nationale sur la famille de 2025 indique que 59,3 % des personnes âgées de 60 ans et plus vivent avec au moins un enfant. Toutefois, la cohabitation ne garantit ni la disponibilité d’un aidant ni la qualité de l’accompagnement. L’enquête montre également que 9,5 % des femmes âgées vivent seules, contre 2,1 % des hommes [2].
Ces résultats invitent à dépasser les jugements fondés sur l’idée d’un abandon généralisé des parents. Les familles doivent composer avec l’éloignement géographique, le coût du logement, les contraintes professionnelles et leurs propres difficultés financières. Un transfert d’argent peut couvrir une dépense, mais il ne remplace pas toujours une présence auprès d’une personne qui a besoin d’aide pour accomplir les actes de la vie quotidienne.
L’effort public devrait donc renforcer la capacité des proches à accompagner les personnes âgées : information accessible, formation pratique, accueil de jour, aide à domicile et solutions temporaires de répit. Il conviendrait également de mieux documenter le temps consacré à cet accompagnement et ses conséquences sur l’emploi et les revenus, notamment ceux des femmes. Le travail familial de soin mérite une reconnaissance concrète.
Articuler sécurité des revenus et accès effectif aux soins
Une politique du vieillissement doit distinguer trois besoins : disposer d’un revenu, pouvoir se soigner et bénéficier d’une assistance lorsque l’autonomie diminue. Une couverture médicale ne remplace pas une pension, et une pension ne garantit pas la disponibilité d’un service d’aide. Ces dimensions doivent être coordonnées sans être confondues.
La réflexion en cours sur les retraites devrait ainsi associer la viabilité financière des régimes, l’adéquation du niveau des pensions et la protection des personnes ayant peu ou jamais cotisé. Pour ces dernières, un soutien de solidarité renforcé pourrait être envisagé, sur la base d’un chiffrage transparent, de critères équitables et d’une articulation avec les dispositifs existants. Toute extension devrait préciser ses modalités de financement et son calendrier de mise en œuvre.
La prévention de la précarité au grand âge commence également pendant la vie active. Favoriser l’emploi déclaré, assurer la continuité des droits sociaux et renforcer l’insertion économique des femmes contribuent à mieux préparer le vieillissement. Une réforme limitée à l’âge de départ à la retraite ou aux paramètres des régimes laisserait de côté une partie des parcours professionnels.
Sur le plan sanitaire, l’Organisation mondiale de la Santé recommande des soins intégrés, centrés sur la personne, ainsi que des services de soins de longue durée pour celles et ceux qui en ont besoin. Elle souligne la diversité des capacités des personnes âgées et l’importance de leur environnement dans le maintien de l’autonomie [3].
Pour le Maroc, cette orientation pourrait se traduire par une meilleure coordination entre les soins de santé primaires, l’hôpital, la réadaptation et l’accompagnement social. L’évaluation devrait porter sur la continuité des parcours, les délais d’accès aux services et les dépenses supportées par les ménages, au-delà du seul nombre de bénéficiaires recensés.
Faire de l’autonomie une priorité territoriale
Vieillir chez soi suppose de disposer d’un environnement adapté et accessible. Des escaliers infranchissables, un transport inaccessible ou un guichet éloigné peuvent transformer une difficulté limitée en une source de dépendance au quotidien. Les communes ont donc un rôle à jouer dans l’aménagement des cheminements, l’accessibilité des équipements et la proximité des services.
Dans les territoires ruraux et montagneux, il conviendrait d’organiser des réponses adaptées à la dispersion de l’habitat : transport accompagné, interventions mobiles et coordination entre les services sanitaires, sociaux et associatifs. Une répartition des moyens fondée uniquement sur le volume de la population risquerait de sous-estimer les coûts liés à l’accessibilité.
La dématérialisation des démarches doit également préserver la possibilité d’un accueil humain. L’étude du HCP relève qu’environ 58 % des personnes âgées ne savent ni lire ni écrire. Cette donnée appelle la mise en place de modalités d’accompagnement simples, respectueuses de la confidentialité et de la capacité de décision de chacun [1]. L’accès à un droit devrait rester possible sans équipement numérique personnel ni recours obligatoire à un proche.
Reconnaître les droits et la capacité de contribution des personnes âgées
L’article 34 de la Constitution marocaine confie aux pouvoirs publics la mission d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques destinées aux personnes et aux catégories à besoins spécifiques, notamment pour prévenir et traiter les situations de vulnérabilité des personnes âgées [4]. Ce fondement appelle des engagements dont la mise en œuvre puisse être suivie : accès aux services, protection contre les abus, traitement des réclamations et respect du consentement.
Dans son rapport de 2015 consacré aux personnes âgées, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) préconisait déjà une politique intégrée fondée sur la dignité, la participation et l’inclusion [5]. Cette approche conserve toute sa pertinence : les personnes âgées doivent pouvoir exprimer leurs préférences, participer aux décisions qui les concernent et conserver leur place dans la vie familiale et sociale.
L’expérience professionnelle, la transmission des savoir-faire, l’engagement associatif et le mentorat pourraient être davantage valorisés. Des dispositifs volontaires, accessibles et encadrés permettraient aux personnes qui le souhaitent de continuer à contribuer à la société. Cette participation doit respecter le droit au repos et éviter toute pression à travailler pour compenser une protection sociale insuffisante.
L’accompagnement de l’autonomie représente également un secteur d’activité à structurer. Dans son avis adopté en juin 2025, le CESE souligne le potentiel social et économique des activités de soin à autrui ainsi que l’intérêt de développer des services de proximité organisés [6]. Ce développement devrait s’appuyer sur des qualifications reconnues, des conditions de travail décentes, un contrôle de la qualité et une accessibilité financière pour les bénéficiaires.
Passer à des engagements mesurables
Une prochaine étape pourrait consister à regrouper et à coordonner les programmes existants dans le cadre d’une feuille de route nationale du vieillissement, assortie de responsabilités clairement définies et d’un budget pluriannuel. L’enjeu serait d’assurer la cohérence des interventions dans les domaines de la santé, de la protection sociale, du logement, de l’emploi et de l’action des collectivités territoriales.
Dans une première phase, un diagnostic territorial devrait préciser les besoins en matière d’accompagnement, les services disponibles et les difficultés rencontrées par les proches aidants. Des expérimentations portant sur l’accompagnement à domicile et l’accueil de jour pourraient ensuite être évaluées dans des territoires urbains, ruraux et montagneux, avant d’envisager une éventuelle généralisation.
La performance devrait être mesurée à partir de résultats concrets : diminution des renoncements aux soins, réduction des délais d’accès à l’aide, maintien de l’autonomie, allègement des dépenses supportées par les ménages et satisfaction des personnes accompagnées. La publication régulière de ces résultats permettrait de corriger les écarts constatés et de rendre compte de l’utilisation des financements mobilisés.
Conclusion
Préparer le vieillissement concerne toutes les générations. Les jeunes d’aujourd’hui ont besoin d’emplois et de droits sociaux qui protégeront leur propre avenir, tandis que leurs parents ont besoin de services permettant d’accompagner leurs aînés sans s’épuiser. Le Maroc dispose de solidarités et de savoir-faire sur lesquels il peut s’appuyer pour bâtir une telle politique. Sa réussite se mesurera à une réalité simple : pouvoir avancer en âge tout en conservant sa dignité, sa liberté de choix et sa place dans la société.
Sources et références
- Haut-Commissariat au Plan (2025). Les personnes âgées au Maroc.
- Haut-Commissariat au Plan (2026). Enquête nationale sur la famille 2025.
- Organisation mondiale de la Santé. Vieillissement et santé, fiche d’information, 2020.
- Royaume du Maroc (2011). Constitution du Royaume du Maroc, article 34.
- Conseil économique, social et environnemental (2015). Les personnes âgées au Maroc.
- Conseil économique, social et environnemental (2025). Reconnaître et organiser l’économie du soin à autrui au Maroc.
