Par Zakia Laaroussi-Redactrice en cheffe-Paris
Il existe des injustices qui ne font pas de bruit. Elles ne défilent pas toujours dans la rue, ne provoquent pas nécessairement de crise politique et ne font pas la une des journaux. Elles s’installent lentement, dans les interstices des institutions, jusqu’à devenir presque ordinaires. Le malaise des éducatrices et des éducateurs du préscolaire au Maroc appartient à cette catégorie de questions que l’on ne peut plus traiter comme un simple dossier social. Car derrière leurs revendications se dessine une interrogation autrement plus dérangeante : quelle valeur une société accorde-t-elle réellement à celles et ceux auxquels elle confie les premières années de ses enfants ?
Le préscolaire n’est pas une antichambre de l’école. C’est le lieu où se construisent les premières représentations du monde, où l’enfant apprend à écouter, à parler, à partager et à reconnaître l’autre. Avant les manuels, les examens et les diplômes, il y a cette rencontre décisive entre un enfant et un adulte chargé de l’accompagner dans ses premiers apprentissages. C’est là que commence, silencieusement, la fabrication du citoyen. Or, une contradiction persiste au cœur du discours éducatif : on exige davantage de qualité, d’encadrement et de performance, sans que la question de la stabilité professionnelle de ceux qui portent cette ambition reçoive toujours une réponse à la hauteur des enjeux. Comment construire une politique éducative durable lorsque celles et ceux qui en assurent quotidiennement la mise en œuvre restent confrontés à l’incertitude de leur avenir professionnel ?
Le problème n’est pas seulement salarial. Il est institutionnel, social et même philosophique. Il concerne la manière dont une nation hiérarchise ses priorités et répartit ses responsabilités. Lorsque la gestion d’une mission aussi fondamentale repose sur des dispositifs associatifs, une question s’impose : où s’arrête la délégation de gestion et où commence la responsabilité publique ? L’intervention des associations peut répondre à des besoins organisationnels, mais elle ne saurait, à elle seule, dissiper les interrogations relatives à la sécurité professionnelle, à la protection sociale et à la reconnaissance du métier.
Il serait toutefois injuste de réduire cette situation à une opposition simpliste entre institutions et travailleurs. Le véritable enjeu est de construire un cadre cohérent dans lequel l’ambition nationale de généraliser le préscolaire s’accompagne de garanties professionnelles lisibles, équitables et durables. Dans ce contexte, la rencontre entre Nabil Benabdallah et des représentants syndicaux du secteur mérite d’être considérée comme un premier signal positif. Ouvrir le dialogue est nécessaire, particulièrement lorsqu’un dossier nourrit depuis longtemps des attentes et des inquiétudes. Mais la politique ne se mesure pas à la seule capacité de réunir les acteurs autour d’une table. Elle se juge à ce qui change après leur départ.
Le dialogue a une vertu : il peut rompre l’isolement, clarifier les désaccords et rendre possible une négociation. Il a aussi une limite : lorsqu’il ne débouche sur aucun calendrier, aucune mesure identifiable et aucun mécanisme de suivi, il risque de devenir une méthode de gestion de l’attente plutôt qu’un instrument de résolution. La question n’est donc pas de savoir si une rencontre a eu lieu, mais si elle ouvre une séquence nouvelle. Quelles revendications seront traitées en priorité ? Quelles garanties seront apportées ? Selon quel échéancier ? Et qui répondra de l’exécution des engagements annoncés ?
Ces questions ne relèvent ni de la polémique ni de la défiance systématique. Elles constituent le minimum démocratique exigible dès lors que des travailleurs attendent des réponses sur leur avenir. Il faut également sortir d’un raisonnement qui oppose trop facilement la généralisation du préscolaire à l’amélioration des conditions de travail. Ce ne sont pas deux objectifs concurrents, mais les deux faces d’une même politique. Un système éducatif ne devient pas performant en demandant toujours davantage à ses personnels ; il le devient lorsqu’il leur donne les moyens de remplir leurs missions avec compétence, sérénité et dignité.
L’enfant ne devrait jamais être le bénéficiaire d’une politique ambitieuse dont les conditions humaines de réalisation demeurent fragiles. Investir dans le préscolaire, c’est financer des infrastructures et du matériel, certes, mais c’est aussi reconnaître la valeur du travail éducatif, assurer la formation continue et construire des perspectives professionnelles cohérentes.
Il y a, dans cette affaire, une autre question que le débat public marocain devrait avoir le courage de poser : pourquoi les métiers qui façonnent les premières années de la vie restent-ils si souvent moins visibles que les fonctions dont les résultats sont immédiatement quantifiables ? Les effets d’une éducation de qualité ne se manifestent pas toujours dans les statistiques du lendemain. Ils apparaissent parfois des années plus tard, dans la confiance d’un jeune, sa capacité à raisonner, son rapport aux autres et sa manière d’habiter la société.
C’est précisément ce décalage entre le temps long de l’éducation et le temps court de la décision politique qui rend ce dossier essentiel. Une promesse peut être formulée en quelques minutes ; la confiance, elle, exige des actes répétés. Elle se construit lorsque les engagements deviennent vérifiables et lorsque les personnes concernées cessent d’être de simples destinataires de discours pour devenir des partenaires à part entière de la réforme.
Le Maroc a besoin d’un préscolaire qui prépare les enfants à apprendre, mais aussi d’une gouvernance éducative qui donne l’exemple en matière d’équité. Il ne s’agit pas de transformer chaque revendication en décision automatique, ni d’ignorer les contraintes budgétaires et organisationnelles. Il s’agit de reconnaître que les contraintes doivent être expliquées, les arbitrages assumés et les solutions négociées dans un cadre transparent.
La rencontre initiée avec les représentants syndicaux peut ainsi constituer un commencement utile. Mais un commencement ne vaut pas aboutissement. La responsabilité des acteurs politiques consiste désormais à transformer l’ouverture du dialogue en résultats concrets, tandis que les organisations syndicales ont vocation à maintenir une vigilance constructive et à défendre les revendications sur la base d’objectifs précis. Au fond, le préscolaire révèle une vérité que les grandes réformes préfèrent parfois contourner : la qualité d’un système éducatif se mesure aussi à la considération qu’il accorde à ceux qui le font vivre.
L’avenir des éducatrices et des éducateurs ne peut rester indéfiniment suspendu entre reconnaissance symbolique et incertitude professionnelle. Leur accorder des garanties adaptées, ce n’est pas consentir une faveur à une catégorie de travailleurs. C’est reconnaître qu’une politique éducative ne peut prétendre préparer l’avenir tout en laissant ses propres acteurs dans l’attente. Le véritable succès de cette séquence ne sera donc ni le nombre de réunions organisées ni la force des déclarations publiées. Il résidera dans la capacité à faire émerger des décisions claires, des engagements datés et des améliorations tangibles.
Car un pays ne prépare pas son avenir uniquement dans les grandes écoles, les universités ou les laboratoires. Il le prépare aussi dans ces salles modestes où un enfant apprend ses premiers mots, pendant qu’une éducatrice ou un éducateur lui transmet, bien au-delà des connaissances, les premières règles du vivre-ensemble. Si le dialogue engagé devient le point de départ d’une réforme juste et durable, il aura ouvert une porte importante. S’il se limite à apaiser provisoirement les inquiétudes, il ne fera que repousser une question que le Maroc ne peut se permettre d’éluder : quelle place voulons-nous réellement accorder à ceux qui prennent soin des premiers pas de nos enfants ?
