Lettre ouverte à Madame la Cheffe du gouvernement du Royaume du Maroc.

Aucun jeune Marocain ne devrait risquer sa vie en mer pour espérer un avenir meilleur. 

Par ABOUDOU CHOUAIB, Romancier et critique littéraire

Un citoyen préoccupé par l’avenir de la jeunesse marocaine.

Un pays ne peut accepter que ses enfants considèrent la mer comme leur dernier espoir. Lorsque des jeunes abandonnent leurs études, s’endettent ou confient leurs économies à des passeurs pour rejoindre l’Europe, ce n’est pas seulement un problème migratoire : c’est un signal d’alarme sur leur confiance dans l’avenir.

La réponse ne peut se limiter au contrôle des frontières et aux campagnes de sensibilisation. Elle doit s’attaquer aux causes profondes du phénomène : chômage, précarité, inégalités territoriales, difficultés d’accès au logement et le sentiment que les efforts ne sont pas toujours récompensés. Notre ambition doit être claire : aucun jeune Marocain ne devrait être contraint de risquer sa vie pour construire son avenir.

Comprendre les causes pour agir efficacement 

Dans les villes comme dans les campagnes, de nombreux jeunes ont le sentiment que les possibilités de réussite se trouvent ailleurs. Les récits de réussite à l’étranger nourrissent leurs espoirs, tandis que les difficultés quotidiennes renforcent leur désir de partir. Pourtant, derrière ces espoirs se cachent aussi les naufrages, l’exploitation par les réseaux criminels, les dettes familiales et les difficultés rencontrées par les personnes en situation irrégulière. Il ne faut ni condamner ces jeunes ni idéaliser leur départ. Vouloir améliorer ses conditions de vie n’est pas une trahison envers son pays. Le véritable problème commence lorsque l’émigration n’est plus un choix libre, mais une fuite face à l’absence de perspectives.

Le chômage demeure l’un des principaux défis. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan relayées par le portail officiel du Maroc en février 2026, le pays a créé 193 000 emplois nets entre 2024 et 2025. Ce résultat est encourageant, mais les disparités territoriales persistent et la création d’emplois ne garantit pas toujours aux jeunes un revenu stable et suffisant.

Le diplôme, lui aussi, peut devenir une source de désillusion lorsqu’il ne débouche ni sur un emploi ni sur une progression professionnelle. À cela s’ajoutent le coût du logement, les dépenses de transport et les difficultés rencontrées par les jeunes femmes, les habitants des zones rurales et ceux qui ne disposent pas de réseaux professionnels. Enfin, le sentiment que les démarches administratives sont complexes, que les aides sont difficiles à obtenir ou que les opportunités ne sont pas toujours accessibles équitablement fragilise la confiance envers les institutions. Il ne suffit donc pas de demander aux jeunes de rester. Il faut leur donner des raisons concrètes de croire en leur avenir au Maroc. Faire de l’emploi et de la formation une priorité nationale.

La première urgence est de faciliter l’accès des jeunes à un emploi digne et durable. Il est louable de mettre en place un programme national pour le premier emploi, destiné prioritairement aux jeunes sans expérience professionnelle ou durablement au chômage. Les entreprises qui recrutent de nouveaux salariés pourraient bénéficier d’aides temporaires, conditionnées au respect du droit du travail, à une rémunération digne et à un véritable accompagnement professionnel. Les petites entreprises et celles implantées dans les territoires défavorisés devraient être particulièrement soutenues. Les résultats devraient être rendus publics afin de vérifier que les aides créent des emplois réels et durables.

Il faut également rapprocher la formation des besoins économiques. Un observatoire des compétences et des emplois pourrait identifier les métiers qui recrutent dans chaque région et aider les établissements à adapter leurs programmes. L’apprentissage rémunéré, les stages de qualité et les formations techniques doivent être développés dans des secteurs comme l’industrie, l’agriculture, la maintenance, les énergies renouvelables, l’artisanat, la logistique et les services numériques.

La réussite ne doit pas se mesurer au nombre de diplômes délivrés, mais à la capacité des jeunes à intégrer le marché d’emploi, à améliorer leurs revenus et à construire une carrière. L’entrepreneuriat mérite aussi un soutien mieux structuré. Financer un projet ne suffit pas : les jeunes ont besoin de conseils en gestion, de formations, d’un accès aux marchés et d’un accompagnement après le lancement. Les coopératives et les équipements partagés peuvent également aider les jeunes possédant des ressources limitées à développer des activités viables.

Réduire les inégalités et rendre l’autonomie possible

L’avenir d’un jeune ne doit pas dépendre de son lieu de naissance. Dans certaines provinces, les possibilités de formation et d’emploi restent limitées. Il faut donc élaborer des plans territoriaux fondés sur les ressources locales : transformation agricole, tourisme durable, artisanat, activités industrielles et services numériques. Dans les zones rurales, le soutien à l’emploi doit tenir compte du manque d’eau, des changements climatiques et des difficultés d’accès aux marchés. La diversification des activités et l’amélioration des infrastructures sont indispensables pour permettre aux jeunes de construire leur avenir sans devoir quitter leur région par nécessité.

Le logement et le transport doivent également faire partie de la politique d’insertion professionnelle. Un jeune qui travaille mais consacre l’essentiel de son revenu au loyer et aux déplacements ne peut accéder facilement à l’indépendance. Des résidences abordables, des transports adaptés et des aides ciblées à la mobilité professionnelle peuvent faciliter l’accès au premier emploi.

Une attention particulière doit être accordée aux jeunes femmes, dont la participation à l’économie reste limitée par des obstacles liés notamment aux déplacements, aux responsabilités familiales et à l’accès aux financements. La formation, l’emploi et l’entrepreneuriat doivent leur être accessibles dans des conditions équitables. Enfin, un guichet unique dans chaque province pourrait réunir l’orientation professionnelle, l’accès aux formations, l’accompagnement entrepreneurial et l’information sur les aides disponibles. Chaque jeune devrait pouvoir identifier les solutions adaptées à sa situation sans se perdre dans des démarches complexes.

Combattre les passeurs et développer les voies légales de mobilité

La lutte contre les réseaux de passeurs reste indispensable. Ceux qui exploitent la vulnérabilité des candidats à l’émigration, organisent des traversées dangereuses ou leur soutirent de l’argent sur la base de fausses promesses doivent faire l’objet d’enquêtes et de poursuites conformément à la loi. Mais la fermeté doit s’accompagner de prévention et de protection. Les jeunes victimes de tromperies et les familles endettées doivent pouvoir obtenir des conseils et signaler les abus sans être systématiquement stigmatisés.

Il faut également reconnaître que la mobilité internationale peut être une chance. Les études, les échanges universitaires et les recrutements légaux permettent d’acquérir des compétences et une expérience utiles. Le Maroc devrait renforcer les partenariats avec les pays étrangers pour faciliter l’accès à des programmes de formation, tout en protégeant les droits des personnes concernées.

Une campagne nationale d’information devrait présenter honnêtement les risques des traversées clandestines, les réalités de la vie à l’étranger et les possibilités légales existantes. Elle devrait être conçue dans un langage accessible, sans humilier les jeunes ni réduire leurs aspirations à de l’irresponsabilité. La meilleure prévention n’est pas celle qui fait peur, mais celle qui permet de prendre une décision éclairée et d’accéder à une solution réelle.

Passer des promesses aux résultats

Ces propositions ne pourront réussir sans une méthode claire. On doit élaborer un plan national sur cinq ans, précédé d’un diagnostic des dispositifs existants et des besoins prioritaires. Dès la première année, des projets pilotes pourraient être lancés dans les territoires les plus touchés par le chômage des jeunes. Ils concerneraient le premier emploi, l’apprentissage rémunéré, l’accompagnement entrepreneurial et l’accès au logement. Les programmes ayant démontré leur efficacité seraient ensuite étendus, tandis que ceux qui échouent seraient révisés. Un tableau de bord public devrait mesurer les résultats : emplois obtenus et conservés, qualifications reconnues, entreprises encore actives après deux ans, accès des femmes aux dispositifs et disparités entre régions. Une évaluation indépendante permettrait de vérifier l’utilisation des ressources publiques et d’améliorer les mesures engagées. Les jeunes eux-mêmes doivent participer à cette démarche. Leurs expériences et leurs propositions doivent être entendues, car aucune politique destinée à la jeunesse ne peut réussir durablement sans sa participation.

Faire de l’espoir une politique publique

La lutte contre l’émigration clandestine ne peut réussir si elle se limite à empêcher les départs. Elle doit commencer bien avant qu’un jeune ne se retrouve face à la mer : lorsqu’un élève perd confiance dans l’école, lorsqu’un diplômé reste sans emploi, lorsqu’un apprenti abandonne sa formation faute de moyens ou lorsqu’une famille estime que son enfant ne pourra réussir qu’en partant.

Je vous demande de faire de cette question une priorité nationale associant emploi, éducation, formation professionnelle, logement, développement territorial et coopération internationale. Je vous demande des objectifs mesurables, des responsabilités clairement établies et des résultats accessibles aux citoyens. Surtout, je vous demande de considérer la jeunesse comme une force à accompagner et non pas un problème à résoudre.

Nous ne devons ni idéaliser l’Europe ni dévaloriser le Maroc. Nous devons donner aux jeunes la possibilité de réaliser leurs ambitions ici ou ailleurs, dans des conditions sûres et légales. L’attachement à son pays ne se décrète pas : il grandit lorsque les citoyens peuvent y travailler, y entreprendre et y vivre dignement.

La réussite de cette politique ne se mesurera pas uniquement au nombre de traversées empêchées, mais au nombre de jeunes qui auront trouvé un emploi, obtenu une qualification, créé une entreprise ou accédé à un logement digne. Elle se mesurera aux familles qui n’auront plus à s’endetter pour financer un départ dangereux et à la confiance retrouvée entre les citoyens et les institutions. Aucun jeune Marocain ne devrait avoir à choisir entre renoncer à son avenir et risquer sa vie pour le poursuivre. Cette exigence doit devenir une politique publique concrète, soutenue par des moyens, un calendrier et une évaluation rigoureuse. Parce qu’un pays qui croit en sa jeunesse investit en elle, et parce qu’aucun espoir ne devrait exiger une traversée dont on ne sait pas si l’on reviendra. 

Veuillez recevoir, Madame la Cheffe du gouvernement, l’expression de cette exigence citoyenne : faire du Maroc un pays où chaque jeune peut envisager son avenir avec dignité, confiance et liberté. 

           

                                                                   

                                                                  

One thought on “Lettre ouverte à Madame la Cheffe du gouvernement du Royaume du Maroc.”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *