Jeunesse marocaine : reconstruire un avenir possible dans son propre pays

Par Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et politiques publiques

Introduction

À la suite des élections législatives, l’avenir de la jeunesse devrait constituer une priorité centrale de l’action publique. L’enjeu dépasse la création d’emplois : il concerne la possibilité d’apprendre, de travailler, de devenir autonome et de participer pleinement à la vie du pays. La crédibilité du nouveau mandat se mesurera aussi à l’aune des perspectives concrètes qu’il offrira aux jeunes. Le Maroc poursuit sa modernisation, développe ses infrastructures et affirme ses ambitions économiques. Mais une question doit guider l’appréciation de ces transformations : quelles possibilités ouvrent-elles aux jeunes qui cherchent leur place dans la société ?

Pour une jeune diplômée qui multiplie les candidatures, un apprenti sans perspective de recrutement ou un jeune rural éloigné des centres de formation, le développement se mesure d’abord aux possibilités réellement accessibles. Pouvoir acquérir une qualification utile, obtenir une première expérience, percevoir un revenu régulier et envisager une vie autonome constitue un horizon légitime. Faire de cette question une priorité nationale ne revient pas à reléguer l’eau, la santé ou l’éducation au second plan. Ces défis sont étroitement liés aux parcours de la jeunesse. La manière dont ils sont pris en charge détermine la capacité du pays à mobiliser ses compétences, à réduire les inégalités et à renforcer la confiance dans ses institutions.

Un chômage élevé qui ne résume pas toutes les difficultés

Les données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) donnent la mesure du problème. En 2025, le chômage concernait 37,2 % des jeunes actifs âgés de 15 à 24 ans, contre 13 % de l’ensemble de la population active. Le taux de chômage des diplômés, tous âges confondus, atteignait 19,1 %. Ces chiffres doivent être interprétés avec précision : le premier concerne les jeunes présents sur le marché du travail, et non l’ensemble des personnes de cette tranche d’âge. Le chômage ne couvre cependant qu’une partie des situations à examiner. L’insertion professionnelle doit également être appréciée à travers la stabilité de l’emploi, les revenus, la protection sociale, l’adéquation des compétences et les possibilités d’évolution. Avoir exercé une activité occasionnelle ne signifie pas nécessairement disposer des moyens de construire son avenir.

La rigueur statistique est ici indispensable. En 2026, le HCP a introduit une nouvelle enquête sur la main-d’œuvre, accompagnée de changements dans les définitions de l’emploi et du chômage. Les résultats de cette enquête ne sont pas directement comparables à ceux des anciennes publications de l’Enquête nationale sur l’emploi. Les comparaisons doivent donc s’appuyer sur les séries statistiques historiques appropriées. Une variation d’indicateur ne peut être interprétée sans tenir compte de cette évolution méthodologique.

Relier les investissements aux possibilités d’emploi

La question n’est pas seulement de former davantage de jeunes. Il s’agit également de développer une économie capable de mobiliser leurs compétences. La Banque mondiale souligne qu’entre 2000 et 2024, la population marocaine en âge de travailler a augmenté près de deux fois et demie plus rapidement que l’emploi. Son diagnostic de 2026 insiste sur la concurrence, le dynamisme des entreprises, l’efficacité de l’investissement public et l’inclusion sur le marché du travail. Elle estime qu’un ensemble de réformes pourrait permettre de créer 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici à 2035, par rapport à un scénario de référence. Il s’agit d’un potentiel conditionnel, et non d’une prévision acquise.

L’action publique devrait dès lors examiner plus systématiquement les effets des investissements sur l’emploi : quels postes sont créés, pour quelles qualifications, dans quels territoires et pour quelle durée ? Quels liens sont établis avec les entreprises locales ? Quelles compétences pourront être réutilisées après l’achèvement des chantiers ?

Cette approche suppose également de soutenir les entreprises capables de se développer et de recruter durablement. L’accès au financement compte, mais il doit s’accompagner de règles lisibles, de délais de paiement maîtrisés, d’un accès équitable aux marchés et d’un environnement concurrentiel. L’entrepreneuriat peut ouvrir des perspectives, mais il ne saurait constituer une réponse universelle au chômage des jeunes.

Faire du passage entre la formation et le travail une responsabilité partagée

Le parcours entre l’école et l’emploi devrait être organisé comme une continuité. Cela suppose une orientation plus précoce, une information accessible sur les métiers, des formations associant savoirs fondamentaux et compétences pratiques, ainsi que des relations suivies avec les employeurs. Les stages et l’alternance doivent offrir un contenu d’apprentissage clairement défini, un encadrement adapté et des conditions transparentes. Leur utilité se mesure aux compétences qu’ils permettent d’acquérir et aux perspectives qu’ils ouvrent. La répétition de stages sans progression mérite, à ce titre, une attention particulière.

Les établissements de formation devraient pouvoir suivre les parcours de leurs anciens élèves et adapter leurs cursus à partir des résultats observés. Les employeurs ont, de leur côté, une responsabilité dans la formation au poste de travail et l’accueil des débutants. Exiger systématiquement une expérience préalable sans contribuer à son acquisition entretient une difficulté collective. Pour les jeunes sortis précocement du système scolaire, des voies de retour doivent rester ouvertes : remise à niveau, formation qualifiante, reconnaissance des acquis et accompagnement individualisé. Une rupture de parcours ne devrait pas fermer durablement l’accès à une qualification.

Réduire les obstacles qui précèdent même la candidature

Les possibilités de réussite dépendent aussi des conditions matérielles d’accès à la formation et à l’emploi. Une offre située loin du domicile peut rester inaccessible en l’absence de moyens de transport, de solutions d’hébergement ou de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins pendant la recherche d’emploi. Les politiques territoriales devraient donc rapprocher les services d’orientation, les formations et les possibilités économiques. Dans les petites villes et les espaces ruraux, l’intervention publique doit partir des ressources locales et de débouchés crédibles, tout en tenant compte des contraintes hydriques et environnementales.

La situation des jeunes femmes exige une attention particulière. Au deuxième trimestre de 2026, le taux de participation à la main-d’œuvre s’établissait à 18,1 % pour les femmes, contre 66,5 % pour les hommes, selon le nouveau dispositif du HCP. Ces données concernent l’ensemble des personnes en âge de travailler, et non les seules jeunes femmes. Elles invitent néanmoins à examiner les obstacles à l’accès à l’activité : mobilité, sécurité, responsabilités familiales, conditions de travail et services de garde d’enfants. L’égalité des chances doit ainsi devenir une réalité opérationnelle, grâce à une information accessible, à des critères de sélection publics, à des procédures compréhensibles et à des possibilités de recours.

Reconnaître l’autonomie comme objectif public

L’emploi occupe une place centrale, mais l’autonomie comprend également l’accès au logement, aux soins, à la culture et à une vie sociale digne. Une politique de jeunesse cohérente doit articuler ces différentes dimensions. Il importe aussi d’écouter les jeunes en tant que citoyens capables de participer aux choix collectifs. Leur contribution devrait intervenir dans la conception des programmes, l’évaluation des services et la définition des priorités territoriales. La consultation devient crédible lorsque les institutions expliquent les suites données aux propositions formulées.

La migration doit être abordée avec la même nuance. Étudier ou travailler à l’étranger peut relever d’un projet choisi et enrichissant. L’objectif des politiques publiques devrait être de permettre à chacun de choisir librement de partir, tout en offrant à ceux qui le souhaitent la possibilité de rester ou de revenir dans des conditions satisfaisantes.

Passer des engagements aux résultats vérifiables

Le nouveau mandat gagnerait à organiser cette priorité autour d’engagements précis, financés et évaluables. Une première étape consisterait à dresser un bilan public des dispositifs existants : publics touchés, coûts, chevauchements, résultats obtenus et difficultés rencontrées. L’évaluation devrait ensuite suivre les parcours à six et douze mois, en examinant l’accès à l’emploi, le maintien en activité, la rémunération, la protection sociale et l’adéquation entre la qualification et le poste occupé. Les résultats devraient être présentés par sexe et par territoire, afin de rendre visibles les écarts que les moyennes nationales peuvent masquer.

Le nombre de bénéficiaires inscrits, les budgets engagés ou les conventions signées constituent des indicateurs de gestion utiles, mais insuffisants. L’appréciation de la réussite doit porter sur les changements effectivement obtenus. Un dispositif peu efficace devrait pouvoir être corrigé, réorienté ou arrêté, tandis qu’une initiative probante devrait être consolidée sur la base de résultats démontrés.

Conclusion

Le Maroc a besoin de sa jeunesse pour porter sa transformation économique, sociale et environnementale. Lui permettre d’accéder à des parcours plus ouverts constitue donc un investissement dans les capacités futures du pays. À la suite des élections, l’une des attentes les plus légitimes est que l’action publique rapproche les ambitions nationales des possibilités individuelles. La confiance se reconstruira à travers des expériences concrètes : une formation qui ouvre une porte, un recrutement équitable, un revenu qui permet de se projeter dans l’avenir, une institution qui écoute et apporte des réponses.

Références bibliographiques

  1. Haut-Commissariat au Plan (HCP), Situation du marché du travail en 2025, 3 février 2026.
  2. Haut-Commissariat au Plan (HCP), Situation du marché du travail au Maroc au deuxième trimestre de 2026 à partir de la nouvelle enquête sur la main-d’œuvre (EMO2026).
  3. Groupe de la Banque mondiale, Morocco Can Accelerate Growth, Attract Private Investment, and Generate Millions of Jobs Through Structural and Other Policy Reforms, 2026.

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