Les conditions de réussite de la stratégie 2020-2030
Par Mohamed EL AICHOUNI
Expert en financement du développement et en politiques publiques
Le rattachement récent des forêts au ministère de l’Équipement, de l’Eau et des Forêts ouvre la possibilité de mieux coordonner la protection des bassins versants et les investissements hydrauliques. Pour produire des résultats durables, cette réorganisation doit garantir la continuité de la stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 », préserver les compétences de l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) et accorder aux populations une place effective dans la gestion du patrimoine forestier. Son intérêt se mesurera à l’état des écosystèmes et aux conditions de vie des populations des territoires forestiers.
La composition du gouvernement annoncée le 16 octobre 2026 confie à M. Nizar Baraka le ministère de l’Équipement, de l’Eau et des Forêts [1]. Ce changement intervient alors que la stratégie forestière entre dans ses dernières années de mise en œuvre. La nouvelle tutelle hérite donc d’un programme déjà engagé, d’un établissement spécialisé et de partenariats financiers dont les effets doivent être appréciés sur plusieurs années. Une période de transition devrait permettre de clarifier les responsabilités et de corriger les difficultés sans interrompre les opérations utiles.
La cohérence avec la politique de l’eau est réelle. Les sols, la végétation et les pratiques d’exploitation des bassins versants influencent l’érosion et les apports de sédiments dans les retenues. La FAO souligne le rôle du couvert forestier et du sous-bois dans la protection des sols et l’amélioration de la qualité de l’eau. Elle rappelle également que les arbres consomment de l’eau par évapotranspiration et que leurs effets hydrologiques dépendent des conditions locales [2]. Une plantation ne garantit donc pas une augmentation des volumes d’eau disponibles. Les essences, la densité des peuplements et les techniques d’intervention doivent être choisies en fonction du fonctionnement de chaque bassin versant.
L’avantage attendu du rapprochement ministériel résiderait dans une programmation commune des investissements en amont et en aval. La protection des bassins versants pourrait être davantage intégrée au financement des ouvrages hydrauliques, avec des moyens consacrés à l’entretien et au suivi. Cette approche devrait toutefois préserver l’ensemble des fonctions forestières. La conservation des habitats, les parcours pastoraux, les activités économiques locales et l’accueil du public répondent à des objectifs spécifiques. La valeur d’une forêt dépasse les seuls services qu’elle rend à une retenue d’eau.
Le nouveau périmètre ministériel appelle également des garanties dans les décisions d’aménagement. Certains projets d’infrastructure peuvent affecter des espaces forestiers relevant de la même tutelle. Cette situation exige une expertise en matière de conservation capable d’examiner les impacts suffisamment tôt, de comparer les solutions de remplacement et de suivre la mise en œuvre des mesures retenues. La publication des motifs des décisions et de leurs conséquences permettrait de mieux apprécier les arbitrages opérés. Il s’agit de renforcer la qualité de la décision publique, indépendamment des personnes qui exercent les responsabilités.
Le statut de l’ANEF doit être distingué de son rattachement ministériel. Créée par la loi n° 52-20, promulguée le 14 juillet 2021, l’Agence est un établissement public doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière. Son mandat comprend la protection et la valorisation du patrimoine forestier, la lutte contre la désertification, la gestion des aires protégées ainsi que la conservation de la faune et de la flore [3]. Le décret n° 2-21-705 du 8 septembre 2021 organise notamment la tutelle et la composition du conseil d’administration [4]. Une modification du portefeuille gouvernemental ne supprime pas, à elle seule, cet établissement.
La priorité devrait être de stabiliser cette organisation et d’en préciser les engagements. Le ministère doit pouvoir fixer les orientations et arbitrer les moyens, tandis que l’Agence doit disposer des capacités techniques et territoriales nécessaires à l’exécution de sa mission. Un contrat pluriannuel permettrait de préciser les résultats attendus, les financements mobilisés et les responsabilités respectives. La coopération avec le département chargé de l’agriculture doit rester étroite, notamment en matière de pastoralisme et de revenus ruraux. Les communes et les autorités territoriales doivent également être associées aux choix qui affectent les usages et les conditions de vie des populations riveraines des forêts.
La stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 » offre un cadre à cette coopération. Le rapport national d’inventaire publié en décembre 2024 rappelle quatre axes : la participation des populations, la gestion des espaces selon leur vocation, la modernisation des métiers et la réforme institutionnelle [5]. Ces orientations associent conservation et développement économique. Leur mise en œuvre devrait permettre de différencier les interventions adaptées aux forêts de production, aux espaces de haute valeur écologique et aux territoires à dominante pastorale. Une réponse uniforme serait peu compatible avec cette diversité.
L’examen des résultats doit désormais occuper une place centrale. Dans son avis adopté le 29 décembre 2022, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) soulignait la vulnérabilité des écosystèmes face aux pressions climatiques et humaines, notamment aux prélèvements de bois et à la surexploitation pastorale [6]. Ce diagnostic, qui date de 2022, ne constitue pas une mesure de la situation en 2026. Il fournit néanmoins des critères permettant d’évaluer les effets de la stratégie sur les causes de dégradation et sur les besoins des ménages qui dépendent des ressources forestières.
Les données présentées en juillet 2026 témoignent d’un déploiement dont il convient de préciser la portée. Selon les déclarations du secrétaire général de l’ANEF rapportées par le site Yabiladi, les projets engagés depuis 2020 couvraient environ 200 000 hectares, tandis que le programme 2025-2026 portait sur 54 300 hectares. L’objectif annoncé à l’horizon 2030 reste de 600 000 hectares [7]. Ces superficies correspondent à des engagements et à des programmes. Elles ne permettent pas, à elles seules, d’établir la superficie effectivement restaurée à long terme ni le taux national de survie des plantations réalisées.
Une évaluation crédible devrait rapprocher les superficies programmées, les travaux achevés et les peuplements encore viables après plusieurs étés. Elle devrait également mesurer la régénération naturelle, l’état des habitats et l’évolution des pressions exercées sur les ressources forestières et pastorales. Cette distinction permettrait d’identifier les interventions efficaces et d’éviter de reconduire des techniques mal adaptées. La télédétection et les outils numériques peuvent faciliter le suivi, à condition d’être complétés par des observations de terrain et par des données accessibles. La transparence des méthodes est indispensable pour comparer les résultats entre les territoires et les campagnes successives.
L’adaptation au changement climatique doit guider ces ajustements. Le choix entre plantation, régénération naturelle assistée, mise en défens temporaire et amélioration sylvopastorale devrait découler d’un diagnostic précis du milieu. La qualité des plants et l’adéquation de leur origine génétique aux conditions locales comptent autant que leur nombre. L’entretien des plantations et le remplacement des plants morts doivent être prévus dès la conception des projets. Accélérer les travaux sans consolider ces conditions risquerait de mobiliser des ressources sans garantir une restauration durable. La programmation devrait conserver la souplesse nécessaire pour tenir compte des sécheresses et des résultats des observations scientifiques régulières.
La participation des populations s’inscrit également dans une tradition juridique nationale. Le dahir du 20 septembre 1976 relatif à la participation des populations au développement de l’économie forestière avait organisé leur intervention par l’intermédiaire des conseils communaux et prévu l’affectation de ressources forestières aux budgets communaux [8]. Cette articulation entre conservation et développement territorial mérite d’être réexaminée à la lumière des dispositifs actuels. Les recettes perçues par une commune doivent être appréciées au regard de leurs effets sur les ménages usagers et de la place accordée à ces derniers dans les décisions prises par l’ANEF.
La contractualisation avec les populations devrait préciser les droits, les obligations en matière de protection et les bénéfices attendus. Toute restriction du pâturage doit s’accompagner de compensations effectives ou de solutions adaptées aux éleveurs concernés. Les coopératives, les activités liées aux produits forestiers et l’écotourisme peuvent offrir des débouchés, mais leur viabilité économique doit être établie. Une attention particulière doit être accordée à l’accès des femmes et des jeunes aux revenus ainsi qu’à leur représentation dans les instances de décision. Des procédures locales de règlement des différends contribueraient à rendre les accords plus solides et plus durables.
Les financements internationaux constituent un levier potentiel pour soutenir ces transformations. La fiche publique du programme consacré aux forêts inclusives et durables au Maroc, publiée par la Banque européenne d’investissement (BEI), distingue un prêt de 100 millions d’euros signé en décembre 2023 et une subvention d’investissement de 10 millions d’euros signée en janvier 2026 [9]. Ces engagements doivent être distingués des décaissements effectivement réalisés et des résultats obtenus. Un suivi consolidé des différents programmes permettrait de vérifier la complémentarité des interventions et de mieux anticiper les dépenses d’entretien après l’expiration des financements extérieurs.
Dans cette perspective, la nouvelle tutelle devrait publier une évaluation territorialisée de la stratégie et définir un programme d’ajustement jusqu’en 2030. Celui-ci gagnerait à préciser les financements, les échéances ainsi que les indicateurs écologiques et sociaux retenus. Une évaluation indépendante, menée en concertation avec les équipes de terrain et les usagers, permettrait de donner une traduction concrète aux constats établis. Elle fournirait également une base pour préparer l’après-2030, car la régénération des peuplements et la restauration des sols dépassent largement la durée d’un programme gouvernemental.
La réussite de la politique forestière se jugera dans la durée. Des écosystèmes capables de se régénérer, des usages compatibles avec leur renouvellement et des populations bénéficiant concrètement de leur conservation en constitueraient les preuves les plus solides. Le rapprochement entre les politiques de l’eau et des forêts peut y contribuer, à condition que l’expertise forestière conserve toute sa place dans les décisions et que les engagements soient suivis jusqu’à la mesure de leurs effets. La stabilité des institutions, l’accès aux résultats et la confiance des usagers donneront à cette nouvelle organisation sa portée réelle.
Sources et références
[1] Portail officiel du Royaume du Maroc. « SM le Roi préside la cérémonie de nomination des membres du nouveau gouvernement », 16 octobre 2026.
[2] FAO. Forest and Water, boîte à outils pour la gestion durable des forêts, sections consacrées à la régulation des écoulements, à la qualité de l’eau et à la protection des sols, 2024.
[3] Royaume du Maroc. Loi n° 52-20 portant création de l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF).
[4] Royaume du Maroc. Décret n° 2-21-705 du 8 septembre 2021 pris pour l’application de certaines dispositions de la loi n° 52-20. Bulletin officiel n° 7036 du 4 novembre 2021.
[5] Royaume du Maroc. Rapport national d’inventaire des gaz à effet de serre, décembre 2024.
[6] Conseil économique, social et environnemental (CESE). Les écosystèmes forestiers du Maroc : risques, défis et opportunités, 2022.
[7] Yabiladi. « Maroc : une stratégie forestière pour éviter 5 MMDH de dégâts », 2 juillet 2026.
[8] Royaume du Maroc. Dahir portant loi n° 1-76-350 du 20 septembre 1976 relatif à l’organisation de la participation des populations au développement de l’économie forestière.
[9] Banque européenne d’investissement. Inclusive and Sustainable Forests in Morocco, projet n° 20220943, 2026.
