Le Sahara : Rabat tourne la page de la MINURSO, le veto russe accélère la recomposition diplomatique du dossier.
ABOUDOU CHOUAIB, Romancier et critique littéraire
Le double veto russo-américain du 30 octobre 2026 au Conseil de sécurité a provoqué une rupture sans précédent dans le dossier du Sahara. En refusant de céder aux exigences russes pour sauver le projet de résolution américaine, Rabat avait anticipé l’échec du vote et préparé une nouvelle orientation diplomatique : mettre fin à la présence de la MINURSO dans les provinces du Sud et tourner la page d’un mécanisme onusien vieux de 35 ans. Une décision qui ouvre une nouvelle bataille politique, juridique et géopolitique autour de l’avenir du Sahara.
Le Sahara, une question qui plonge ses racines dans l’histoire du Royaume
La question du Sahara ne peut être comprise sans revenir sur les fondements historiques de la présence marocaine dans cette région. Bien avant la colonisation espagnole de 1884, les territoires sahariens entretenaient des relations politiques, religieuses, économiques et sociales avec les différentes dynasties marocaines. Les liens d’allégeance, connus sous le nom de Beyâa, entre le Sultan et plusieurs tribus sahariennes témoignent de l’existence d’une relation historique entre le pouvoir central marocain et les populations de ces territoires.
Cette dimension historique a d’ailleurs été examinée par la Cour internationale de Justice dans son avis consultatif du 16 octobre 1975. La Cour a reconnu l’existence de liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines tribus du Sahara occidental, ainsi que des liens de nature juridique entre le territoire et l’ensemble mauritanien. Pour le Maroc, ces liens historiques constituent néanmoins un fondement essentiel de sa revendication territoriale et de sa conception de l’intégrité nationale.
La Marche Verte, organisée le 6 novembre 1975 à l’initiative du roi Hassan II, constitue un moment fondateur de cette histoire contemporaine. Elle a précédé les accords de Madrid du 14 novembre 1975, dans le contexte du retrait espagnol. Depuis lors, le Maroc a consolidé son administration sur le territoire et engagé d’importants programmes d’investissement dans les infrastructures, les transports, l’énergie, l’éducation et les équipements publics.
Aujourd’hui, sous le règne du roi Mohammed VI, les provinces du Sud occupent une place stratégique dans la vision marocaine de développement économique et de projection vers l’Afrique atlantique. Pour Rabat, le Sahara n’est donc pas un simple dossier territorial : il représente une question de souveraineté, de continuité historique et de cohésion nationale.
30 octobre 2026 : le Conseil de sécurité face à une rupture diplomatique
La réunion du Conseil de sécurité du 30 octobre 2026 restera comme un épisode majeur de l’histoire du dossier du Sahara. Deux projets de résolution étaient soumis aux membres du Conseil. Le premier, présenté par les États-Unis, proposait de renouveler le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2027, tout en modifiant son cadre et en rétablissant l’autonomie sous souveraineté marocaine au centre des négociations. Ce texte a recueilli onze voix favorables, mais s’est heurté au veto de la Russie. La Chine, le Pakistan et un autre membre du Conseil se sont abstenus selon le décompte rapporté par les comptes rendus de la séance.
Dans un second temps, la Russie a présenté un projet concurrent visant à prolonger la mission dans son cadre antérieur. Ce texte a également échoué, après le veto américain, avec trois voix favorables et onze abstentions. Le résultat est historique : pour la première fois depuis la création de la MINURSO en 1991, le Conseil de sécurité n’a pas réussi à reconduire son mandat. Le 31 octobre 2026, celui-ci a donc expiré.
Cette double confrontation révèle les profondes divergences entre les membres permanents du Conseil de sécurité sur la manière de traiter le dossier du Sahara. Washington souhaite faire évoluer le cadre diplomatique autour de l’autonomie marocaine, tandis que Moscou refuse une transformation qu’elle estime insuffisamment négociée et susceptible de prédéterminer le règlement politique. Mais l’élément le plus remarquable de cette séquence ne se trouve peut-être pas à New York. Il se trouve à Rabat.
Le veto russe : un obstacle pour Washington, mais un tournant dans la stratégie marocaine
Le veto russe a été interprété comme un revers pour la diplomatie américaine et comme une victoire indirecte pour les adversaires de la position marocaine. Une telle lecture ne tient pas suffisamment compte des déclarations ultérieures du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita. Dans une intervention télévisée diffusée sur 2M le 31 octobre, le ministre a expliqué que Rabat connaissait à l’avance les intentions de Moscou et avait anticipé la possibilité d’un veto russe. Il a également confirmé que le Maroc avait choisi de ne pas engager de démarche future pour convaincre la Russie de retirer son opposition, même au prix d’éventuelles concessions sur le contenu du projet américain. Cette déclaration est particulièrement importante.
En 2025, la diplomatie marocaine avait veillé à obtenir une position russe permettant l’adoption de la résolution 2797. L’abstention de Moscou avait alors permis au Conseil de sécurité d’adopter un texte faisant de la proposition marocaine d’autonomie une base des négociations. En 2026, la démarche a changé. Selon les explications de Nasser Bourita, Rabat avait deux possibilités : accepter d’adapter le texte aux exigences russes pour obtenir son adoption, ou assumer le risque du veto et tirer les conséquences de l’échec du renouvellement de la mission. Le Maroc a choisi la seconde option.
C’est ici que réside l’intérêt géopolitique de cet épisode. Le veto russe n’a pas été un soutien à la souveraineté marocaine, puisque Moscou a précisément expliqué son opposition par son refus d’une approche qu’elle considérait comme unilatérale. Mais Rabat avait intégré cette opposition dans son calcul stratégique. Autrement dit, le veto a produit un effet que la diplomatie marocaine avait anticipé : l’absence de renouvellement de la MINURSO.
Il faut donc distinguer la motivation russe des conséquences de son vote. Moscou a défendu sa propre lecture du processus onusien ; le Maroc a, de son côté, exploité la nouvelle configuration institutionnelle pour engager une rupture avec le mécanisme existant. Le véritable enseignement est que la diplomatie marocaine ne s’est plus limitée à rechercher un compromis permettant de prolonger le statu quo. Elle a choisi de remettre en question les conditions mêmes de la gestion internationale du dossier.
La MINURSO : la mort juridique et politique après 35 ans de vie
Quelques heures après l’échec des deux projets de résolution, le Cabinet royal a publié un communiqué particulièrement important. Le message était sans ambiguïté : la non-reconduction du mandat de la MINURSO signifie que sa présence physique dans les provinces du Sud doit prendre fin dans les jours suivants. Le communiqué précise que cette exigence concerne le personnel, les véhicules, les équipements et les symboles de la mission. Le Maroc considère que cette mission, créée dans le contexte diplomatique de 1991, appartient désormais à une autre époque et ne correspond plus à la nouvelle réalité politique du dossier.
La position marocaine repose sur un constat : le référendum qui constituait l’objectif initial de la MINURSO n’a jamais été organisé, en raison notamment des désaccords persistants sur les modalités de son application et l’identification des électeurs. Pendant plus de trois décennies, la mission a ainsi constitué un instrument central de l’implication internationale dans le dossier du Sahara.
Pour Rabat, prolonger indéfiniment ce mécanisme revient à maintenir une situation institutionnelle héritée d’un contexte diplomatique dépassé. La décision de demander le départ de la MINURSO traduit donc une volonté de passer d’une logique de gestion permanente du différend à une nouvelle approche politique. Nasser Bourita a toutefois précisé que le Maroc entendait coopérer avec les Nations unies pour organiser le retrait de la mission. Il ne s’agit donc pas d’une expulsion forcée des personnels internationaux, mais d’une demande de cessation de leur présence dans les provinces du Sud à la suite de l’expiration du mandat. Cette distinction est essentielle au regard des obligations internationales du Royaume.
Il faut également souligner que la fin du mandat de la MINURSO ne signifie pas automatiquement la disparition de toutes les compétences des Nations unies sur le dossier. Le Conseil de sécurité conserve les prérogatives que lui attribue la Charte des Nations Unies en matière de paix et de sécurité internationales. Le Maroc souhaite néanmoins aller plus loin. Son communiqué évoque également la fin des réunions périodiques du Conseil de sécurité consacrées au renouvellement de la mission, ainsi que le retrait de la question de son ordre du jour régulier. Il annonce par ailleurs des démarches dans les autres organes de l’ONU. Il s’agit d’une orientation politique marocaine dont la réalisation dépendra des procédures et des compétences propres à chaque organe des Nations Unies.
Le droit international : l’autodétermination ne signifie pas nécessairement indépendance
Au cœur de la bataille diplomatique se trouve une question fondamentale : comment appliquer le principe d’autodétermination dans un conflit qui dure depuis un demi-siècle ? Le droit international reconnaît le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce principe figure notamment dans la Charte des Nations Unies, les résolutions relatives à la décolonisation et les deux Pactes internationaux de 1966.
La résolution 1514 de l’Assemblée générale des Nations Unies constitue également une référence majeure en matière de décolonisation. Toutefois, le débat porte sur les modalités concrètes d’exercice de ce droit et sur la solution politique susceptible de répondre aux exigences internationales. C’est dans cette perspective que le Maroc a présenté, en 2007, son initiative d’autonomie. Cette proposition prévoit la mise en place d’institutions régionales disposant de compétences étendues dans les domaines politique, administratif, économique, social et culturel, tout en maintenant les prérogatives régaliennes de l’État marocain. Elle entend ainsi concilier la souveraineté nationale avec une gestion autonome des affaires locales.
Pour Rabat, cette formule constitue une réponse réaliste à une situation qui n’a pas trouvé d’enjeu après plusieurs décennies de négociations. La résolution 2797 du 31 octobre 2025 a constitué une évolution importante dans ce contexte. Elle a placé la proposition marocaine d’autonomie au centre des négociations. Ainsi, l’initiative marocaine est désormais un élément central du cadre de négociation défendu par plusieurs puissances influentes.
Une bataille géopolitique qui dépasse le Sahara
La confrontation du 30 octobre ne peut être dissociée des transformations de l’ordre international. La Russie, en utilisant son droit de veto, a soutenu une vision du processus onusien fondée sur la nécessité d’un accord préalable entre les parties et sur le rejet d’une solution perçue comme imposée. Les États-Unis, à l’inverse, ont tenté de modifier le cadre des négociations en accordant une importance particulière à l’autonomie sous souveraineté marocaine. La Chine et plusieurs autres membres du Conseil ont également exprimé des doutes sur les modalités de consultation et sur les conséquences institutionnelles du projet américain. Cette confrontation révèle les limites du système de sécurité collective lorsque les intérêts stratégiques des grandes puissances diffèrent.
Pour le Maroc, cette situation présente plusieurs aspects. Le premier est diplomatique : continuer à obtenir et à étendre le soutien international à l’initiative d’autonomie. Le second est économique : renforcer les provinces du Sud comme plateforme d’investissement, de transport, d’énergie et d’échanges entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique. Le troisième est sécuritaire : maintenir la stabilité régionale dans un environnement marqué par les tensions au Sahel, les réseaux de trafic transfrontaliers et les rivalités stratégiques en Afrique du Nord.
Le projet de développement de la façade atlantique africaine, initié par le roi Mohammed VI, accorde une importance particulière à cette dimension. Dakhla et les provinces du Sud jouent un rôle croissant dans la vision marocaine d’ouverture économique vers les pays du Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Le dossier du Sahara est ainsi devenu indissociable de la stabilité régionale et des ambitions économiques du Royaume.
Le maintien du cessez-le-feu : une responsabilité qui demeure
La fin du mandat de la MINURSO soulève néanmoins une question cruciale : celle du maintien de la stabilité sur le terrain. La mission avait pour rôle de surveiller le cessez-le-feu mis en place en 1991. Son absence oblige donc à réfléchir aux mécanismes capables d’éviter une escalade et de protéger la sécurité des populations.
Le Maroc a clairement affirmé son attachement au cessez-le-feu, au respect de son intégrité territoriale et à la sécurité de ses citoyens. Il est important de rappeler que l’expiration du mandat de la MINURSO ne supprime pas les obligations internationales des parties ni les exigences de la Charte des Nations Unies. La stabilité régionale doit rester une priorité, déterminant de l’évolution des mécanismes institutionnels. Une nouvelle étape diplomatique ne peut être durable qu’avec des garanties de sécurité et une volonté de prévention toute reprise des hostilités.
Le Maroc veut changer les règles du jeu
La réunion du Conseil de sécurité du 30 octobre 2026 marque une rupture importante dans l’histoire du dossier du Sahara. Le double veto russe et américain a empêché le renouvellement de la MINURSO. Mais, contrairement à ce qui pourrait laisser penser une lecture rapide de l’événement, le Maroc n’a pas découvert les conséquences de ce blocage après l’examen. Les déclarations de Nasser Bourita montrent que Rabat avait anticipé l’opposition russe et choisi de ne pas modifier ses objectifs diplomatiques pour préserver la mission.
La demande de retrait de la MINURSO constitue ainsi le prolongement politique de cette nouvelle orientation. Après 35 ans d’un mécanisme international basé sur la préparation d’un référendum jamais organisé, le Maroc souhaite désormais privilégier un cadre diplomatique centré sur l’autonomie sous souveraineté marocaine. Le veto russe n’est pas une reconnaissance de la position marocaine. Toutefois, il a contribué, par ses conséquences institutionnelles, à la rupture que Rabat souhaitait engager avec le dispositif existant.
La véritable portée de cet épisode réside donc dans le changement de position du Royaume : ne plus se limiter à défendre sa position au sein d’un mécanisme hérité de 1991, mais chercher à redéfinir les paramètres politiques du règlement. L’histoire, le droit international, les rapports de force entre les grandes puissances et les intérêts stratégiques de l’Afrique du Nord continueront d’influencer cette confrontation.
Une chose est désormais claire : le dossier du Sahara entre dans une nouvelle phase. La fin de la MINURSO ne marque pas la fin du différend juridique et politique, mais elle symbolise la volonté marocaine de ne plus accepter que son avenir soit indéfiniment bloqué par des mécanismes qui n’ont jamais abouti. Le Sahara est marocain et restera marocain. Pour Rabat, l’objectif est désormais de faire de l’autonomie sous souveraineté marocaine non seulement une proposition de négociation, mais le fondement d’un règlement politique définitif.
Références documentaires
Les sources les plus importantes :
– Communiqué officiel du Cabinet royal, 30 octobre 2026 : Texte intégral du communiqué. Source essentielle pour la décision concernant le départ de la MINURSO.
– Conseil de sécurité des Nations Unies, 30 octobre 2026 : Compte rendu officiel des deux votes et des explications des délégations.
– Entretien de Nasser Bourita sur 2M : Les explications du ministre sur la stratégie marocaine.
– Le Desk, 31 octobre 2026 : Pourquoi Rabat n’a pas cherché à éviter le veto russe.
– Cour internationale de Justice, 1975 : Avis consultatif sur le Sahara occidental.
– Reuters, 30 octobre 2026 : La confrontation entre les projets américain et russe.

très bonne analyse