Édouard Philippe retire le masque Macron…

La France veut-elle reconquérir son empire depuis l’Algérie ou redécouvrir son impuissance face à un monde nouveau ?

Par Laaroussi Zakia, Redactrice en cheffe-Paris

En affirmant, à La Ciotat, « Je ne suis pas le même », Édouard Philippe ne cherchait pas simplement à marquer une différence de ton avec Emmanuel Macron. Il tentait une opération politique autrement plus délicate : se détacher de son propre passé sans donner l’impression de le renier. L’ancien Premier ministre revient sur la scène présidentielle avec une ambition singulière : convaincre les Français qu’il peut incarner la rupture après avoir été l’un des principaux artisans de la continuité.

La formule a quelque chose de théâtral. L’homme qui a gouverné aux côtés de Macron entre 2017 et 2020 veut désormais apparaître comme celui qui aurait compris les limites de l’expérience macroniste. Il revendique une autre méthode, une autre politique des retraites, une autre conception des relations internationales et un rassemblement de la droite et du centre. Mais une question demeure : peut-on devenir politiquement différent sans répondre de ce que l’on a été ?

C’est dans le dossier algérien que cette tentative de démarcation prend sa dimension la plus sensible. En proposant de dénoncer l’accord franco-algérien de 1968, Philippe ne touche pas à une simple disposition administrative. Il remet sur la table l’une des pièces les plus chargées de l’histoire contemporaine entre Paris et Alger. Cet accord, qui organise un régime particulier de circulation et de séjour pour les ressortissants algériens, appartient à cette zone où le droit rencontre la mémoire, où l’histoire coloniale continue de peser sur les choix des États. Son invocation dans une campagne présidentielle française n’est donc jamais neutre. Elle répond à une demande intérieure de maîtrise migratoire, mais elle réveille également une relation bilatérale dont les tensions dépassent largement les questions de visas et de titres de séjour.

Philippe transforme ainsi un instrument juridique en symbole politique : celui d’une souveraineté qu’il promet de restaurer. Mais la géopolitique n’obéit pas toujours aux slogans électoraux. L’Algérie n’est pas un dossier que l’on peut classer dans les archives du ministère de l’Intérieur. Elle demeure un acteur stratégique du bassin méditerranéen, du marché énergétique et des équilibres sécuritaires du Sahel. Une politique française qui réduirait cette relation à une démonstration de fermeté pourrait gagner quelques applaudissements à domicile et perdre, à l’extérieur, une partie de sa capacité d’influence.

C’est ici que le regard marocain apporte une profondeur particulière à l’analyse. Pour Rabat, la Méditerranée et l’Afrique ne sont pas de simples espaces périphériques de la diplomatie européenne. Elles constituent des prolongements essentiels de sa profondeur stratégique. Le Maroc a progressivement construit une diplomatie fondée sur la diversification des partenariats, l’ouverture atlantique, les relations européennes et l’ancrage africain. Il ne peut donc regarder la recomposition des rapports franco-algériens comme un simple spectacle politique.

Mais l’intérêt marocain ne consiste pas à souhaiter mécaniquement la détérioration des relations entre Paris et Alger. Une région durablement enfermée dans les antagonismes bilatéraux est une région dont le potentiel économique, commercial et sécuritaire demeure prisonnier de ses propres contradictions. La véritable question, pour Rabat, est ailleurs : quelle architecture régionale émergera de ces repositionnements, et quelle place le Maroc pourra-t-il y consolider ?

La France, de son côté, semble confrontée à une contradiction historique. Elle veut préserver son influence dans un monde où les anciennes hiérarchies ne fonctionnent plus. L’Afrique diversifie ses partenaires, les puissances internationales rivalisent pour les ressources, les infrastructures et les marchés, tandis que les sociétés du Sud réclament des relations moins verticales et davantage fondées sur la réciprocité. La France ne peut plus prétendre définir seule les règles du voisinage méditerranéen. Elle doit apprendre à négocier dans un environnement où son histoire lui confère encore une présence, mais ne lui garantit plus l’autorité.

Sur le plan intérieur, la rupture revendiquée par Philippe concerne également le contrat social. Son projet de retraite prévoit un relèvement progressif de l’âge légal à 65 ans et une durée de cotisation portée à 45 années. Il s’agit d’une orientation qui dépasse la technique budgétaire : elle engage une certaine conception du travail, de la solidarité et de la répartition des sacrifices entre les générations. Or, demander aux Français de travailler plus longtemps au nom du redressement national suppose de répondre à une question fondamentale : qui paiera le prix de cette reconstruction ? La puissance d’un État ne peut durablement reposer sur l’effort des catégories qui disposent déjà du moins de marges de manœuvre.

L’ancien Premier ministre veut donc se présenter comme un homme d’ordre, de comptes publics et de puissance retrouvée. Mais restaurer la puissance ne signifie pas simplement durcir le discours sur l’immigration ou réviser les relations avec un voisin. La puissance véritable suppose une économie solide, une diplomatie cohérente, une société qui conserve confiance dans ses institutions et une capacité à transformer les contraintes géographiques en avantages stratégiques.

Le problème d’Édouard Philippe n’est finalement pas de prouver qu’il est différent de Macron. Il est de démontrer qu’il possède une vision différente de la France. Son expérience gouvernementale lui donne une crédibilité, mais elle lui impose également une responsabilité : celle de ne pas présenter comme une découverte les difficultés auxquelles son propre gouvernement a contribué à faire face.

Pour le Maroc, cette séquence française appelle moins aux commentaires passionnels qu’à la lucidité stratégique. Paris redéfinit ses priorités, Alger défend ses intérêts, et Rabat doit continuer à consolider ses propres leviers économiques, diplomatiques et africains sans se laisser enfermer dans les rivalités de ses partenaires. Car le monde méditerranéen n’attend pas que la France règle ses comptes avec son passé pour poursuivre sa transformation. Philippe pourra peut-être convaincre les électeurs qu’il n’est plus l’homme de Matignon. Mais l’histoire politique ne se laisse pas convaincre par une simple déclaration d’identité. La politique n’est pas l’art de se débarrasser du passé. Elle est l’art d’empêcher le passé de dévorer l’avenir.

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